mardi, 23 octobre 2018

Une vaillante centenaire : la grève

greve2.jpgLa grève d'il y a un siècle et un siècle de grèves

Mardi et mercredi, à Genève, les maçons faisaient grève et manif, à l'appui de leurs revendications. Et les patrons du secteur étaient furax : les syndicats "sont dans une stratégie de lutte incessante", geignait le président de la Société genevoise de la Société suisse des entrepreneurs... Ben oui, coco, c'est ça, le syndicalisme ouvrier. Rien de tel qu'une bonne démonstration de terrain pour l'alphabétisation des élites patronales. Pour qui, la mobilisation des travailleurs de la construction n'est que "gesticulations inutiles, déloyales, choquantes, une violation crasse de la paix du travail". Dont on sait qu'elle n'est légitime que lorsqu'elle est utile au seul patronat, ce que résume avec une admirable concision le titre d'une annonce des syndicats patronaux genevois du secteur de la construction : "La grève du 16 octobre ne sert à rien". Un pays où ce sont les syndicats patronaux qui décident si une grève "sert" ou non à quelque chose n'est-il pas un pays merveilleusement organisé ?


Mardi 6 novembre, à 19 heures à Fonction Cinéma (Maison des Arts du Grütli) Metroboulotkino célèbre le centenaire de la grève générale, avec deux films documentaires de Jacqueline Veuve : La grève générale de 1918 et  Genève, 9 novembre 1932, documentaire de Jacqueline Veuve (1973). La projection sera suivie d'une discussion avec Charles Heimberg, historien spécialiste de l'histoire ouvrière suisse.


Vendredi 9 novembre, à la Salle du Faubourg dès 18 heures 30 (juste après la commémoration à 17 heures sur l'esplanade d'Uni Mail du massacre du 9 novembre 1932?, la Communauté genevoise d'action syndicale et le Collège du Travail invitent à une conférence et une table ronde sur la Grève générale de 1918 et les grèves et les luttes collectives d'aujourd'hui).

 


Cesser le travail vaut déposer un bulletin dans une urne

Après le coup de semonce d'une grève des employés de banque zurichois, en septembre, 250'000 travailleuses et travailleurs se mirent en grève, du 12 au 14 novembre 1918, à l'appui d'un cahier de revendication dont la plupart des éléments nous paraissent aujourd'hui relever de l'évidence politique et sociale (le suffrage féminin, l'élection du Conseil national à la proportionnelle, l'AVS...) -ce qui ne signifie d'ailleurs nullement qu'il faille renoncer à se battre pour les défendre (ils sont toujours menacés) et les renforcer (ils restent limités). D'entre ce quart de million de grévistes, près de 10'000 le furent à Genève. Et depuis un siècle, dans des centaines de grèves et de débrayages, des dizaines de milliers d'hommes et de femmes dans ce seul canton ont cessé le travail pour défendre leurs droits -ou les conquérir.

"La grève, c'est l'arme des travailleurs", avons nous accoutumé de clamer dans nos manifs de soutien. La grève, en effet, c'est l'arme des travailleurs, et depuis longtemps (on a trouvé trace d'une grève vers 1170 avant notre ère, en Egypte, sous le règne de Ramsès III). La grève fonde un rapport de force avant l'ouverture de négociations, et pas seulement une arme ultime lorsque des négociations ont échoué. Elle montre la détermination des travailleurs, permet de satisfaire les revendications qu'elle porte -pas forcément au terme de la grève, parfois des années plus tard (comme pour l'AVS après la Grève Générale de 1918). La grève est enfin le moment d'une appropriation directe et collective du combat syndical par celles et ceux au nom de qui elle se mène. Ainsi, la Grève des Femmes, le 14 juin 1991, s'inscrivait, même sans le proclamer, dans l'héritage de la Grève générale de 1918 : elle revendiquait le respect de l'article constitutionnel sur l'égalité, notamment salariale. Le cahier de revendication de 1918 ne contenait pas cette revendication d'égalité salariale -mais elle procède de la même logique, fondamentalement réformiste, que lui. La Suisse moderne naît aussi d'une grève (générale). Nous en célébrerons en novembre le centenaire. Moment de mémoire, mais aussi d'un enseignement : la grève, c'est en Suisse comme ailleurs "l'arme des travailleurs" depuis fort longtemps, et aussi sur le terrain politique (le cahier de revendication de la grève générale de 1918 revendique ainsi le suffrage féminin). La grève est un droit démocratique, au même titre que le droit de vote et d'élection, et comme lui constitutif de la démocratie. La grève de 1918 a d'ailleurs permis aux socialistes (et aux agrariens, ancêtres de l'UDC) de remporter la première élection du Conseil national à la proportionnelle, en 1919, ce mode d'élection ayant été la première des revendications de la grève générale à avoir été satisfaite...
Ainsi, cesser le travail à l'appui d'une revendication vaut déposer un bulletin dans une urne... et donne même à ce bulletin de vote plus de poids, puisque peuvent faire grève celles et ceux qui ne peuvent voter, ni élire, ni signer un référendum ou une initiative.

14:21 Publié dans Politique, Suisse, syndicats | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : grève, grève générale | |  Facebook | | | |

Commentaires

La grève fait chier tout le monde.
Si la force de frappe faisait encore sens au début du siècle dernier, aujourd'hui le pouvoir a su que faire pour régner.
La division est générale. Chaque fois que quelqu'un défile, il y en a dix pour dire qu'il abuse. "Les fonctionnaires sont des planqués bons à rien, les ouvrier des fainéants, les taxis des roitelets capricieux, etc."
A chaque fois que les taxis ont défilé, et dieu sait à quel point ils n'ont pas abusé, ils se sont faits incendier par la presse et donc critiquer par la population ce qui a donné des ailes au gouvernement pour nous anéantir.
La grève est un vestige d'un autre temps mais je comprends la nostalgie.

Écrit par : Pierre Jenni | mardi, 23 octobre 2018

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La grève fonde un rapport de force indispensable au cas où les revendications légitimes des travailleurs ne sont pas entendues mais ne faudrait-il pas faire grève qu'en cas de rupture des négociations, refus ou rejet définitif des revendications?

Les travailleurs n'ont pas d'autres moyens de lutte à disposition, certes, mais il faut qu'ils puissent mieux faire comprendre le pourquoi de leur démarche: la dureté, la rapacité des dominants concernés afin que la population indignée réalise qu'il s'agit d'un combat légitime de revendication indispensable au contrat social de nos jours dramatiquement compromis.

Écrit par : Myriam Belakovsky | mardi, 23 octobre 2018

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Les deux premiers commentaires sont suffisamment pertinents pour que je n'en rajoute pas. Et sur l'étonnement que nous avons tous en regardant les chaînes françaises qui commentent les énièmes grèves des transports et nous montrent l'enthousiasme délirant des foules parisiennes à patauger dans la gadoue pendant des heures pour rentrer du boulot, il serait bon de se demander si ces "journalistes" ne trient pas un peu les réponses de ceux qu'ils interrogent...
C'est beau la démocratie de ceux qui nous disent qu'ils luttent contre les fake news...

Écrit par : Géo | mardi, 23 octobre 2018

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