"Affaire Maudet" : Décervelage, pirates, flibustiers et thaumaturges

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Maudet De Senarclens 2018.jpgDans le calendrier pataphysique, ce 15 janvier est le 18ème jour du mois de Décervelage, et c'est le jour des Sts Pirates et Flibustiers, thaumaturges. Et il est à Genève un homme politique dont c'est le grand jour -on ne dira pas le grand soir, aucune révolution n'étant prévue, juste, peut-être, un petit putsch ou un gros règlement de compte. Cet homme politique, c'est Pierre Maudet. Et ce jour est celui d'une Assemblée générale de son parti, le PLR (parti libéral-radical, au cas où ce sigle vous serait inconnu), qui va devoir choisir entre soutenir Maudet ou l'appeler à démissionner de son mandat de Conseiller d'Etat. Faut-il vous rappeler pourquoi le PLR et son ministre de choc en sont arrivés là ? vous rappeler l'"Affaire Maudet" ? Comment ça, quelle affaire ? vous suivez pas l'actu genevoise ou quoi ? Vous savez pas qui est l'"Homme de l'Année" ? Depuis huit mois vous ne lisez pas les journaux, n'écoutez pas les radios, ne regardez pas les télés, ne suivez pas les réseaux sociaux de Romandie ?

"Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous vous parliez à vous-même" ...

 Or donc, nous sommes dans le mois de décervelage. La coïncidence avec l'"Affaire" est amusante -de décervelage, elle n'a pas manqué. Et nous sommes le jour des flibustiers et pirates. Et de flibustiers et pirates, elle n'a pas manqué non plus. Mais ces flibustiers et pirates sont qualifiés de thaumaturges par les auteurs du calendrier pataphysique -et là, le manque se fait sentir. Encore que faire d'un politicien genevois le politicien le plus connu du reste du pays tienne un peu du miracle -dont le thaumaturge serait alors ce politicien lui-même. Dont les déboires ont déjà un effet positif : le refus par le Grand Conseil du crédit d'étude d'un projet de nouvelle prison, celle des Dardelles, qui aurait définitivement hissé Genève en tête des cantons suisses pour la proportion de détenus par rapport à sa population résidente.

En septembre dernier, Maudet perd la présidence du Conseil d'Etat, la tutelle de la police et la supervision de l'aéroport. Il est encore à ce moment soutenu, mais du bout des doigts et des lèvres par son parti, le PLR cantonal, qui début novembre encore se contentait de demander à Maudet (et de proclamer qu'il avait accepté) de démissionner avant un éventuel procès en faisant mine d'être convaincu que de procès il n'y aurait pas -et donc de démission non plus. En revanche, très fâché non seulement contre Maudet mais aussi contre tout un PLR genevois qu'il juge incapable de "gérer" correctement l'affaire, le PLR suisse, le 28 novembre, "à l'unanimité" de son comité directeur (auquel Pierre Maudet a assisté, après avoir annoncé qu'il n'y assisterait pas) lui a demandé de démissionner du Conseil d'Etat, et a annulé sa propre assemblée des délégués qui devait se tenir le 12 janvier à Genève. En expliquant que ladite assemblée devait essentiellement être consacrée aux remerciements à adresser au Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann. Qui, lui, a eu le bon goût d'annoncer sa démission. Il faut dire que la candidature de Maudet au Conseil fédéral, le PLR suisse s'en souvient (elle a d'ailleurs largement contribué, en faisant connaître le Genevois au-delà de la Versoix et même de la Sarine, à donner écho en Alémanie à ses déboires). Bon, démissionnera, démissionnera pas ?  Pour Maudet, démissionner serait une "solution de facilité", et "c'est la base qui doit trancher". Quelle base ? Celle du PLR genevois. Et sa base, pas son sommet. Qui, lui, a finalement pris à Genève la même position que la direction du PLR suisse à Berne : Maudet doit démissionner. C'est d'ailleurs le seul moyen de s'en débarrasser : il n'y aucun moyen (légal) de limoger un Conseiller d'Etat, même condamné, même emprisonné, hors celui d'organiser sa défaite dans une élection s'il s'y représentait.  C'est donc "la base" qui est invitée à l'Assemblée générale d'aujourd'hui, convoquée par les soutiens de Maudet et qui devait se tenir en décembre mais a été repoussée par la direction, histoire sans doute de faire durer le plaisir. Ou de s'assurer une majorité à ladite assemblée (qui se tiendra un jour de séance du Conseil municipal de la Ville de Genève, alors que le PLR de la Ville est un bastion maudétiste), dont l'ordre du jour, tel que rédigé par les soutiens de Maudet, porte uniquement sur  : "confiance et soutien à Pierre Maudet, discussion et prise de position". Une semaine après que le Ministère public ait fait parvenir au Conseil d'Etat un extrait de procès-verbal d'audition de Pierre Maudet, en septembre, lors de laquelle il reconnaissait avoir eu une attitude "indigne de sa fonction". Mais foin de complotisme : que ce PV ait été transmis au Conseil d'Etat (et ait "fuité" dans la presse) six jours avant l'AG du PLR, ça ne peut tenir que d'une pure coïncidence. De toute façon, Maudet lui-même a prévenu : l'assemblée générale radelibe (ou liberade) ne prendra pas la décision à sa place, elle ne servira qu'à mesurer le soutien dont il dispose (et l'animosité qu'il suscite). Et éventuellement, à pousser le président du parti, Alexandre de Senarclens, à démissionner (il a annoncé qu'il le ferait "dans les meilleurs délais" si l'assemblée soutenait Maudet).

Le 20 décembre dans "Le Temps" Maudet la jouait à la Macron version profil bas : "j'ai connu la solitude de celui qui pense pouvoir tout faire", "celui qui sait, tout seul"... mais s'il perd des soutiens au sein même de son propre parti, celles et ceux qui lui restent fidèles serrent les rangs. A l'image de l'inénarrable Pierre Kunz, ancien député et constituant, qui écrit dans un courrier des lecteurs à la "Julie" qu'"au sein de notre parti, les choses ne se sont pas passées comme elles l'auraient dû". Et elles auraient dû se passer comment ? ben c'est simple : elles n'auraient pas dû se passer du tout : Maudet, interprète les attaques qui le visent "comme une conséquence de (sa) volonté de réformer", mais pas de ses conneries.  "Le peuple m'a confié une mission, je ne compte pas me défiler". Se "défilerait"-il d'ailleurs qu'il devrait être remplacé -mais par qui ? Son ex-chef de cabinet, inculpé comme lui, et qui selon "Le Matin  Dimanche" se prenait pour "le huitième conseiller d'Etat" ? Après avoir perdu son poste et avoir été inculpé en même temps que Maudet, il a créé une société de conseil en "stratégie d'entreprise" et de "gestion de crise". Il va pouvoir conseiller le PLR.

Dans "Le Temps" d'hier, Fati Mansour renvoie Maudet à Nietzsche : "Ce qui me bouleverse, ce n'est pas que m'aies menti, c'est que désormais, je ne pourrai plus te croire". Nous, on lui transmettra plutôt ce message du vieux Montaigne : "Il se faut réserver une arrière-boutique, toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. (...) La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi. (...) Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous vous parliez à vous-même" ...

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