samedi, 01 décembre 2018

Loi genevoise sur la laïcité : les socialistes disent "non"

passoire-à-thé-ancienne-en-métal-argenté-avec.jpgIte missa non est

Le PS genevois a décidé d'appeler au refus de la loi sur la laïcité bricolée par le Grand Conseil et soumise au peuple en février prochain, puisqu'un référendum, lancé par une coalition aussi contradictoire que celle qui soutiendra la loi, a abouti. Le PS rejoint ainsi les Verts et Ensemble à Gauche dans l'opposition à la conception qu'une majorité du Grand Conseil se fait de l'application du prédicat constitutionnel : pour la gauche genevoise, mieux vaut en effet le statu quo qu'une loi qui "divise et exclut". Alors, que faire de cette loi (qui sera sans doute acceptée nonobstant l'opposition de la plus grande partie de la gauche : toute la droite est pour) ? Eh bien on hésite. Pas entre voter "oui" ou voter "non", mais entre voter blanc ou voter nul. Parce qu'il nous semble que cette loi ne mérite ni l'honneur d'être soutenue, ni l'indignité d'être combattue. Pas l'honneur d'être soutenue, tant elle ressemble à un collage de dispositions dont les unes relèvent de l'enfonçage de portes ouvertes et les autres de douteuses références -ainsi de celle à des "communautés religieuses" avec quoi l'Etat doit "entretenir des relations" (incestueuses ?), et même d'assez calamiteuses confusions -ainsi de celle entre des parlementaires et des fonctionnaires d'Etat. Et puis, on persiste à se demander pourquoi diable (ou dieu) on tient tant à pondre une loi qui érige les religions au dessus des autres faits et facteurs de culture. Après tout, une religion n'est rien d'autre qu'une philosophie farcie de divinité, et il n'y aucune raison (mais bien des déraisons) à la traiter autrement qu'une philosophie. Et il y a aussi bien des dangers à donner à l'Etat le pouvoir de trier entre les religions, celles qu'il va reconnaître et celles qu'il ignorera. Mieux vaut les ignorer toutes (ce qui évidemment ne signifie pas les combattre), faute de pouvoir les reconnaître toutes, tant il y en a. Pourquoi alors ne pas la combattre ? D'abord, parce qu'elle n'est pas assez cohérente pour être dangereuse et pas assez intelligente pour être perverse. Et puis, parce que quelque effort d'explication que l'on fasse, quelque discours que l'on tienne, quelque recours  que l'on propose à un examen rationnel du texte, appeler à voter contre une loi sur la laïcité sera pris comme un appel à voter contre la laïcité -ce que la présence dans l'opposition à la loi d'opposants religieux au principe même de laïcité semblera confirmer. Il est vrai qu'en face, dans les soutiens à la loi, on trouvera ceux, à l'extrême-droite, pour qui elle n'a de légitimité que dans la mesure où ils peuvent y trouver trace de leurs obsessions islamoxénophobes (oui, c'est un néologisme...). En vérité, en vérité, on vous le dit : il y a assez de confusion comme cela dans le débat autour de la laïcité pour qu'on évite d'en ajouter encore une louche. Ite missa non est, mais allez en paix quand même.


"La religion n'est plus le moteur de l'histoire, le centre d'une civilisation"

L'appartenance religieuse (ou son absence) n'est que l'une de nos identités. Et pour la plupart des citoyennes et des citoyens (au sens large) de nos sociétés, il y a beau temps qu'elle n'est plus la principale, ni même qu'elle est déterminante. Pourquoi dès lors, dans une loi supposée mettre en oeuvre un prédicat constitutionnel général (le principe de laïcité) faire de sa mise en évidence un cas pendable, non seulement dans l'administration (ce qui peut se justifier) mais même dans les parlements, où l'on ne siège pas pour représenter l'Etat mais (du moins dans une démocratie) celles et ceux qui nous y ont élu, en sachant (posons le comme cela, de manière optimiste) en sachant qui ils ont élu ? Si l'auteur de ces lignes se pointe au Conseil municipal avec une chemise rouge sous un costard noir, sera-t-il sanctionné pour avoir arboré un drapeau anar ? Ou un signe ostentatoire d'appartenance religieuse s'il porte en collier une passoire athée ? Nous sommes farcis d'identités politiques, philosophiques, sociologiques, et pour certaines et certains religieuses, qu'en tant qu'élus nous trimballons avec nous, et qui constituent même ce pourquoi nous nous sommes présentés à une élection -et ce pourquoi nous avons, le cas échéant, été élus.
Ces identités personnelles et collectives sont aussi des héritages. Comme la laïcité elle-même. Farcis d'identités, nous le sommes aussi d'histoire. Ces héritages religieux, irréligieux, philosophiques, idéologiques, aussi variés que contradictoires, tout le projet de la laïcité consiste à les faire coexister plutôt que s'entr'étriper.

Prenons l'exemple des sociétés "occidentales", chrétiennes ou supposées l'être (mais oublieuses de ce que la source du christianisme est aussi "orientale" que celle du judaïsme et celle de l'islam) : De l'éradication des "hérésies" initiales, comme l'arianisme, à  la Réforme, le catholicisme romain ou orthodoxe était, depuis sept siècle, la religion de tous les Etats européens (l'Europe géographique, "de l'Atlantique à l'Oural", n'étant d'ailleurs pas uniformément chrétienne : à peine le paganisme originel avait-il été supplanté par le christianisme que l'islam s'implantait en Europe). A partir de la Réforme, le principe selon lequel la religion d'un pays était celle de son prince (principe qui valait même lorsque le "pays" en question n'était pas une monarchie, le prince étant alors le gouvernement en place) figea les rapports territoriaux entre confessions chrétiennes en Europe -à  la seule exception de la France de l'Edit de Nantes à  sa révocation, les cantons suisses étant chacun confessionnellement unicitaires. La Révolution française bouleversa la donne, en rompant avec cette unicité confessionnelle, puis avec l'unicité religieuse puisque le judaïsme obtint droit de cité aux côtés des différentes confessions chrétiennes mises sur pied d'égalité, mais sans pour autant instaurer un régime de laïcité séparant l'Etat des Eglises (l'Etat républicain ordonnant les églises présentes sur son territoire, d'où les concordats napoléoniens), et à  plus forte raison séparant la politique de la religion (la Fête de l'Etre Suprême en témoigne, comme les condamnations rhétoriques de l'athéisme par Robespierre).

Historiquement, c'est donc bien l'éclatement du christianisme, et surtout la coexistence sur de mêmes territoires de chrétiens de confessions différentes (catholique romaine et réformée) qui a poussé, mais en y mettant longtemps, à  l'émergence de la laïcité, d'abord comme une sorte de nécessité (c'est l'Edit de Nantes : il y a en France des protestants et des catholiques, mais ils sont tous français, donc on "tolère" les minoritaires tout en affirmant la suprématie des majoritaires), puis comme un projet politique spécifique d'indépendance respective de l'Etat et des appareils religieux (plus que de la politique et de la religion). La réforme a imposé une pluralité religieuse à  l'intérieur du monde chrétien, mais pas, sauf exception, à l'intérieur de chaque Etat de ce monde; il restait à  admettre ensuite à  la fois l'extension de cette pluralité à  des religions non-chrétiennes, à imposer la neutralité de l'Etat dans cette extension et à admettre que la liberté religieuse implique à la fois la liberté de changer de religion et celle de n'en pas avoir : à Genève, aujourd'hui, autour de 35 % des habitant-e-s se disent catholiques, 10 % protestants, 6 % musulmans, 1 % juifs... et plus de 40 % "sans religion"...  Et aujourd'hui, en Suisse, les églises catholique et protestantes en sont à vendre leurs temples et leurs édifices religieux, ou à les transformer, pour subsister financièrement.

La majorité du monde chrétien s'est abstraite des dogmes chrétiens par lesquels des chrétiens justifiaient le massacre de non-chrétiens (ou de chrétiens croyant autrement, mais cette prise d'indépendance à  l'égard des dogmes religieux ne s'est faite ni spontanément, ni sans mal : il y a fallu à  la fois de la contrainte et de l'éducation (publique, laïque et obligatoire...). Dans nos sociétés, "La religion n'est plus le moteur de l'histoire, le centre d'une civilisation", observe le philosophe Abdennour Bidar. Elle n'est plus qu'un "phénomène social et culturel parmi d'autres" -et c'est précisément ce que la laïcité permet. Encore faudrait-il que les lois dont une société se dote au nom de la laïcité le reconnaisse -et tel n'est certes pas le cas de celle dont le parlement genevois a accouché.

17:03 Publié dans Genève, religion, laïcité, églises, votations | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Toutes les voilées vous disent merci!, Les voilées c'est comme les alcooliques et les toxicomanes elles ne se supportent qu'entre elles! Passer la serpillère de la main à la tête quoi de plus naturel pour la gauche!

Écrit par : Dominique Degoumois | samedi, 01 décembre 2018

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Au paradis Aristide Briand doit bien rigoler.
Des socialistes qui s'opposent à la loi sur la laïcité et des conservateurs qui la soutiennent. (On marche sur la tête).
Mais il y a peut-être une solution de la dernière chance; implorer des exorciseurs pour que les démons de l'obscurantisme sorte du corps des socialistes.

Écrit par : Boccard | samedi, 01 décembre 2018

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Mais qu'Est-ce qu'elles vous ont fait, les bonnes sœurs ?

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 01 décembre 2018

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Les bonnes soeurs voilées, cher monsieur, ne se font pas exploser au milieu de femmes et d'enfants, en revanche elles vont soigner les malades et les blessés sans se poser la question de savoir s'ils sont chrétiens ou musulmans! Il n'y a pas de bonnes soeurs musulmanes c'est un signe! Je vous rappelle juste que le président Bourguiba, ce saint homme, avait interdit le voile dans les écoles et les universités tunisiennes, et que près de 80% de la population est alphabétisé, alors qu'au Maroc moins de 30% de la population est alphabétisé!

Écrit par : Dominique Degoumois | samedi, 01 décembre 2018

"Toutes les voilées vous disent merci!"

Les voilées voud diront merci, car le texte de la loi prévoit que les jeunes filles pourront continuer à se présenter avec un foulard à l'école.

Les voilées vous diront merci, parce que l'Etat reconnaîtra de facto leur religion et voudra que le fait religieux islamiste soit enseigné dans les écoles et même mieux: l'Etat pourra entreprendre des actions pour le "dialoque interreligieux" qui ne sert qu'à la propagande de l'islam.

Les voilées vous diront merci, parce qu'elles pourront financer leur mosquée grâce à une contribution gérée par l'Etat.

Et personne ne sait ce que disent les trois textes qui sont abrogés...

Écrit par : Daniel | samedi, 01 décembre 2018

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"Et personne ne sait ce que disent les trois textes qui sont abrogés..."

Hum...

Loi sur le culte extérieur
(LCExt)

https://www.ge.ch/legislation/rsg/f/rsg_c4_10.html

"Art. 1
Toute célébration de culte, procession ou cérémonie religieuse quelconque est interdite sur la voie publique."

Pas question d'abroger ça!

C'est NON.

Écrit par : Daniel | samedi, 01 décembre 2018

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On ne parle donc plus de "toutes les voilées" mais seulement de certaines d'entre elles. Que d'ailleurs aucune loi n'empêchera jamais de se faire exploser où elles veulent, ou plutôt où on leur dit de le faire...

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 01 décembre 2018

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... et je rappelle au passage que le thème de la discussion est la loi genevoise sur la laïcité, pas la lutte contre le terrorisme, et que le rapport entre l'interdiction faite à un conseiller municipal catholique de porter une croix visible autour du cou et la djihadiste qui se fait exploser sur un marché est... comment dire ? imperceptible...

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 01 décembre 2018

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On joue sur la mots en parlant de communautés religieuses…

Les femmes mariées ne vivent pas en "communautés religieuses".

Aujourd'hui de nombreuses religieuses catholiques cheveux au vent s'habillent comme tout le monde.

Écrit par : Myriam Belakovsky | samedi, 01 décembre 2018

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Il est vrai que l'usage du terme "communauté religieuse" dans la loi (et ailleurs) est plus que contestable : dans la loi, la "communauté religieuse" est supposée rassembler tous les fidèles d'une religion ("communauté juive", "communauté musulmane"...) alors que le terme désigne traditionnellement des hommes et des femmes qui vivent en commun, ce qui n'a pas grand'chose à voir...

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 01 décembre 2018

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C'est amusant comme vous faites semblant de ne pas comprendre le rapport entre " l'interdiction faite à un conseiller municipal catholique de porter une croix visible autour du cou et la djihadiste qui se fait exploser sur un marché". Puisque vous fréquentez le Conseil municipal, vous savez bien que les cathos ne portent aucun signe ostensible, ils n'en ont pas besoin pour vivre leur foi, ils n'ont pas besoin que tout le monde sache s'ils sont catholiques romains, orhtodoxes grecs, maronites..... Cela dit, les cathos qui porteraient de grosses croix ne commettent pas d'attentats, alors que les barbus et les voilées....

Comme je l'écrivais chez Mireille Vallette: "un article de la TG paru le 22 novembre parle du Tadjikistan (cyclotouristes tués)(par qui....? tiens, tiens....). La fin de l'article dit ceci: "Le Tadjikistan, un pays laïque dont la population est majoritairement sunnite, a fait de la lutte contre l'intégrisme religieux une priorité. Les autorités .... ont pris des mesures radicales pour contrer l'influence des extrémistes religieux, parmi lesquelles le RASAGE FORCÉ des barbes et une CAMPAGNE CONTRE LE PORT DU HIDJAB."
Autrement dit, au Tadjikistan, pays dont la population est à 95% musulmane, le hidjab est considéré - à juste titre - comme un symptôme de radicalisme musulman. A bon entendeur ! à la bande de sourds qui dirige l'Europe."

Que pensez-vous d'un pays à majorité musulmane, mais néanmois laïque? Sont-ils d'affreux racistes? Sont-ils des chemises-brunes-du-retour-des-années-30 et de sales islamophobes s'ils luttent contre le port de la barbe et du hidjab? Etant donné qu'ils sont musulmans, ils ont peut-être compris le rapport entre le port du hidjab et l'intégrisme cum extrémisme, donc des attentats? Même au Tadjikistan, pays à majorité sunnite?

PS: une communauté n'est pas forcément mixte. Les moines ou les nonnes qui vivent de façon monosexuelle sont néanmoins des communautés religieuses, non?

Écrit par : Arnica | dimanche, 02 décembre 2018

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Le Tadjikistan comme exemple d'Etat laïque, c'est presque aussi amusant que cela serait de nous le donner comme exemple de démocratie... Mais ça plairait sûrement à son président à vie. Quant à la lutte que le pouvoir en place mène contre l'intégrisme musulman, elle n'est évidemment pas motivée par la défense des grands principes démocratiques et laïques, mais uniquement par le souci de se défendre contre une menace pesant sur son propre maintien. Pour le reste, j'observe la permanence de la confusion entre défense de la laïcité et lutte antiterroriste -et je rappelle que la loi cantonale soumise au vote ne fait strictement aucune différence entre les signes religieux dits "ostentatoires", les interdits tous (au moins est-elle égalitaire...) et pousse même le souci de neutralisation politique des espaces politiques jusqu'à interdire l'affirmation par des élus politiques de leurs identités politiques, fussent-elles laïques...

Écrit par : Pascal Holenweg | dimanche, 02 décembre 2018

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Rectifications (voilà ce que c'est que d'écrire plus vite qu'on ne réfléchit) : la loi n'interdit pas aux élus en fonction ou en séance les signes religieux "ostentatoires" mais les signes "extérieurs". Il suffit donc qu'ils soient visibles... et par ailleurs, elle n'interdit pas aux élus de rendre leurs identités politiques visibles (ça serait difficile), mais leur "appartenances religieuses" -ce qui peut d'ailleurs revenir en même, pour celles et ceux dont l'"appartenance religieuse" (drôle d'expression, soit dit en passant)est constitutive de l'identité politique...

Écrit par : Pascal Holenweg | dimanche, 02 décembre 2018

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La discussion ne portait pas sur la nature démocratique des Etats, mais sur la laïcité.
Je trouve intéressant qu'un pays dont la population est musulmane (sunnite) à 95% interdise le port du hidjab.
Que ce soit une dictature avec un président à vie n'est pas pertinent en l'occurence.
Ce qui est pertinent, c'est qu'un pays dont le président dictatorial est vraisemblablement musulman (en passant: tous les pays musulmans sont des dictatures, que faut-il en conclure?) interdise le hidjab et la barbe.
Est-il raciste?
Est-il islamophobe?

La loi genevoise interdira les signes religieux ostensibles. Youpie! On pourra donc se faire tatouer des sourates du coran, à condition de porter des vêtements qui les couvrent. On pourra aussi porter une grosse croix, pour autant qu'elle reste sous la chemise.

Vous parlez de "confusion entre défense de la laïcité et lutte antiterroriste ", mais y a-t-il vraiment une confusion? Pourquoi parle-t-on tant de laïcité et de religion de nos jours?

Écrit par : Arnica | dimanche, 02 décembre 2018

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La confusion entre défense de la laïcité et lutte antiterroriste est patente dans certaines argumentations en faveur de la loi genevoise, comme si on attendait de cette loi qu'elle soit de quelque utilité contre des djihadistes qui se contrefoutent de toutes les lois, sauf de la charia... Cela dit, on pourra en effet se faire tatouer "Allahou Akbar" sur les fesses (ou "Ave Maria" sur le zob) : ça sera pas un signe religieux visible tant qu'on restera habillé...

Écrit par : Pascal Holenweg | dimanche, 02 décembre 2018

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Tant que nos filles peuvent courir autour d'une piste sans se faire insulter de "s..." par des barbus sortant de la mosquée, et qui pourtant ne sont en rien terroriste, moi je signe.

Écrit par : Laurent Lefort | dimanche, 02 décembre 2018

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