Une ironie de l'histoire : la Suisse, bastion du socialisme européen...

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bus-ps.jpgY'en a poing comme nous...

En France, le PS est fantomatique. En Allemagne, le SPD est au plus mauvais de sa forme. Il ne brille pas non plus en Autriche. Et en Italie, il a quasiment disparu dans un marais de centre-gauche lui-même en assez mauvais état. En Europe, la social-démocratie est alitée, égrotante, parfois grabataire. Dans toute l'Europe ? Non, car dans un petit pays, elle résiste. Où ça ? En Suisse : le PSS est le deuxième parti du pays, et le restera sans doute après les élections fédérales de l'an prochain. A Genève, après avoir faibli au plan cantonal ces dernières années, il a repris du poil de la bête, a récupéré un deuxième siège au gouvernement, et est le premier parti de la Ville. L'histoire a de ses ironies, tout de même : la Suisse, refuge du socialisme européen ? cela vaut qu'on y regarde d'un peu plus près.

 "le parti des ouvriers est devenu peu à peu (...) le parti des dépendants"... vraiment ?

 

Dans le dossier mitonné en 1980 par la direction du PSS pour la révision du programme du parti en 1981, le groupe de travail chargé de cette révision, et qui était représentatif de la gauche du parti, considérait que "le parti des ouvriers est devenu peu à peu le parti non pas du peuple tout entier, mais tout de même d'une majorité de la population, le parti des dépendants". C'était beaucoup dire : si le PS était réellement le "parti des dépendants", il serait largement majoritaire dans toutes les institutions où il siège, et au sein du corps électoral.   Or en Suisse, si 38 % des ouvriers disposant et usant du droit de vote l'accordaient en 1975 au PS, ils n'étaient plus que 17 % à le faire en 2007. Avec les employés du tertiaire, les ouvriers représentaient 61 % de l'électorat socialiste en 1975, et plus que 31 % en 2007. A l'inverse, les salariés du secteur socio-culturel et éducatif et les spécialistes des domaines techniques, qui constituaient ensemble 31 % de l'électorat socialiste en 1975 y étaient majoritaires en 2007, année où les élections fédérales ont vu près de 20 % des professionnels du management et plus de 15 % des indépendants et des employeurs voter socialiste...

Parti d'opposition en même temps que parti gouvernemental, le PSS va constamment chercher un compromis entre les pesanteurs de ses insertions institutionnelles, à tous les niveaux (des communes à la Confédération) et la nécessité de proposer autre chose que le statu quo, entre le poids des habitudes, des réflexes et des appareils et la volonté de faire du parti et de son projet une alternative qui soit autre chose qu'un discours apologétique. Lorsqu'il dénonce le "vide de substance" d'une démocratie politique sans démocratie économique, il rappelle qu'il est l'héritier du vieux projet de "république démocratique et sociale" de ses premiers programmes, mais lorsqu'il appelle à accepter des compromis politiques tissés au parlement avec une droite majoritaire qui n'entend nullement élargir la démocratie au champ économique, il entre dans une contradiction fort peu dialectique, puisqu'elle n'aboutit à aucune synthèse cohérente. Entre le programme du parti, très à gauche, et les initiatives qu'il lance ou soutient, et les compromis qu'il défend (la réforme de la fiscalité sur les entreprise couplée au financement de l'AVS, la RFFA, par exemple), il y a quelque chose qui ressemble à une patinoire sur laquelle le PSS glisse et virevolte, sur une musique gauchiste pour des pirouettes centristes. L'exercice est périlleux et quelques chutes le scandent, mais la danseuse n'y renonce pas. Entre les exigences d'une participation minoritaire au pouvoir politique et celles qui découleraient d'une volonté d'être une alternative à ce pouvoir, le PSS finit généralement par choisir les premières, quitte à les justifier par le contexte, ou l'urgence, ou la possibilité de faire un premier petit pas sur la longue route de la réalisation de son programme. Reste en en avoir les moyens -et d'entre eux, le plus important : un soutien populaire, une base sociale.

"En abandonnant la tâche d'éduquer les masses et en se focalisant sur des électorats de niche, vous ouvrez la porte à l'absurde, à la superstition", prévient l'historien britannique Adam Tooze. Avec l'illusion de pouvoir constituer une majorité (électorale ou sociale) en additionnant des minorités, en renonçant donc à constituer une majorité sociale solide, une majorité de classe pour parler archaïque, certains partis socialistes (le français en est un exemple parfait) ont perdu tout ancrage social solide -et au premier courant d'air, le château de carte électoral s'effondre. Le PS suisse, jusqu'à présent, a réussi à résister à la tentation de ce renoncement à un soubassement social cohérent (quoique dans les années '80 et '90 du siècle dernier, il fut près d'y succomber), tout en tentant la recherche d'une nouvelle base sociale : c'est le "nous sommes le parti de tous ceux qui ne sont pas "les gros"" de Helmut Hubacher. C'est un vague, on n'est pas loin de la tentation de se dire le parti d'une fumeuse "classe moyenne", mais c'est au moins accepter la nécessité d'une base sociale plutôt que l'idée qu'on peut se contenter d'additionner des "niches" électorales et des références floues à des principes encore plus flous (dans le genre du "vivre ensemble")...

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