Elections israéliennes : A qui perd gagne ?

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élections israéliennes.jpgSelon des résultats presque définitifs, la coalition "bleu et blanc" de l'ancien chef d'état-major de Tsahal, le général Benny Gantz, et le Likoud du Premier ministre Benjamin Netanyahou, arriveraient au coude-à-coude en tête des législatives israéliennes, avec peut-être quelques sièges de plus pour la coalition "bleu et blanc", mais gagner les élections ne garantit pas, dans le système israélienn (celui d'un parlement élu à la proportionnelle intégrale, et donc totalement fragmenté), de pouvoir prendre le gouvernement. Même battu, Netanyahou aurait plus d'alliés potentiels, à l'extrême-droite et chez les intégristes religieux, que Benny Gantz, qui, pour pouvoir constituer un gouvernement, devrait au moins pouvoir compter sur l'abstention des partis arabes et le soutien de ce qui reste de la gauche israélienne (des travaillistes laminés, un Meretz marginal). Les élections israéliennes se sont ainsi jouées entre deux droites (l'affairiste et populiste de Netanyahou et la nationaliste de Gantz), et à qui perd gagne -mais qui y gagne ? Netanyahou, sans doute. Mais lui seul : il pourrait échapper à la justice qui l'a inculpé pour corruption. Quant à la société israélienne, elle a déjà perdu. Et depuis longtemps. Quelle étrange alternative politique était-ce, d'ailleurs, que celle n'opposant que le protégé quasi mafieux de Trump et un général pas moins "sécuritaire" et arabophobe que lui... Aussi paradoxal que cela soit, cette victoire du perdant signerait la défaite du sionisme comme projet politique, sinon comme réflexe identitaire...

L'Israël de Netanyahou est-il encore un Etat démocratique ?

Benyamin Netanyahou a fait feu de tous bois pour pouvoir rester au pouvoir plus longtemps que David Ben Gourion : une semaine avant le scrutin, il a promis d'annexer à Israël les colonies de Cisjordanie, en violation totale du droit international. Pendant toute la campagne ("l'une des pires jamais connues" en Israël, témoigne dans "Le Courrier" l'historien Shlomo Sand), il a diabolisé et injurié ses adversaires : la gauche, les arabes, la justice, les media, le général Gantz. Et en 2018, il a fait voter, avec l'appui de l'extrême-droite religieuse, une loi "Etat-nation" proclamant la judéité de l'Etat et reléguant la langue arabe à un statut inférieur. Or 20 % de la population israélienne est arabe. Les membres de cette forte minorité, religieusement pluraliste, sont désormais des citoyens de seconde zone. Et ni la coalition de Netanyahou ni celle de Gantz n'ont défendu le moindre projet de résoudre la "question palestinienne" autrement qu'en écrasant les Palestiniens, déjà privés de presque tous les droits qu'un Etat démocratique et de Droit est supposé garantir à sa population. Mais l'Israël de Netanyahou est-il encore un Etat démocratique ? Et qu'y reste-t-il du projet sioniste ?

Le sionisme est un projet politique né dans l'ambiance de l'Affaire Dreyfus, et de la découverte consternée par des intellectuels juifs ("juif" ne désignant évidemment rien d'autre ici qu'une communauté, ou un héritage, de culture religieuse) de la permanence de l'antisémitisme en Europe, pas seulement dans des terres traditionnelles de pogroms mais même dans le "pays des Droits de l'Homme", dont la révolution avait fait des juifs (et des protestants) des "citoyens comme les autres" en inventant une citoyenneté laïque... Ce projet, le sionisme initial est un projet national, ou nationaliste, au sens où ce qualificatif désignait dans l'Europe de la fin du XIXe siècle (l'"Etat des Juifs" de Herzl date de 1896) et du début du XXe siècle des mouvements d'émancipation nationale, transformant des populations dominées en nations revendiquant leur droit à l'autodétermination. Le projet sioniste de créer un Etat pour une "nation" proclamée par le mouvement politique qui défend ce projet, n'aurait rien de fondamentalement différent des autres projets nationaux du temps, si la nation qu'il faisait exister politiquement (une nation n'existe jamais a priori, mais seulement lorsqu'un mouvement politique la fait exister et parle en son nom) n'était sans territoire, et ne se constituait sur une communauté de culture religieuse.

"Dès ses origines, le mouvement sioniste était le contraire de la solution révolutionnaire de ce qu'on appelait "la question juive". Produit direct du capitalisme européen, il visait non le bouleversement d'une société qui avait besoin de persécuter les Juifs, mais la création d'une entité nationale juive qui serait à l'abri des aberrations antisémites du capitalisme décadent; non l'abolition de l'injustice, mais son transfert. Ce qui constitue le péché originel du sionisme, c'est d'avoir toujours raisonné comme si la Palestine était une île déserte" Pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, y compris celui implanté dans la population juive d'Europe centrale et orientale, "l'émancipation du Juif ne pouvant se faire en dehors de l'émancipation de l'homme. Le sionisme partait de l'hypothèse inverse". (...) Au "socialisme dans un seul pays" pouvait faire écho "justice pour un seul peuple" et "égalité dans un seul kibboutz". (...) Les Juifs recréaient alors pour eux tout ce dont ils étaient victimes : le fanatisme et la ségrégation. Ceux qui souffraient de n'être que tolérés dans leur société, allaient lutter pour devenir, ailleurs, des propriétaires disposant du droit de tolérer les autres" (Internationale Situationniste, octobre 1967)

A partir du moment où la montée du nazisme rendait illusoire le vieux projet "intégrateur", laïc et républicain, que défendait le puissant mouvement socialiste hégémonique dans toute la judaïté d'Europe centrale et orientale, le Bund, le sionisme a représenté la seule réponse audible à la persécution -mais pour autant, Israël n'a pas été constitué comme Etat par des intégristes religieux, mais par des laïcs, issus pour la plupart d'organisations socialistes (voire communistes, les antisémites ne s'étant de leur côté jamais privés d’exécrer en même temps "le juif" et le bolchévik"). Le "Bund" socialiste est une source de l'Etat d'Israël, même s'il n'était pas sioniste jusqu'à la Shoah... Il fut "à la source d'Israël" dans la mesure où il était le creuset d'un "socialisme des juifs" d'où est sorti le parti travailliste... même si son recrutement ashkénaze a rendu une bonne partie de la gauche israélienne étrangère aux sépharades... et même si le "socialisme des juifs" ne se réduit pas au Bund, mais comprend toutes les tendances, toutes les cultures, tous les projets socialistes, y compris ceux qui récusent le sionisme qu'en 1939, à Jerusalem, Martin Buber définit en ces termes  : "De toutes les assimilations que nous avons consommées, dans le cours de notre histoire, celle-ci, l'assimilation nationale, est la plus sinistre et la plus dangereuse".

Cette assimilation nationale (nationaliste) n'était pas fondée sur la religion, mais sur l'histoire -elle faisait de la religion un fait historique. La montée de la droite religieuse en Israël, sa conjugaison avec le nationalisme, le renforcement du lien entre la référence religieuse et la référence historique au fil des guerres depuis 1967, ont fait de l'occupation israélienne de la Palestine autre chose qu'une occupation "ordinaire" : la référence religieuse permet à l'occupant de s'affranchir en toute bonne conscience (et toute foi) du respect des lois et des décisions internationales : Israël dès lors s'accorde à lui-même le droit d'ignorer les résolutions de l'ONU : il ne se voit pas comme un Etat "normal", un Etat "comme les autres". Du coup, en face, dans le mouvement palestinien, la même évolution perverse de fait, en réponse ou en miroir, avec la même confusion du religieux et de l'historique. Le droit international peut tenter de "gérer" des guerres entre Etats -pas une guerre entre la Bible et le Coran.

On pouvait être antisioniste jusqu'en 1948 (et la gauche juive l'était jusqu'en 1933), mais dès lors que s'est concrétisé, par la création de l'Etat d'Israël, le projet du sionisme, comme mouvement politique nationaliste revendiquant un Etat pour le peuple, ou la nation, au nom de qui il parlait, l'antisionisme n'a plus aucune autre pertinence que celui d'un antinationalisme et d'un retour au temps où le projet dominant dans les milieux politiquement organisés de la population juive d'Europe (notamment au sein du Bund) était celui de l'intégration "républicaine" dans les nations existantes et l'intégration politique dans leur mouvement ouvrier et socialiste... c'était d'ailleurs aussi la position de Bruno Bauer, pour qui l'affranchissement des juifs impliquait de "sortir des barrières de la religion", alors que Marx se contentait de recommander aux juifs de combattre pour une société rejetant toute religion d'Etat et garantissant la liberté religieuse. Bref, être antisioniste aujourd'hui n'a de sens que si l'on est aussi antinationaliste (ce qui ne signifie d'ailleurs nullement la négation ou la détestation de la nation, mais celles de sa confusion avec la race, l'ethnie, la tribu... ). Vous êtes antisionistes ? Fort bien. Mais alors, soyez-le comme le sont les anarchistes : par antinationalisme, par anti-étatisme : (Pour Martin Buber, "l'Etat est un golem"). Car ce nationalisme-là ne vaut n'est ni meilleur ni pire que les autres, et un antisionisme confondant, délibérément ou non, Israéliens et juifs, puis Israéliens entre eux et juifs entre eux, dans la même détestation, n'est précisément que de l'antijudaïsme. C'est-à-dire, pour user de la vieille épithète dont l'extrême-droite se faisait gloire jusqu'en 1945, de l'antisémitisme. La création de l'Etat d'Israèel n'a d'ailleurs pas été contestée par la gauche européenne, sinon à ses marges. Elle y a même vu une expérience socialiste : Toni Negri rappelait qu'il était  "devenu communiste dans un kibboutz bundiste, laïc, en Israël, dans les années 1950".

Créer un Etat juif fut initialement un projet politique au même titre que les autres projets "nationalistes" exprimant la volonté d'autodétermination de peuples (ou de populations) dominées -un projet d'émancipation nationale comme un autre, n'était l'absence de territoire identifiable comme celui de la nation ainsi proclamée. Avec l'instauration du nazisme, ce projet politique devint un projet de survie des populations juives d'Europe -celui d'un Etat-refuge. Au départ, donc, le sionisme est un projet de normalisation politique du "peuple juif" qu'il constitue en nation : il n'y a plus de "peuple élu", il reste une nation à construire, au même titre que les autres -sauf qu'elle n'a pas de territoire dont elle puisse dire, comme les autres peuvent le dire, qu'il est le sien. Même fondé sur la transformation d'une religion comme fait de culture en facteur de culture, en critère de définition des membres de la nation, le sionisme originel est laïque, précisément en ce qu'il transforme un fait religieux en facteur politique : ce n'est pas parce que Dieu les a élus que les juifs ont droit à l'autodétermination, c'est parce que ce droit est un droit de tous les peuples -ce qui, forcément, signifie qu'ils sont désormais un peuple comme les autres. Ni plus, ni moins. A partir de quoi, le problème est celui de la concrétisation du droit à l'autodétermination nationale -et  donc, dans un monde organisé politiquement par les Etats, le droit d'une nation à "son" Etat. Mais où l'installer, cet Etat ? Les fondateurs du sionisme n'avaient pas à ce sujet d'idées bien arrêtées. L'Etat des juifs aurait pu être installé n'importe où (et d'ailleurs l'URSS stalinienne en créa un en pleine Sibérie, le Birobidjan... avant d'armer le tout nouveau Etat d'Israël confronté à ses voisins arabes), il s'installa en Palestine. Comme si la Terre Promise de la Bible était toujours promise, comme si un mythe religieux donnait un droit politique, en concrétisant un droit à l'autodétermination (celui des juifs) dans l'ignorance volontaire (et partagée avec les pouvoirs arabes voisins) des droits de la population palestinienne.

Prendre en compte les droits de deux peuples, désormais constitués chacun en nation, et dont l'un s'est doté d'un Etat mais pas l'autre, c'est forcément soit abolir l'Etat existant (celui d'Israël), soit constituer l'Etat encore inexistant (celui des Palestiniens arabes), soit imaginer un espace où se fédéreraient des collectivités locales ne se dotant que du minimum d'institutions communes, mais ne constituant pas pour autant un Etat au sens désormais normatif du terme. Le projet de l'"Accord de Genève", en 2003, que soutenait la Suisse, allait un tout petit peu dans ce sens -il postulait l'existence d'un Etat palestinien, mais démilitarisé, à l'intérieur des frontières de 1967, et assemblant la Cisjordanie (sauf quelques colonies juives de la région de Jérusalem) et Gaza, avec un partage de Jérusalem (capitale des deux Etats, mais dotée de deux municipalités distinctes). Or qui en Israël, à part le Meretz, croit encore à la "solution à deux Etats" ? Le fantôme d'Amos Oz ?

 

 

 

Commentaires

  • Excellente analyse dépassionnée d'un sujet qui ne manque pas de déchainer les passions. Malheureusement, Netanyahu n'a jamais voulu des accords d'Oslo ni d'une solution à deux Etats. Il a montré son vrai visage en faisant adopter en juillet 2018 une loi faisant d'Israël, l'Etat-nation du peuple juif excluant de facto les arabes et les druzes. Avec deux statuts différents et inégaux fondés sur la confession et la langue, Israël remet en question son fondement démocratique pour s'apparenter à un régime d'apartheid. Hélas!

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