jeudi, 21 juin 2018

Selahattin Demirtas : « Je continuerai à lutter »

Demirtas.jpg

Election présidentielle turque :
Selahattin Demirtas : « Je continuerai à lutter »


Incarcéré depuis le 4 novembre 2016 au Centre pénitentiaire de haute sécurité d’Edirne en Turquie, Selahattin Demirtas a écrit ce texte mardi 12 juin et l’a transmis au « Monde ». En attente d’un procès, il risque une peine de prison de cent quarante-deux ans, selon le code pénal turc. Turc d’origine kurde, il préside le Parti démocratique des peuples et a depuis sa prison présenté sa candidature à l’élection présidentielle turque du 24 juin.


« Nous poursuivrons notre combat pour l'égalité, la justice et la liberté, peu importe le résultat des élections »

J’écris ces mots depuis le Centre pénitentiaire de haute sécurité d’Edirne, tout près de la frontière avec la Bulgarie. La prison est située à sept kilomètres du centre-ville d’Edirne, dans une zone vierge de toute habitation, au milieu des champs de tournesols. Chaque année, au mois d’août, les alentours de la prison se parent de vert et de jaune, étouffant dans une immense orgie de couleurs ses murs gris et monotones. Tous, on connaît les tournesols. Ils poussent en l’espace de quelques mois seulement, puis leur face supérieure, d’abord inclinée, se redresse pour regarder le soleil.

Depuis ma jeunesse, et aujourd’hui encore, chaque fois que je contemple un champ de tournesols en fleur, j’ai l’impression de voir une foule de jeunes gens serrés côte à côte dans le cortège d’une manifestation. La rivière Toundja, venue des profondeurs de la Bulgarie, coule non loin de la prison. Après avoir sinué pendant des kilomètres, cette longue ligne verte rencontre les eaux du fleuve Maritsa, à quelques encablures du centre-ville d’Edirne. La confluence de ces deux cours d’eau m’évoque les retrouvailles pudiques et heureuses de deux amis qui ne se seraient pas vus depuis des années. Or, depuis vingt mois que je suis ici, je n’ai encore jamais eu la possibilité de voir ni l’un ni l’autre. C’est cela, être en prison.

Pour comprendre la géographie de l’endroit où je me trouve, il me faut faire un effort d’imagination. La vérité est que je suis enfermé dans une cellule que l’on s’est appliqué à rendre intégralement grise du sol au plafond, et que j'écris ces lignes assis sur une chaise en plastique plutôt inconfortable. J'ai la nostalgie des promenades dans les champs de tournesol.

Il y a un an et huit mois que j'ai été transféré ici, après avoir été arrêté à Diyarbakir, capitale de la région kurde de Turquie, là où habite ma famille. Une distance d'environ 1 700 kilomètres me sépare désormais d'elle et de mes amis. Avocat des droits de l'homme, j'ai eu l'occasion de faire le tour de presque toutes les prisons de la région kurde, afin de recenser et de dénoncer les atteintes au droit qui y étaient commises. Mais on ne m'avait jamais obligé à demeurer dans une prison aussi longtemps qu'aujourd'hui. Pourtant, mon sort ne me semble pas spécialement différent de celui des autres détenus, hormis que je suis un prisonnier politique connu. Il y a aujourd'hui, dans les prisons turques, des dizaines de milliers de gens qu'on a incarcérés en les qualifiant de " terroristes ", simplement parce qu'ils ont usé de leur droit à s'exprimer et à s'organiser librement.

Prison à ciel ouvert

Dans ces conditions, et quoique je ne puisse l'affirmer assurément, il me semble que la situation dans laquelle se trouvent les opposants à Erdogan qui ne sont pas en prison, si elle est par certains aspects meilleure que la nôtre, l'est par d'autres bien pire. Là où elle est meilleure, c'est qu'ils peuvent se déplacer librement à travers le pays, qu'ils ne sont pas séparés de ceux qu'ils aiment et qu'ils peuvent se promener tant qu'ils veulent dans les champs de tournesols. Là où elle est pire, c'est qu'ils ne sont pas aussi libres que nous autres derrière les barreaux. Il suffira d'un commentaire de leur part sur les réseaux sociaux, de quelques phrases prononcées au travail ou dans la rue contre le pouvoir d'Erdogan et son parti l'AKP -Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002-, d'une critique contre la politique menée par l'Etat concernant la question kurde, ou encore de l'organisation d'une réunion pédagogique sur la question des droits de l'homme, ou bien même de n'avoir rien fait mais d'être l'objet d'une diffamation anonyme, pour qu'ils se retrouvent en prison dans la seconde. Car, comme vous pouvez le voir dans ce texte envoyé de prison, nous y jouissons d'une plus grande tranquillité et y trouvons plus de liberté. Ici nous n'avons pas peur du gouvernement. Ceux qui sont dehors vivent dans une prison à ciel ouvert.

Je suis l'un des six candidats à l'élection présidentielle qui aura lieu le 24  juin -prochain en Turquie. Cela n'a pourtant jamais été mon ambition de figurer dans l'histoire aux côtés des rares leaders politiques qui ont " candidaté à la présidence depuis leur cellule de prison ". C'est Erdogan qui en a voulu ainsi, pas moi. Après mon incarcération, un an s'est écoulé sans que je comparaisse devant aucun juge. Par la suite, cela est arrivé deux fois seulement. Je ne vois rien qui puisse me laisser croire que mon procès sera équitable. Si la justice s'exerçait dans le cadre prévu par la loi, j'aurais déjà dû être relaxé. Désormais, les juges peuvent faire traîner mon procès autant qu'ils en auront envie, ou bien me jeter en prison pour plus d'un siècle, suivant le bon plaisir du gouvernement. Je n'attends rien, aucune justice, de la part de juges et de procureurs qui tremblent devant Erdogan. Or, si faible que soit ma confiance dans les institutions judiciaires, grande est ma foi en la capacité du peuple turc à se libérer lui-même et à rendre son indépendance à la justice. Les quatre autres candidats se sont tous ouvertement prononcés pour que je sois relaxé. Pour nos concitoyens, cette situation a de quoi déconcerter. Car, si je suis coupable, comme Erdogan le martèle chaque jour dans ses meetings, ils se demandent comment il est encore possible que je sois candidat à la présidence. Et, si je ne suis pas coupable, pourquoi n'ai-je pas encore été remis en liberté ? La réponse à leurs interrogations est pourtant assez claire : moi en liberté, comme c'était le cas lors des élections du 7  juin 2015, le pouvoir sait qu'il y aurait quelqu'un pour faire virer au cauchemar les rêves autoritaires d'Erdogan, malgré toutes les pressions visant à m'en empêcher, malgré l'injustice du traitement qui m'est réservé.

Dictature ou démocratie

Bien que mes moyens soient limités, je continue à suivre de près la politique européenne. Force est malheureusement de -reconnaître qu'elle ne fait pas grand-chose pour soutenir les citoyens de Turquie dans leur combat pour la liberté, dans leur -prison à ciel ouvert. Ces élections qui auront lieu bientôt en Turquie exprimeront avant tout un choix entre la dictature et la démocratie. Or, même si l'on abandonne complètement le processus d'adhésion à l'Union européenne, l'avenir de la Turquie, en particulier dans ses versants sécuritaires, économiques, sans compter la question des réfugiés, tout cela intéresse directement l'Europe. Naturellement, je peux concevoir que les pays européens veuillent avant tout une Turquie stable -politiquement et économiquement. Il est néanmoins pour moi inconcevable de ne pas voir que le régime autoritaire d'Erdogan, loin de favoriser la stabilité économique et politique, est la source même de l'instabilité la plus totale. Les gouvernements européens peuvent bien trouver dans sa politique des réponses, à court terme, à certains de leurs besoins, en matière d'économie ou de politique migratoire, quitte à fermer un œil sur les exactions antidémocratiques d'Erdogan, mais cela ne mène nulle part. Une crise économique profonde vient maintenant se superposer aux crises politiques que le règne autoritaire d'Erdogan, islamiste et nationaliste, a imposées à la société en la polarisant de manière systématique. Et, même si, au soir du 24  juin, Erdogan proclame que c'est la ruse et la pression qui ont gagné les élections, les multiples crises qui frappent la Turquie ne feront qu'empirer.

Ceux qui se demandent comment Erdogan, l'homme qui a mobilisé toutes les ressources de l'Etat pour sa propre campagne, qui tient sous son contrôle 90  % des médias de Turquie, ne renonce devant rien pour rester au pouvoir, ceux-là n'ont qu'à suivre de près la polémique qu'il a déclenchée contre moi. Dans son meeting du 10  juin, il a promis à ses électeurs qu'il me ferait exécuter. Voici la question à poser aux leaders européens qui s'inquiètent du sort de la Turquie : avez-vous, sous prétexte qu'on ne peut pas revenir en arrière, à tel point abandonné les valeurs européennes que vous osez encore vous asseoir à la même table qu'un homme qui promet aux électeurs la tête d'un des candidats concourant avec lui à la présidence de la République ? Pour ma part, je peux dire, en mon propre nom et pour la cause du peuple, que je continuerai à m'opposer sans reculer d'un pas, quel qu'en soit le prix à payer. Car je sais qu'il y a en Turquie des dizaines de millions de gens qui luttent comme moi pour la paix et la démocratie, qui ne feront aucun compromis avec ce régime autoritaire. Aussi poursuivrons-nous notre -combat pour l'égalité, la justice et la liberté, peu importe le résultat des élections.

 Selahattin Demirtas

 

 

16:19 Publié dans élections, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : turquie, kurdistan, demirtas, hdp | |  Facebook | | | |

Commentaires

A la fois évident et pathétique. Nous avons atteint un degré de cynisme que nous sommes incapables de mesurer. Il faut croire que ça ronronne trop dans nos petites vies et qu'on mérite la fessée.
Demirtas parle dans un désert alors que son message s'adresse à presque tout le monde. Le mot "démocratie" va bientôt devenir imprononçable.

Écrit par : Pierre Jenni | jeudi, 21 juin 2018

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.