lundi, 28 août 2017

Maudet au Pont d'Arcole

Bonaparte_pont_Arcole.jpgLe notable, la Vaudoise et le hussard

Dans un pays dont le peuple vote tous les trois mois, l'élection d'un membre du gouvernement n'a certes pas autant d'importance que celle que les candidats à cette élection se plaisent à lui accorder. Il n'empêche... Le 1er septembre, le PLR désignera ses candidats au Conseil fédéral, à la succession de Didier Burkhalter. Le deuxième siège PLR n'étant contesté ni par l'UDC, ni par le PDC, ni par le PS, et la "latinité" étant posée (sans d'ailleurs être définie de façon convaincante) comme une condition pour pouvoir être élu-e, le siège laissé vacant par la démission du Neuchâtelois sera occupé par l'un-e ou l'autre des trois candidats (à la candidature) en lice : le notable, la Vaudoise et le hussard : le Tessinois Ignazio Cassis, favori des bundehausologues (d'autant qu'il est chef du groupe PLR, qui désignera les candidats), la Vaudoise Isabelle Moret, qui pourrait bénéficier, tout en s'en défendant, d'un bonus féminin, et le Genevois Pierre Maudet, parti à l'assaut du PLR comme Bonaparte au Pont d'Arcole. En même temps, comme dirait Macron, faut faire gaffe : qui commence au Pont d'Arcole peut finir à Saint-Hélène... Car c'est bien d'abord le PLR, impréparé à la succession de Burkhalter, qu'il va falloir convaincre. Et ensuite, le parlement fédéral. Les citoyen ? Bof... Il y aurait même un risque pour elle ou lui qu'une candidate ou un candidat jouisse d'une trop grande faveur des foules : les parlementaires n'aiment rien tant que montrer que ce sont eux qui décident, et pas l'opinion publique : les socialistes Lilian Uchtenhagen et Christiane Brunner en ont fait les frais.


Ce qui devrait importer et qui importe le moins : le contenu politique d'une candidature

"Ma candidature est celle d'un outsider, reconnaît Pierre Maudet, coupable aux yeux de la droite isolationniste d'être pro-européen, de la gauche de la gauche d'être inflexible sur le renvoi des étrangers, des xénophobes de co-organiser la régularisation de milliers de "sans-papiers" dans le cadre de l'opération genevoise "papyrus" (et d'être au surplus coupable de bi-nationalité, comme près d'un million de nos compatriotes), des antimilitaristes d'être capitaine à l'armée et des libéraux pur jus de n'être qu'un jacobin étatiste. Et, cerise sur le gâteau, suspect aux yeux des partisans de la "réforme des retraites" de ne pas oser la soutenir contre son parti, et aux yeux des adversaires de cette même réforme de pas vouloir la combattre avec assez d'acharnement.

De plus, une partie de ses soutiens potentiels (à gauche, mais pas seulement) pourraient se tourner vers la troisième candidature, celle de la Vaudoise Isabelle Moret, au nom d'une meilleure représentation des femmes (objectif qui vient d'inciter les Verts à soutenir la Tessinoise Laura Sadis), même si cette candidature est fragilisée par le fait qu'il y a déjà un Vaudois de droite au Conseil fédéral (qui, déjà ? ah oui : Parmelin), et que même si rien n'interdit formellement que deux ministres sur sept ressortissent d'un même canton, rien ne plaide réellement en faveur d'une double représentation vaudoise, surtout si elle entièrement de droite. Et qu'on pourrait trouver dans le fait que Genève soit désormais le seul canton romand contributeur à la péréquation financière fédérale un argument pour une représentation genevoise au gouvernement fédéral.

"Je ne vais pas vous présenter un programme, mais une Weltanschaung" (une vision du monde), annonçait Pierre Maudet dans sa conférence de presse d'annonce de candidature au Conseil fédéral, en se disant "surpris de voir à quel point les calculs et les pronostics occupent tout l'espace politique et médiatique". Surpris, vraiment ? En tout cas, des trois candidatures annoncées au PLR, celle d'Ignazio Cassis, celle d'Isabelle Moret et la sienne, c'est la sienne qui répond le mieux (ou le moins mal) à l'attente exprimée dans le journal du Parti socialiste suisse, "socialistes", par Gaël Bourgeois : "l'occasion ne serait-elle pas enfin venue de discuter du fond et du programme des uns et des autres ? Quelles positions dans l'actuel dossier européen ? Quelle vision pour nos assurances sociales, pour notre système de santé, pour les services publics, pour la mise en oeuvre de la stratégie énergétique ou encore leur approche dans le domaine de l'asile ?". On doute cependant que ces questions soient au centre du choix du PLR, quand on en est plutôt à débattre du droit des candidats à être binationaux, de leur genre ou de leur canton d'origine. De toute façon, un canton n'a pas grand chose à gagner à être "représenté" au Conseil fédéral (où ne siègent, formellement, que des représentants du parlement fédéral), à moins d'être si petit, si pauvre et si marginal que cette "représentation" contribue à le faire exister. Ce n'est le cas ni du Tessin, ni de Genève, ni de Vaud. Neuchâtel a eu neuf conseillers fédéraux depuis 1848 : quel avantage le canton en a-t-il retiré ? Les liens d'intérêt d'un candidat au gouvernement importent donc plus que son canton d'origine, et ses prises de position relèvent plus de son appartenance politique que de la localisation de son droit de cité... On peut cependant trouver une importance particulière à la représentation, non d'un canton, mais d'une composante linguistique -c'est en réalité le seul critère qui puisse justifier spécifiquement une représentation, non tessinoise, mais italophone -il importerait toutefois peu que cette représentation soit personnifiée par un Tessinois, d'un Grison ou un italophone issu d'un autre canton (ou de l'immigration italienne...), dès lors que les Tessinois (et les Grisons italophones) ne représentent que la moitié des italophones de Suisse.

On s'autorisera d'ailleurs à considérer comme assez inquiétant que d'entre les critères du choix d'un nouveau ministre, savoir s'il est ou non "double national" finisse par être plus important que savoir quelle ligne politique il défend. Et on s'autorisera donc aussi à trouver piteuse l'annonce par Cassis que s'il était désigné, il renoncerait à sa deuxième nationalité italienne, et par Pierre Maudet qu'il pourrait renoncer à la sienne, française. Ou alors, posons clairement comme exigence que les candidats au Conseil fédéral doivent être citoyens d'un canton membre de l'ancienne Confédération, celle d'avant 1798. Parce que tous les autres cantons, dont les trois "représentés" par les candidats à la candidature du PLR, le Tessin, Vaud et Genève, ne sont devenus suisses, en 1803 ou 1815, que par le fait du prince étranger (ou du congrès des princes étrangers, à Vienne). Si le Tessinois et la Vaudoise sont suisses, c'est grâce à Napoléon. Et si Maudet est suisse, c'est grâce à Talleyrand.

Maudet affirme n'être le candidat "ni des quotas, ni des lobbies, ni des oppositions". Contrairement à d'autres. Contrairement à Cassis, surtout, homme du lobby des caisses-maladie, mais homme dont le PLR n'a guère à craindre qu'il s'affranchisse de la ligne du parti. Le candidat de quoi et de qui est-il alors, Maudet ? De lui-même, d'abord. Face à la pression pour l'élection d'un Conseiller fédéral tessinois, ça risque d'être insuffisant (d'autant que Cassis drague ouvertement l'UDC en en remettant une couche sur la menace des "juges étrangers") même s'il se dit convaincu que son "expérience genevoise pourrait être précieuse et servir au Tessin"... entendez : je suis moi aussi d'un canton frontalier gros employeur de frontalières et de frontaliers. Sauf que Genève est le centre de sa région transfrontalière, alors que le Tessin est à la périphérie de la sienne -celle de Milan. Et que Cassis récuse la valeur pour le Tessin de l'expérience genevoise (par exemple dans la lutte contre le dumping salarial par une inspection paritaire des entreprises) : "notre manière de faire n'est pas la même". Quelle est-elle, alors ? mystère.

Dès lors, il conviendrait d'en revenir au programme, à la ligne politique, aux propositions. Tous critères généralement assez étrangers au choix, par le parlement, des ministres helvétiques : être du bon parti, du bon canton, du bon genre, au bon moment. C'est le tour du Tessin ? alors c'est le tour de Cassis. Le tout d'une femme ? alors c'est le tour de Moret. Le tour d'un quadra (ou presque) ? alors c'est le tour de Maudet. Et peu importe le reste, même si ce reste est ce qui devrait précisément importer le plus : le contenu politique d'une candidature, pas son acte d'origine, son passeport et son état civil. Mais on a dans ce pays (comme ailleurs) les débats politiques qu'on mérite -et pas seulement au PLR.

 

13:40 Publié dans Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : maudet, conseil fédéral | |  Facebook | | | |

Commentaires

Petite précision historique: Si Maudet est Suisse, en tant que Genevois, c'est aussi grâce à Napoléon et à ses Cent Jours. Pictet de Rochemont est très clair dans ses lettres à son épouse. Jusqu'aux Cent Jours, il déprime grave, Talleyrand ne veut rien lâcher et le Congrès des Princes semble décider à offrir à Louis XVIII un Hexagone au complet. Mais après les Cent Jours et le retournement de l'armée française, les Princes prennent peur et décident de punir la France. D'où Genève à la Suisse.
Par ailleurs, Maudet est suisse par sa mère, qui est grisonne, la Ligue Grise et ses alliées étant également devenue canton suisse par décision de Naopléon, après 3 siècles d'alliance avec les Confédérés.

Écrit par : Double national | lundi, 28 août 2017

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Tout ça pour ne rien dire. Ou pour suggérer que Maudet serait le moins pire.
C'est oublier un peu vite le bilan du bonhomme que vous n'effleurez pas et qui risque de tomber plus tard, lorsqu'il tentera à nouveau sa chance dans sa quête de toujours.
Les taxis, la police et les gardiens de prisons se feront un devoir de rappeler les décisions autoritaires du prétendant à la fonction suprême. Ils viendront compléter l'analyse de représentants complaisants qui, comme vous, assurent leurs arrières et évitent les sujets qui fâchent.
Après une pause de trois semaines, j'aurais espéré mieux de votre part. Faut croire que les vacances ne réussissent pas à tout le monde.

Écrit par : Pierre Jenni | lundi, 28 août 2017

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Ce qui serait vraiment étonnant, c'est que Pascal prenne la défense des policiers, des gardiens de prison et des chauffeurs de taxis, dont chacun connait la solide réputation de héros des luttes ouvrières et de vaillants défenseurs du prolétariat...

Écrit par : Double national | lundi, 28 août 2017

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Rien à ajouter au commentaire de Pierre Jenni, conforté par les mensonges du candidat dans sa communication sur son action - où il se prétend non pro-européen, si ce n'est que ce candidat PLR n'a qu'une expérience professionnelle: le fonctionnariat politique.

Voilà l'image et le fond de la représentation des suisses au Conseil Fédéral et de sa gouvernance, du PLR.

Écrit par : divergente | lundi, 28 août 2017

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Le top du choix PLR-Maudet: envoyer au Conseil Fédéral un candidat étranger à toute collégialité, allergique à toute concertation, incapable de coopération transversale.

Écrit par : divergente | lundi, 28 août 2017

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Vous regrettez la non élection de Mme Brunner mais vous passez sous silence l'élection démocratique de Matthey qui a eu l'interdiction du PS d'accepter son élection et a permis à Mme Dreifuss de mettre dans la m..de la majorité du peuple suisse avec sa Lamal de malheur ! Le PS et le respect de la démocratie c'est incompatible !

Écrit par : Gedeon Teusmany | mardi, 29 août 2017

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Que je regrette ou non que Christiane Brunner n'ait pas été élue est sans importance : ce dont il s'agissait, c'était d'illustrer le fait que ce sont les parlementaires fédéraux qui sont maîtres du jeu dans l'élection du Conseil fédéral, par leurs partis. Ce sont eux qui ont refusé d'élire Christiane Brunner et Lilian Uchtenhagen, qui ont refusé de réélire Christoph Blocher, qui, après avoir élu Francis Matthey, ont accepté d'élire Ruth Dreifuss à sa place...

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 29 août 2017

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Donc, si je vous comprend bien, vous regrettez que ce ne soit pas le peuple qui élise le conseil fédéral ! Et vous avez bien raison car les conseillers fédéraux ne sont pas élus mais nommés par leurs petits copains ! C'est de la tambouille politique qui a un goût de m..de !

Écrit par : Gedeon Teusmany | mercredi, 30 août 2017

Bon d'accord Double national, je reconnais volontiers que ces professions ne rassemblent pas beaucoup de vaillants camarades, pourtant ils sont de dignes représentants des plus démunis tant en termes de revenus que de considération par leurs semblables. Et je tenais tout de même à vous rappeler que les taxis ont participé activement aux mouvements de rue l'année dernière pour dénoncer les coupes budgétaires. Mais bon... j'ai perdu l'espoir de réhabiliter la réputation des chauffeurs de taxis, je ne vais donc pas en rajouter ici.
Je tenais juste à rappeler quelques dérives autoritaires de notre candidat cantonal à la fonction suprême. Ce que Pascal Hollenweg semble vouloir éviter dans ce billet.

Écrit par : Pierre Jenni | mercredi, 30 août 2017

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