samedi, 17 mars 2018

"Repenser le système d'aide sociale" : pour en faire quoi ?

exclusion.jpgLe droit, pas l'aumône

"Le système d'aide sociale doit être repensé", déclare le Conseiller d'Etat sortant, et candidat à sa réélection, Mauro Poggia. Et il a parfaitement raison Mauro Poggia. Du moins quand il affirme cette nécessité de "repenser" ce système. Et aussi quand il constate que "l'emploi n'est plus un rempart à la précarité" et que "les "working poors" sont de plus en plus nombreux". Il faut donc "repenser le système d'aide sociale". Mais pour en faire quoi ? Et d'abord, comment décrire ce système ? Comme un empilage de prestations toutes conditionnelles et jamais suffisantes, de procédures suspicieuses et incoordonnées entre elles, de bureaucraties et de réglementations tatillonnes... En attendant l'instauration d'un revenu garanti et inconditionnel, couvrant les besoins essentiels, et d'un salaire minimum permettant aux "working poors" d'être "working" sans être "poors", il ne suffira pas de "désenchevêtrer" pour "repenser", et il faudra commencer par le commencement : admettre que l'aide sociale est un droit, pas une aumône, sortir du mépris et du paternalisme, cesser de considérer les ayant-droit à une aide sociale comme des solliciteurs présumés coupables de mensonge à qui il convient d'exiger de prouver, à réitérées reprises par des dizaines de documents (et à qui, quand ils les ont tous fournis, on va en redemander encore d'autres) qu'ils ne sont pas des "abuseurs de l'aide sociale"...


Le déni de réalité comme « stratégie d'ensemble » ?

Une part croissante de la population est précarisée, une part croissante de la population active n'obtient de son travail qu'un revenu insuffisant à la faire vivre décemment, dans un pays comme le nôtre et des villes comme les nôtres. Les dépenses publique d'aide sociale (toutes prestations confondues) ont augmenté d'un tiers en Suisse entre 2005 et 2015, pour atteindre 7,8 milliards de francs. Et si le taux national d'aide sociale (le pourcentage de la population en bénéficiant) est resté stable, il a augmenté de 72 % à Genève, passant de 3,2 % à 5,5 %, soit 13'000 personnes de plus (seuls les cantons de Neuchâtel et de Bâle-Ville connaissent des taux plus élevés), et les dépenses sont passées de 110 à 270 millions pour l'aide sociale au sens strict, à quoi il faut ajouter 263 millions pour l'aide complémentaire à l'AVS AI et 24 millions pour la seule aide au logement, touchée par 5 % de la population genevoise. En cause, notamment, le prix du logement et la pénurie de l'offre, qui contraint des milliers de personnes à des locations trop onéreuses pour leurs moyens financiers, faute de pouvoir trouver des logements moins chers.  A Genève, le montant total des prestations complémentaires familiales a doublé depuis 2013, pour atteindre 20 millions de francs annuels en 2016.

En 2016, environ une personne en Suisse sur cinq n’avait pas les moyens de faire face à une dépense imprévue de 2500 francs dans un délai d'un mois. Une personne sur dix ne pouvait pas s’offrir une semaine de vacances par année en dehors de son domicile. 6,9% de la population était touchée par un risque de pauvreté persistant. Ces résultats sont tirés de l’enquête sur les revenus et les conditions de vie (SILC) de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Les ménages monoparentaux sont les plus touchés. Et pourtant, le revenu disponible median, après correction des différences de niveaux de prix entre les pays. est 1,8 fois supérieur en Suisse à celui de l’Espagne et 1,3 fois supérieur à celui de l’Allemagne ou de la France.

En 2013, le Conseil fédéral avait lancé un programme national de prévention et de lutte contre la pauvreté, très modestement financé à raison de neuf millions de francs. Les causes de la pauvreté d'une part importante de la population de l'un des pays les plus riches du monde sont connues : salaires insuffisants à couvrir les besoins de base, formation professionnelle insuffisante pour trouver un emploi correctement salarié, coût du logement, coût de l'assurance-maladie, insuffisance de la protection sociale contre les "accidents de la vie", fins de droits au chômage (le nombre de personnes se retrouvant dans cette situation a dépassé les 40'000 en 2017) : toutes ces causes correspondent à des domaines d'action et de compétence de la Confédération et des cantons, parfois des communes (en particulier des villes). Elles peuvent donc faire l'objet de politiques visant à y remédier (ambition basse) ou à les supprimer (ambition haute), et c'est bien l'absence, ou la faiblesse, de telles politiques qui doit être mise en question : comme le constate (dans "Le Courrier" du 19 décembre) le directeur de Caritas, Hugo Fasel, "aucun service (fédéral) (ne) traite globalement de la pauvreté" (Hugo Fasel propose la création d'une commission fédérale pour les questions relatives à la pauvreté), et "la politique de lutte contre la pauvreté reste une politique de rapiéçage. On n'agit que lorsqu'on ne peut plus faire autrement. Il n'y a pas de stratégie d'ensemble" de lutte contre la pauvreté dans l'un des pays les plus riches du monde. A moins bien entendu de considérer le déni de réalité comme une "stratégie d'ensemble"

Commentaires

Très bon billet ! en effet il est temps de repenser le système
Combien sont ils qui pour soi disant sauver la planète usent et abusent de subterfuges commerciaux en faisant croire ceci ou cela
Donc il faut aussi repenser tout le système comme celui qui réussi à faire avaler n'importe quelle couleuvre que les plus naifs vont s'empresser d'avaler
Par exemple vouloir un monde sans pollution mais en portant des habits à base de matières ignifuges
A force de numérique nombre de citoyens ne savent même plus analyser leurs comportements
Comme celui d'obliger tout un immeuble à laisser portes et fenêtres ouvertes tout l'hiver et qui ont oublié que si leur linge séchait plus vite de cette manière leur permettant d'économiser l'emploi du séchoir que la note de chauffage elle les ferait redescendre sur terre
Existe t'il encore une solution pour le raisonnement logique ? on est en droit d'en douter
Bonne journée Monsieur Holenweg

Écrit par : lovejoie | samedi, 17 mars 2018

Le harcèlement administratif est une stratégie également utilisée par l'OCE et l'OCPA.
On installe des usines à gaz administratives pour économiser quelques centimes et noyer le poisson.
Plutôt que de demander au chômeur de justifier ses recherches il faudrait demander à M. Poggia de justifier son salaire.

Pendant ce temps là, la SSR et la Poste claque nos millions allègrement sans aucun contrôle.
A l'aise Blaise.

Écrit par : dindon | samedi, 17 mars 2018

Bon sur les constats on est d'accord. Mais on attend toujours des propositions autres que la révolution.
Car ce que vous décrivez là très bien en quelques mots et chiffres ne font qu'effleurer la suite programmée.
- Les Etat sont endettés à un point tel que lorsque les taux remonteront, ils seront déclarés en faillite.
- Le chômage va exploser et les plus pointus des nouvelles technologies sont incapables d'imaginer les jobs de demain tant la machine et les logiciels sont devenus plus performants dans tous les domaines.
- La population mondiale explose. Nous avons décuplé en l'espace de 300 ans.
- L'espérance de vie augmente de deux ans chaque décennie.
- La médecine promet presque l'immortalité pour ceux qui en auraient les moyens.

Je suis sidéré par l'aveuglement de nos élus qui, comme vous, tentent de sauver ce qui peut l'être sans avoir conscience de ce qui vient.
A tel point qu'on dirait presque que vous voulez accélérer la chute pour obliger les gens à descendre dans la rue.

Mais pourquoi donc déléguons-nous notre pouvoir de décision à de pareils incompétents ?

Écrit par : Pierre Jenni | samedi, 17 mars 2018

L'immortalité ? quel ennui...
Quant au pouvoir de décision, rassurez-vous, voue ne nous le déléguez pas (du moins en Suisse). D'abord parce que le pouvoir ne se délègue pas -ou alors, il se perd. Ensuite, parce que les instruments de la démocratie directe permettent s'annuler nos décisions, ou de décider à notre place...

Écrit par : Pascal Holenweg | dimanche, 18 mars 2018

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