jeudi, 09 novembre 2017

9 novembre 1932 + 85


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Chaque année, au printemps, tout au début du temps des cerises, la gauche française célèbre au Père Lachaise, devant le Mur des Fédérés, la mémoire de la Commune de Paris.
Chaque année, à l'automne, au début du temps des marrons, la gauche genevoise célèbre à Plainpalais, autour de la pierre la commémorant (ou cette année devant l'Université), la mémoire du 9 novembre 1932.
Ce n'est pas (quoique...) que nous ayons forcément en nous l'amour des rituels funéraires et des commémorations des douleurs passées , c'est que nous avons l'exigence de nous souvenir d'où nous venons. Surtout en des temps où nous ne savons plus vraiment où nous voulons aller. Ni très bien où nous sommes. Ni même toujours qui nous sommes.
Rendez-vous ce soir, à 18 heures, devant Uni Mail.


 

Une commémoration, c'est parfois aussi une mise en garde contre les bégaiements de l'Histoire

Genève, en 1932, c'est le champ, le théâtre, d'un affrontement politique passionné et passionnant entre une gauche et une droite également radicalisées. A gauche, le Parti socialiste de Léon Nicole est la force politique largement dominante et mène contre la droite traditionnelle, majoritaire au parlement et au gouvernement.un combat sans nuance (les temps ne s'y prêtaient guère, pas plus à Genève qu'ailleurs), malgré les critiques formulées par une aile syndicale plus modérée contre ce radicalisme, contre les méthodes autoritaires de Nicole et contre son pro-soviétisme inconditionnel. A la gauche du PS genevois, lui-même ancré à la gauche du PS suisse, le syndicalisme d'action directe de la FOBB et de la Ligue du Bâtiment de Lucien Tronchet et de ses camarades anarcho-syndicalistes donne le ton d'une lutte de classe menée directement sur les chantiers et dans la rue, contre le patronat (mais aussi contre les syndicats chrétiens, alors corporatistes). A droite, les deux partis traditionnels, les radicaux et les libéraux, sont confrontés à la fois à la concurrence de l'extrême-droite (l'Union Nationale de Georges Oltramare, ouvertement fasciste) et à la tentation de l'alliance avec elle, pour faire face à la montée du PS.
Le massacre du 9 novembre est le moment paroxystique de ce conflit politique -dont on n'aura garde d'oublier qu'il se déroule sur fond d'une profonde crise économique, de chômage massif et de dégradation des conditions de vie de la majorité (ouvrière et employée) de la population. L'extrême-droite (l'Union Nationale) convoquent une assemblée publique de "mise en accusation des sieurs Nicole et Dicker" (Jacques Dicker, Conseiller national et principal conseiller politique de Léon Nicole, étant particulièrement coupable aux yeux de l'extrême-droite, puisque d'origine juive ukrainienne). Les socialistes, qui ont vainement demandé non pas l'interdiction de l'assemblée, mais que la Ville ne mette pas l Salle communale de Plainpalais à disposition de l'Union nationale, convoque une contre-manifestation, soutenue par les communistes et les anarchistes. Paniqué, le Conseil d'Etat fait appel à l'armée en invoquant le risque d'émeute. Une centaine de soldats, totalement inexpérimentés, sont expédiés à Plainpalais. Houspillés par la foule, ile reçoivent l'ordre de tirer. Et ils tirent. Dans le tas. 13 personnes sont tuées (dont le président du PC genevois, Henri Fürst, et le militant socialiste Melchior Allemann, mais surtout des passants et des spectateurs) et 70 sont blessées.
En réaction au massacre, un appel à la grève générale est lancé par la gauche syndicale. Le PS suisse et l'Union syndicale suisse ne le soutiennent pas. Le PS suisse ne soutient d'ailleurs son parti cantonal genevois que du bout des lèvres, même lorsque ses dirigeants, mais aussi Lucien Tronchet, sont accusés d'être responsables des troubles, traînés en justice et condamnés. Léon Nicole entre dans la prison de Saint-Antoine pour plusieurs mois, et n'en sort, en octobre 1933, que pour mener la campagne de son parti pour les élections cantonales. Elections qui voient la victoire du PS, qui rafle 45 sièges sur 100 au Grand Conseil (mais ne peut constituer autour de lui une majorité), et quatre sièges sur sept au Conseil d'Etat, dont Léon Nicole prend la présidence en même temps que, ironiquement, le département de Justice et Police. Le premier gouvernement à majorité socialiste de Suisse tiendra trois ans. Il tombera en 1936, alors qu'en France et en Espagne les élections accouchent de gouvernements de Front Populaire dont, à sa manière, la "Genève rouge de Léon Nicole" fut une sorte de prémonition.

Voila, très brièvement, sommairement même, résumés les "événements". Commémorés, ils sont un rappel, et un avertissement : un rappel que même ici, l'histoire n'est pas un long fleuve tranquille, et un avertissement qu'elle peut se répéter. En farce ou en tragédie. Une commémoration, c'est aussi, parfois, une mise en garde contre les bégaiements de l'Histoire.

 

15:08 Publié dans Genève, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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