lundi, 11 décembre 2017

La Grève Générale, un siècle plus tard : Quel cahier de revendication ?

Grève Générale 1918.jpgEn novembre prochain, la gauche et les syndicats suisses célébreront
(www.greve-generale.ch) le centenaire du plus important mouvement social de la Suisse moderne (celle qui naît avec la République Helvétique dont
on pourrait d'ailleurs aussi célébrer, toujours l'année prochaine, le 220e anniversaire) : la Grève Générale de novembre 1918. 250'000 travailleurs (dans un pays de 3 millions et demi d'habitants) se mettent en grève, à l'appel du Comité d'Olten créé par l'Union Syndicale et le Parti Socialiste : on a faim dans les villes, les familles dont les pères montent la garde aux frontières sont sans ressources (il n'y a pas
d'assurance perte de gain et la solde est dérisoire), la situation sociale est catastrophique -et des grèves sectorielles, comme celle des
employés de banque zurichois, ont déjà éclaté. Le cahier de revendication de la grève est un programme politique -celui d'un Etat
fédéral rénové, et d'une politique fédérale progressiste. La Grève fut levée, pour éviter un bain de sang, au bout de deux jours. Elle apparut
donc, dans l'immédiat, comme se soldant par une défaite. Et pourtant, il suffit de relire précisément son cahier de revendications pour constater
que la plupart (pas toutes, certes...) d'entre elles ont finalement été satisfaites, certaines (l'AVS, le suffrage féminin...) après plusieurs
décennies, d'autres (l'élection du Conseil national à la proportionnelle, la semaine de travail de 48 heures) beaucoup plus rapidement. Et surtout, c'est bien la Grève Générale de 1918 qui posa le mouvement ouvrier suisse comme une puissance politique. La peur qu'elle inspira à la classe et à la caste dominantes fera le reste : ses revendications seront satisfaites, ses organisateurs intégrés (peut-être
même un peu trop...) à l'institutionnalité politique. Mais au-delà de l'exercice commémoratif, une question peut être posée un siècle après
l'événement : quel pourrait être en 2018 le cahier de revendication d'une grève générale aussi politique que celle de 1918 ? La Jeunesse Socialiste suisse a ouvert un site internet participatif pour recueillir les propositions : c'est sur https://generalstreik-reloaded.ch/fr/


"La victoire des vaincus"

Dans un long entretien au "Matin-Dimanche" (du 3 décembre), Alessandro
Pelizzari, responsable d'Unia Genève, pose la lutte syndicale comme "un
combat au quotidien contre la peur" : la Grève Générale de novembre 1918
s'est en effet imposée, à la fois au Comité d'Olten qui l'organisa, à
l'Union Syndicale Suisse et au Parti socialiste suisse qui la
proclamèrent et aux travailleurs qui la menèrent, comme un combat contre
la peur. Et ce combat fit que la peur. d'abord, changea de camp et
s'empara du gouvernement, du patronat et de la droite politique -avant
qu'une autre peur, celle d'une répression massive et meurtrière (l'armée
fédérale est mobilisée, le patronat a mis sur pieds des milices de
briseurs de grèves armés, prévues dès 1910 au cas où...) n'incite les
"fauteurs" de la grève à la lever.

Le 11 novembre, 250'000 travailleurs se mettent en grève en Suisse, à
l'appel du Comité d'Olten, formé par l'Union Syndicale et le Parti
socialiste : c'est plus d'un travailleur sur dix, dans tout le pays.
Mais si elle fut massive, la grève ne fut pourtant pas générale : elle
fut beaucoup plus suivie en Suisse alémanique qu'en Romandie et au
Tessin, où la perturbèrent la célébration de la victoire de la France et
de l'Italie sur l'Allemagne, et l'accusation portée contre le Comité
d'Olten par la droite politique et patronale, et par toute la "grande
presse", d'être "à la solde de l'Allemagne et des Soviets" (les
bolchéviks sont au pouvoir en Russie depuis un an, la révolution menace
en Allemagne et en Autriche et la peur de sa contagion radicalise la
droite et le patronat, qui n'hésitent pas à jouer la carte de la
xénophobie -la notion d'"Ueberfremdung", de "surpopulation étrangère",
alors que moins de 15 % de la population suisse était de nationalité
étrangère en 1914, nous vient de là -et elle a la vie dure).

La Grève fut donc suspendue au bout de deux jours par le Comité d'Olten,
qui craignait le bain de sang que laissaient présager les menaces du
Conseil fédéral d'en appeler à l'armée pour la mater. Mais cette défaite
apparente put être considérée par le mouvement ouvrier, le travail de
deuil fait des espérances déçues, comme ponctuelle, et le socialiste
bernois Robert Grimm, principal organisateur du Comité d'Olten (et qui
le fut aussi trois ans auparavant de la conférence des gauches
socialistes, à Zimmerwald) put évoquer une "victoire des vaincus".
Relisons en effet le cahier de revendications du Comité d'Olten :
1.Renouvellement immédiat du Conseil national selon le système de la
représentation proportionnelle -ce sera chose faite en 1919;
2.Droit de vote et d'éligibilité pour les femmes -il faudra attendre 1971;
3.Introduction du droit au travail pour tous -il est proclamé
rhétoriquement dans la constitution, et des instruments publics, quoique
encore insuffisants, ont été conçus pour le rendre un peu plus effectif
que cette proclamation rhétorique;
4.Introduction de la semaine de 48 heures, dans toutes les entreprises
publiques ou privées -ce sera chose faite en 1919.
5.Organisation d'une armée essentiellement populaire -on attend toujours;
6.Mesures visant à assurer le ravitaillement -elles seront prises, et
appliquées lors de la Guerre Mondiale pour éviter de se retrouver dans
la situation de détresse alimentaire dans laquelle les populations les
plus pauvres des villes se retrouvèrent pendant toute la durée de la
guerre de 1914-1918;
7.Assurance vieillesse et survivants -elle sera votée en 1929, et mise
en place en 1949;
8.Monopole de l'État pour les importations et les exportations -il n'en
sera jamais question;
9.Paiement des dettes publiques par les possédants -un impôt fédéral
direct sur les revenus et les fortunes sera institué, sous le nom
d'"impôt de défense nationale".
Les trois revendications structurelles, fondamentales, de la grève (le
suffrage féminin, la semaine de 48 heures, l'AVS-AI) furent ainsi
satisfaites, quelque temps qu'il ait fallu pour que la première soit
acceptée, dans les urnes, par les seuls hommes. Pour autant, cette
satisfaction d'une grande partie d'un cahier de revendication vieux d'un
siècle n'épuise évidemment pas la question d'un programme politique
"radicalement réformiste" pour la gauche suisse d'aujourd'hui.

Posons alors la question : quel pourrait être en 2018 le cahier de
revendication d'une grève générale aussi politique que celle de 1918 ? A
la revendication du suffrage féminin, celle des droits politiques pour
les étrangers ne pourrait-elle pas succéder ? Et à l'élection du Conseil
national à la proportionnelle, celle du Conseil fédéral au suffrage
universel ? Et à la semaine de 48 heures, celle de la semaine de 32
heures ? Et à l'organisation d'une armée populaire, l'abolition de
l'armée ? Et à l'AVS, le revenu de base garanti ?
La Jeunesse Socialiste suisse a ouvert un site internet participatif
pour recueillir les propositions : c'est sur https://generalstreik-reloaded.ch/fr/


On nous dira peut-être qu'on rêve... mais ne le disait on pas à celles

et ceux qui revendiquaient en 1918 que les femmes aient le droit de vote
et celui d'être élues ? Et n'est-on pas là, à gauche, pour que ce qui
n'était qu'un rêve finisse par devenir réalité ?

16:23 Publié dans Histoire, PS, Suisse, syndicats | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : grève générale, 1918 | |  Facebook | | | |

Commentaires

"5.Organisation d'une armée essentiellement populaire -on attend toujours;"
Oui, vous et les vôtres, qui préférez jouer aux pacifistes civilistes ou aux fous plutôt que d'y participer...

Écrit par : Géo | lundi, 11 décembre 2017

vous avez oublié les déserteurs et les réfractaires

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 11 décembre 2017

La limite est ténue. J'ai été considéré comme réfractaire lorsque j'ai objecté au service militaire. Huit mois de taule avec des prisonniers de droit commun qui m'ont certainement plus appris que l'école de recrues et les quelques cours de répèt' qui devaient suivre.

Écrit par : Pierre Jenni | lundi, 11 décembre 2017

On a ça en commun... à l'époque, seuls pouvaient être considérés comme objecteurs ceux qui faisaient état de convictions religieuses...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 11 décembre 2017

Si ça se trouve ont était à Bellechasse à la même époque...

Écrit par : Pierre Jenni | lundi, 11 décembre 2017

Non, moi j'étais à Saint-Antoine, puis en semi-liberté...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 11 décembre 2017

Cela n'a pas rendu ces prisons populaires pour autant, contrairement à l'armée...

Écrit par : Géo | lundi, 11 décembre 2017

J'ai pas du tout aimé le service militaire même si malgré moi j'ai appris pleins de trucs sur moi et sur les autres. Mon corps, mes limites et comment les dépasser, le manque de sommeil, la nourriture, le froid, ne pas se laver pendant une semaine en dormant dans une forêt en novembre. Fumer des oinjes à jeun sur du hendrix au milieu de nulle part à point d'heure. Partager un morceau de lard du jura du fromage valaisan et une bouteille de coing dans une grange à 2'000 mètres en claquant des dents. Le secondos que je suis n'a pas eu le courage de déserter. Et cette peur au ventre qui ne m'a jamais quitté jusqu'à la dernière semaine, et si je suis pointé ?

Écrit par : sdt | lundi, 11 décembre 2017

Idem pour moi, sdt. Pointé, je n'avais pas trop de risques pour cause politique.
Mais l'armée suisse est une armée populaire dans la mesure où le peuple y participe, contrairement à MM.Holenweg et Jenni qui ont préféré faire le zouave ailleurs...
J'ai eu l'occasion sur le terrain et dans l'action de voir la différence entre une armée autre que suisse avec des soldats de 20 ans qui n'ont rien à dire et seulement à obéir, et l'armée suisse constituée de citoyens soldats. C'est le jour et la nuit...

Écrit par : Géo | mardi, 12 décembre 2017

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