mercredi, 30 août 2017

Tamedia ? Jaipognon !

chute de mots.jpgConcentrations, regroupements, achats, démantèlement dans la presse suisse :

Tamedia fait le ménage : après l'annonce du regroupement des rédactions de "20 Minutes" et du "Matin", le groupe de presse annonce celui, à Lausanne, d'une partie de la rédaction de la "Tribune de Genève", du Matin Dimanche" et de "24 Heures". "ça ne sent pas très bon", soupire le président du Conseil d'Etat genevois, François Longchamp. Non, ça ne sent pas très bon : Le regroupement des rédactions du "Temps" et de "L'Hebdo" n'avait déjà été que le prélude à la disparition de l'"Hebdo. Mais ce que ça sent, on le renifle depuis des lustres : Il n'y aura plus qu'un seul quotidien genevois (Le Courrier) l'année prochaine, quand il y en avait cinq il y a cinquante ans ? à qui la faute ? A ceux qui ont racheté des titres, pour les fusionner puis les couler, ou à ceux qui les ont vendus ? Ou à ceux qui n'ont rien fait pour défendre les titres menacés de disparaître, sinon les pleurer le jour de leurs obsèques ?


Tant que l'information, l'expression, la presse, seront des marchandises, il n'y aura pas à s'étonner qu'on les marchande.

Que la "Tribune de Genève" devienne l'édition locale de "24 Heures" et "Le Matin" l'édition payante de "20 Minutes", est-ce si surprenant ? Tant que l'information, l'expression, la presse, seront des marchandises, il n'y aura pas à s'étonner qu'on les marchande. Qu'on les achète et qu'on les vende. Qu'on les concentre et qu'on les ferme. Qu'on les tronçonne et qu'on les décapite. Tamedia a annoncé hier une hausse de 37 % de ses bénéfices entre les premiers semestres 2016 et 2017. Le groupe a redistribué en dix ans plus de 400 millions de francs à ses actionnaires, 100 millions à sa direction, et ne pourrait pas assumer l'édition d'un quotidien à Genève ?

Le seul à se comporter intelligemment dans le "paysage" de la presse suisse pourrait bien être Christoph Blocher : Pendant que Tamedia saborde ses propres rédactions, Blocher, lui, fait son marché et rachète, par l'intermédiaire du groupe de la Basler Zeitung dont il a acquis un tiers des parts, 25 journaux régionaux gratuits, employant 190 personnes, et atteignant un tirage cumulé de 800'000 exemplaires en Suisse centrale et orientale, bastion conservateur. Ajoutés au 100'000 exemplaires de la Basler Zeitung et aux 200'000 de la Weltwoche, le lectorat des titres blochérisés, sinon blochériens dépasse le million. Mais Blocher sait fort bien qu'en affichant trop ouvertement une couleur politique trop claire, un journal qui s'en gardait précédemment perd des lecteurs -ce qui a d'ailleurs été le cas de la BZ- et que tout ce qui s'y publiera sera jaugé à l'aune du choix politique explicite du journal -ce qui est le cas de la Weltwoche. Cela étant posé, Blocher, lui, au moins, raisonne bien, s'agissant des media, en termes politiques. Et c'est bien ainsi qu'il convient de raisonner : on parle ici de pluralisme de la presse et donc de pluralisme politique; on parle de liberté de la presse et donc de débat politique. Et donc de démocratie. De choix politiques, pas de principes idéaux, éthérés, métaphysiques. Chaque fois qu'un journal disparaît, ou qu'il perd son indépendance rédactionnelle, c'est son regard sur le monde et sur le pays qui disparaît avec lui. Et donc le pluralisme qui rétrécit.

"La liberté de la presse dérive du droit d'acquérir de l'instruction", proclamait la Constitution (Art. 7) de la République Helvétique. Elle ne dérivait donc pas, selon les révolutionnaires auteurs de cette première constitution suisse (1798), de la liberté d'expression. Les constitutions fédérale et cantonales actuelles proclament toujours la liberté de la presse. En  même temps que la liberté du commerce : qui ne voit aujourd'hui que cette dernière peut-être la pire ennemie de la première ?

Mais haussons le tir, élargissons le champ : Les hérauts du modernisme technologique nous assurent que étant parties prenantes du plus gigantesque réseau de communication jamais réalisé, l’Internet, nous accédons à une diversité et un pluralité des sources et des contenus de l'information jamais atteinte dans l'histoire. Partie prenante ou partie prise, comme la mouche de la toile de l’araignée qui va s’en nourrir ? De grâce, qu'on  nous épargne le discours sur le pluralisme de l'information par l'internet, sur les réseaux sociaux et entre les sites (désormais payants) des grands media : en réalité, la communication y écrase ce qu’elle communique, par une gigantesque mise à plat de tous les contenus possibles : un site pédophile vaut un site philosophique, une page néo-nazie équivaut à une page à la gloire du roquefort, Kim Kardashian égale Louise Michel.

Dans 1984, Orwell annonçait une société où la vérité était cachée, étouffée.  Dans Le Meilleur des Mondes, Huxley annonçait un monde où elle était noyée dans une insignifiance généralisée. Nous entrons dans un monde qui tient à la fois de celui annoncé par Orwell et de celui annoncé par Huxley. Les informations (mais lesquelles ?) circulent pour que les gens restent immobiles, rivés à leur ordinateur, enfermés chez eux, autistes coupés du monde réel mais branchés en permanence sur des simulacres, et réceptifs aux sommations d’être conformes à ce que l’on attend qu’ils soient. Là s’illustre le formidable mensonge de Mac Luhan : le medium n’est pas le message, le nouveau medium (l'internet) ne suscite pas un nouveau message. Communique-t-on d’ailleurs par les nouveaux media autre chose que ce que l’on communiquait par les anciens ? Et par la télévision, la vidéo ou l’Internet, dit-on, écrit-on, montre-t-on autre chose que ce qui déjà fut dit, écrit, montré ?  Dans la longue histoire des moyens de communication entre les hommes, jamais une innovation technologique n’a annihilé les technologies antérieures, et toujours s’y est-elle ajoutée. Si on n’utilise plus de tablettes de cire pour écrire, on écrit toujours et si on n’utilise plus de linotype dans les imprimeries, on imprime toujours ; si on ne filme plus avec des caméras manuelles, on filme toujours et si on ne projette plus avec les projecteurs des frères Lumière, on diffuse toujours des images animées et enregistrées. L’Internet s’ajoute à l’édition, à la radio, au cinéma, à la télévision -il ne les supprime pas, et le bombardement de vacuité auquel est soumis le « public » se fait aussi bien par l’imprimerie que par l’Internet : pour ce pilonnage, la couleuvrine moyenâgeuse convient aussi bien que le bombardier furtif -on en recevra toujours la même merde.

 

 

16:17 Publié dans Médias, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tamedia, presse, tribune de genève | |  Facebook | | | |

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