A la pointe de la démocratie : Genève

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1794.JPG14 juillet : "En ce jour de cérémonie républicaine"

"En ce jour de cérémonie républicaine, le gouvernement appelle à une alliance renouvelée entre le peuple et les autorités. Entre les trois pouvoirs" (Pierre Maudet, "discours de St Pierre" 31 mai 2018)... Il était bon apôtre, l'alors (et fugace) président du gouvernement genevois, l'alliance entre le peuple et les trois pouvoirs a bien été renouvelée : la Cour des Comptes gouverne pendant que le Parquet répartit les tâches entre les Conseillers d'Etat sans que le parlement ait quoi que ce soit à dire... Et le peuple qui élit, ou peut élire, tout ce beau monde compte les points. Pourquoi on vous parle de ça aujourd'hui ? Parce qu'on est le 14 juillet. Et que le 14 juillet, c'est la date symbolique du début d'une révolution démocratique. Pas encore républicaine (le 14 juillet n'est pas encore le 26 Messidor...), moins encore socialiste, mais déjà démocratique, au sens libéral du terme. C'est donc un bon jour pour proclamer qu'à Genève, on a est à nouveau à à la pointe de la démocratie.

Les institutions démocratiques, il faut y être sans en être

Donc, répétons-le, à satiété : Genève est à nouveau, comme en 1782 (la première révolution genevoise après la Réforme, qui fut une révolution), à l'avant-garde de l'invention démocratique. Genève est aujourd'hui une république sans chefs. Et ça fait plaisir. Le dernier qui s'est pris ici pour un chef occupe désormais ses journées à faire des cocottes en papier à la tête d'un département croupion et à tartiner de fluide glacial les sièges de ses collègues coupables de lui avoir retiré la plupart de ses responsabilités. Mais s'il n'y a pas de chef à Genève, il y a un arbitre :  la Cour des Comptes. Notes de frais des Conseillers administratifs de la Ville, dysfonctionnements du service des votations et élections, gros doutes sur la régularité de l'attribution des marchés de l'aéroport, missiles lancés contre les polices municipales et la gestion du personnel du Grand Saconnex (et on pourrait ajouter la procédure de naturalisation, mais comme on n'est pas complètement innocent de la saisie de la Cour sur ce thème, on n'insistera pas trop) : la Cour des Comptes est "devenue un acteur omniprésent de la vie politique genevoise", éditorialise "Le Temps". Mais soyons justes : la Cour des Comptes n'est devenue un pouvoir politique que parce que le Conseil d'Etat s'est retrouvé, par la faute de l'un de ses membres, incapable de le rester. Ce dont de mauvais esprits pourraient conclure que, finalement, on n'a pas besoin, à Genève, d'un gouvernement. D'autres mauvais esprits (ou les mêmes) pourraient poursuivre la réflexion sur le sens, la signification, le contenu du mot "démocratie". La démocratie, c'est le pouvoir du peuple, nous dit l'étymologie. Elle a bon dos, l'étymologie... Le pouvoir du peuple est un horizon que la démocratie n’atteint jamais ; l’égalité des droits, cette condition de leur exercice démocratique, se heurte toujours à l’inégalité des situations. Et par le fait même que la démocratie promet plus que ce qu’elle est, elle entretient la volonté de la faire ressembler à ce qu’elle promet, car si on voit et comprend bien à quoi la démocratie ne ressemble pas (la dictature, l’oligarchie, l’autocratie, la théocratie), on peine à en trouver une définition qui soit commune à tous ceux qui prétendent la défendre.

Nous savons aussi qu’en démocratie le peuple n’a pas forcément raison. La démocratie, ce n’est pas l’omniscience du peuple, mais son omnipotence. En démocratie, le peuple a le pouvoir d’avoir tort et d’imposer son tort. Bakounine en tirait la crainte, justifiée et confirmée par quelques expériences notoires, que « /si demain on établissait un gouvernement et un conseil législatif, un parlement, exclusivement composé d'ouvriers, ces ouvriers, qui sont aujourd'hui de fermes démocrates socialistes, deviendraient après-demain des aristocrates déterminés, des adorateurs hardis ou timides du principe d'autorité, des oppresseurs et des exploiteurs »...

L'Etat, démocratique ou non était l'organisation du pouvoir sur un territoire. Sa survie, désormais, en temps de mondialisation, réside en sa capacité de passer du contrôle d'un territoire au  contrôle d'une population, de passer  de la société d'enfermement dénoncée par Michel Foucault à la société de contrôle annoncée par Gilles Deleuze. C’est de ce contrôle-là dont il s’agit de se déprendre en multipliant les espaces qui lui échappent ou qui lui résistent. Et comme il n’est de lieu politique qui ne puisse être subverti (c’est affaire de volonté, d’imagination et de cohérence), on peut à Genève aussi se dire que les institutions démocratiques, il faut y être sans en être.
Parce qu'à force de se croire les représentants du peuple sous prétexte qu'on a été élus par une toute petite partie du peuple, on finit toujours par péter plus haut que son urne. Même à Genève ? Ben ouais, même.

Commentaires

  • Quelle lucidité!
    Et quelle tristesse de devoir donner raison à Bakounine.

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