Elections européennes : vingt-huit élections nationales

Imprimer

élections européennes.jpg

Vague ou vaguelette "populiste de droite" ?

Conseiller municipal d'une ville de province aux marches de l'Union européennes, on ne prendra guère de risque à, sinon prédire (nous ne sommes pas nécromanciens, et dans le marc de café, nous ne lisons rien, nous le buvons avec le café), du moins envisager que les élections européennes* de dimanche ne bouleverseront pas le parlement de l'Union : le système électoral, le fait qu'on a moins affaire à une élection continentale qu'à 28 élections nationales (Royaume-Uni compris, malgré le Brexit et la démission annoncée de la Première Ministre May), canalise les mouvements électoraux en les fragmentant. Les vagues deviennent vaguelettes. Le plus vraisemblable est que l'alliance de fait entre démocrates-chrétiens et sociaux-démocrates perdra la majorité absolue des sièges -mais qu'elle la retrouvera en s'élargissant aux libéraux. A côté de quoi on assistera tout aussi vraisemblablement à, sur la gauche, une poussée des Verts et sur la droite à une poussée des nationalistes réactionnaires et à une plus forte célébration de leur culte de la frontière. Mais de quelle frontière ? celle de chaque Etat membre avec les autres Etats membres ? Celle de l'Union Européenne avec le reste de l'Europe (dont la Suisse) ? Celles de l'Espace Schengen ?

* On rappellera tout de même que l'Union Européenne, ce n'est pas "l'Europe"... l'Europe géographique, c'est, conventionnellement, celle "de l'Atlantique à l'Oural". Et la Suisse en est. L'Europe politique, cela peut-être celle de l'Union Européenne (mais elle a pied en Afrique, en Amérique, en Asie, en Océanie, avec les territoires d'outre-mer des Etats membres), et la Suisse n'en est pas, mais cela peut être aussi celle du Conseil de l'Europe -et celle-là va jusqu'à Vladivostok, puisque la Russie en est membre (comme la Suisse...), comprend toute la Sibérie et a sa "frontière" avec l'Alaska, dans le détroit de Béring...

L'optimisme de la volonté, souvent, se heurte au pessimisme de la raison.

A Milan, samedi dernier, une dizaine de formations européennes d'extrême-droite réunies sous l'égide de Matteo Salvini proclamaient leur certitude de triompher aux élections européennes. Une proclamation un tantinet gâchée par le scandale qui frappe le FPOe autrichien, et par l'absence du Fidesz hongrois. Néanmoins, un-e électeur-trice européen-ne* sur quatre vote déjà pour les populismes de droite ou de gauche, selon une enquête du "Guardian" britannique. C'est presque quatre fois plus qu'il y a vingt ans. Cela ne fait pas une majorité, ni même une coalition, mais cela fait une force. Insuffisante pour renverser une majorité parlementaire, mais suffisante pour l'emmerder, et sans doute en impressionner quelques composantes. Nonobstant, cette majorité, constituée des démocrate-chrétiens et des sociaux-démocrates, n'aura guère de difficultés à se reconstituer, au besoin (si besoin est : aux Pays-Bas, par exemple, ce sont les sociaux-démocrates du Parti des Travailleurs qui ont gagné l'élection européenne...)  avec l'apport des libéraux -dont Macron se voudrait être, à distance, le leader.

L'extrême-droite européenne, cornaquée par Matteo Salvini, financée par Vladimir Poutine et conseillée par Steve Bannon a beau rêver d'un bouleversement du paysage politique européen, elle n'est guère en état de réaliser son rêve -elle progressera, sans doute, grâce aux résultats prévisibles de la Lega italienne, du Rassemblement français et des Brexiters de Farrage, mais elle progressera dans le désordre, les contradictions internes et les querelles d'égos. Et sans devenir le principal groupe du parlement (elle sera très certainement assez largement dépassée par les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates), ni pouvoir conclure quelque alliance durable avec d'autres groupes importants au parlement européen, même si elle devait arriver à constituer un groupe unique (elle est actuellement divisée en deux groupes concurrents, l'un dominé par les "5 Etoiles" italiennes et les Brexiters britanniques, l'autre par le Rassemblement lepéniste et la Ligue salvienne), et même si le groupe des conservateurs abrite une aile très droitière prête à s'allier avec n'importe qui à sa droite. Comme l'a fait le ched du parti conservateur autrichien, l'OeVP, en s'alliant avec l'extrême-droite du FPOe pour devenir Chancelier -il est vrai que presque tous les partis en Autriche sont prêts à s'allier avec l'extrême-droite : même les sociaux-démocrates l'ont fait... "Nous avons un problème de culture politique dans ce pays", résume le politologue Thomas Schmidinger... le "dans ce pays" est un peu limitatif...

Pour le reste, les élections européennes ne sont en fait que vingt-huit élections nationales, déterminées non par les enjeux européens, mais par des enjeux nationaux. C'est, exemplairement, le cas en France`, où on (sur)joue le troisième tour de l'élection présidentielle, avec les mêmes acteurs qu'au deuxième tour, et en ne se posant que la question de savoir si la deuxième peut passer première, ou si le premier va le rester. Comme si allait changer quoi que ce soit, alors qu'on s'attend à une abstention majoritaire (autrement dit : un taux de participation au niveau suisse). Comme si Macron allait démissionner dans l'hypothèse où la liste du parti de Le Pen dépassait la liste de son parti à lui. Et comme s'il allait renoncer à réduire le choix politique des français au choix qui le sert le mieux : celui entre Le Pen et lui.

Deuxième exemple d'enjeu national écrasant l'enjeu européen : l'Autriche, où la coalition de la droite et de l'extrême-droite a explosé après la démission forcée du vice-chancelier Heinz-Christian Strache, chef du parti d'extrême-droite SPOe, surpris en train de proposer à une fausse émissaire russe de favoriser la prise de contrôle du principal quotidien autrichien par des fonds russes, en échange de lui attribuer des marchés publics. Après quoi, le ministre de l'Intérieur (SPOe lui aussi) a été lui aussi démissionné, ce qui a entraîné le départ de tous les ministres d'extrême-droite sauf une (la ministre des Affaires étrangères), l'annonce d'élections législatives anticipées et une motion de censure (qui sera soumise au parlement lundi).

Les élections européennes ne bouleverseront donc probablement pas le paysage politique européen. Hélas. Hélas, parce qu'il aurait bien besoin d'un bouleversement, ce paysage politique européen. Pour redonner à l'Union européenne un sens, un souffle, un projet -et donc une légitimité qu'elle a perdue, et qu'elle ne pourrait retrouver qu'en se révélant capable de relever les défis sociaux, écologiques, démographiques et démocratiques qu'elle est, dans son état actuel, et dans le rapport des forces politiques qui jusqu'à présent la déterminent, incapable de relever -incapable, ou rétive : le chômage, la pauvreté, l'affaiblissement des droits sociaux et politiques, l'accueil de l'immigration et la défense du droit d'asile, l'urgence climatique, des défis qui correspondent aux principales préoccupations des Européens et des Européennes**. Or si optimiste qu'on soit ou se veuille être, on ne pariera pas grand-chose sur une nouvelle capacité de l'Union Européenne à les relever, ces défis.
L'optimisme de la volonté, souvent, se heurte au pessimisme de la raison.

** Dans un sondage effectué dans huit pays, dont les plus peuplés de l'Union Européenne, les principales préoccupations des sondés (dont 61 % estiment qu'il est bon que leur pays soit membre de l'Union Européenne) sont l'immigration (35 % des réponses), l'environnement et le climat (29 %), la sécurité et la paix (23 %), les inégalités économiques entre Etats (18 %), les divergences politiques entre Etats membres (17 %), la stabilité de l'euro (16 %), la croissance économique (16 %), le chômage (15 %) et la protection des droits humains (13 %). En France et en Allemagne, et chez les jeunes de 18 à 25 ans, c'est la protection de l'environnement qui vient en tête des préoccupations. En Pologne, c'est l'immigration et la sécurité.

Lien permanent Catégories : élections, Europe, Politique 1 commentaire

Commentaires

  • Ce qui est constant depuis quelques années est un refus de l'immigration extra-européennes forte qui va bien au de-là des populistes et des pays de l'Est.
    La concurrence entre travailleurs européens est un problème qui préoccupent toujours, et en augmentation il y a le problème du climat.

    A l'Ouest, là où il y a eu resserrage de boulons sur l'immigration et les abus de l'asile, la préoccupation à diminuée (Hollande, Allemagne). A l'Est, la vision de l'Ouest fait horreur (France, Allemagne, Belgique, Hollande, Suède), des pays qui ne savent plus comment faire pour le vivre-ensemble avec des communautés qui ne souhaitent pas s'intégrer ou qui ne peuvent pas.
    En résumé, il n'y aura jamais d'accord européens, les seul qui acceptent avec réticences, c'est l'Espagne, la France et l'Allemagne.
    Le resserrage de boulon va continuer parce que c'est le souhait de la majorité des populations.

    La concurrence entre travailleurs, c'est l'Est contre l'Ouest, donc idem, rien ne changera sauf si à l'Ouest, les travailleurs n'expriment pas plus leurs inquiétudes, voir leurs colères.

    Reste le climat qui finalement sera le seul thème où l'UE pourra montrer un dynamisme.

    Le parlement n'ayant que peu de pouvoir, un changement de paradigme dans l'UE passera par des changements de chef d'Etat (Italie, Allemagne), remplacés par des personnes qui vivent dans le 21ème siècle avec ses problèmes: Les nouvelles grandes puissances, le climat, l'affaiblissement de l'ONU, la guerre froide mondiale, et ce qui en découle, la place de l'UE dans ce nouveau monde.

    Au final, moins que le parlement, ce sont les évènement extérieurs qui vont façonner l'Europe. Il n'y a pas de personnalités charismatiques.

    En terme de changements, ce sont des votations pour beurre. Mais dans ces temps incertains, ces votations sont d'une importance qu'il ne faut pas sous-estimer.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel