jeudi, 11 mai 2017

Des musées, pourquoi ? y faire quoi, et leur faire dire quoi ?

Musees-XXI.jpgExposition, colloque et statistiques sur les musées :
Des musées, pourquoi ? y faire quoi, et leur faire dire quoi ?

Du 11 mai au 20 août se tiendra au MAH une exposition sur le thème des "Musées du XXIe siècle - visions, ambitions, défis", avec, les 1er et 2 juin, un colloque consacré à l'avenir des musées (programme : www.mah-geneve.ch) dont débattront architectes, sociologues, directeurs de musées et muséologues. "Musées du XXIe siècle", au pluriel. Au pluriel aussi, "visions, ambitions, défis". L'exposition passe en revue seize musées, choisis au sein de 200 nouveaux musées, déjà réalisés ou en projet. Le pluriel s'impose, parce que LE  musée du XXIe siècle n'existe pas, ni comme référence unique, ni comme Idealtype. Mais LES musées du XXIe siècle, eux, existent, différents, voire contradictoires dans leurs projets, leurs rôles, leur matérialité. Quant aux musées des siècles précédents, la première statistique suisse sur ce qu'ils représentent, quantitativement, en fait les premiers lieux et les premières institutions culturelles du pays, loin devant les lieux de concerts et de spectacles musicaux, les salles de cinéma, les théâtres. Exposition, colloque et statistiques ont de quoi nourrir les débats genevois sur l'avenir du Musée d'Art et d'Histoire -et les nourrir avec une interrogation judicieuse, comme première question à se poser : un "grand musée" pour y faire quoi, et pour dire quoi ?


 Etre autre chose (et plus) qu'un musée sans cesser d'être un musée : vaste programme...

Dans la présentation du colloque des 1er et 2 juin sur le thème "Musées du XXIe siècle", ses organisateurs évoquent "la décomposition, du moins partielle, d'une forme de modèle classique et immuable de musée", celle, précisément, dont le Musée d'Art et d'Histoire de Genève témoigne -et qui a commencé à être mise à mal dans les années septante, avec notamment l'ouverture de Beaubourg : le musée, désormais, est un centre culturel, plus seulement le lieu d'exposition d'un patrimoine. Mais, écrivent aussi les organisateurs du colloque, si l'ancien modèle "tend aujourd'hui à disparaître, aucun archétype nouveau n'est venu s'y substituer, tout au moins de manière stabilisée, et le musée du XXIe siècle semble devoir encore être défini". Or la première question qui se pose pourrait bien être de savoir si LE musée du XXIe siècle doit être "défini", s'il doit y en avoir un archétype, ou si précisément l'absence d'un tel archétype n'offre pas la possibilité d'inventer quelque chose de réellement nouveau, qui ne corresponde pas à un modèle mais à une situation et un moment précis. Par exemple, Genève, aujourd'hui...

Trois rapports doivent contribuer à dessiner l'avenir du Musée d'Art et d'Histoire genevois : celui, d'abord, de la commission (externe et indépendante) d'experts nommés par Sami Kanaan, et présidée par Jacques Hainard et Roger Mayou, chargée d'étudier un nouveau projet muséal. Elle devrait livrer un premier rapport en juin ou juillet, et présenter plusieurs scenarii à Sami Kanaan : pas des projets architecturaux, mais des projets muséaux. On a enfin mis les boeufs avant la charrue, enfin commencé par le commencement, le contenu avant le contenant -la réflexion sur l'identité et le rôle du musée avant de se demander si on va ou non séparer l'art et l'histoire, construire ou non un nouveau musée (dans le PAV, par exemple), investir ou non le bâtiment de l'école des Beaux Arts. "Action Patrimoine Vivant", qui s'était opposée (victorieusement) au projet Nouvel-Jucker de rénovation et d'extension du bâtiment historique, va également rendre, à peu près en même temps que la commission d'experts, un rapport sur les attentes à l'égard du musée. Et l'architete Daniel Rinaldi, de Patrimoine Suisse (également dans le camp des opposants au projet Nouvel-Jucker) rendra à l'automne un rapport sur le "contenant" du musée -le bâtiment Camoletti et ses extensions possibles- et son contenu matériel (les expositions). A ces trois rapports pourraient s'en ajouter un quatrième, rétrospectif celui-là, si la Cour des Comptes acquiesce à la demande que lui fait la Commission des Finances d'examiner les modalités d'attribution par la Ville à Jean Nouvel et à ses associés genevois du mandat de rénovation du musée.  Ajoutons à  cela deux propositions déposées au Conseil municipal de la Ville, l'une demandant le limogeage de l'actuel directeur du MAH, Jean-Yves Marin (qui quittera de toute façon son poste l'année prochaine, ce qui limite considérablement l'intérêt d'une motion en la faisant plutôt tenir du règlement de compte), et l'autre proposant la création d'une Fondation du MAH, à l'image de celle du Grand Théâtre (cette proposition mérite d'être étudiée, mais sans illusion sur la portée réelle du changement qu'elle suggère). Bref, si vous avez aimé les débats des années dernières sur le MAH, vous allez adorer les débats qui s'annoncent. Du moins offriront-ils peut-être l'occasion d'une réflexion collective sur le projet muséal, le rôle du musée, sa place dans la Cité, son identité culturelle.

Dans un éditorial de la revue du Musée d'Ethnographie de Genève ("Totem" N° 68), son directeur, Boris Wastiau, assignait aux musées la mission de promouvoir les "valeurs humanistes d'ouverture sur autrui et de tolérance", y compris à l'égard de "valeurs différentes, voire opposées aux nôtres, dans les limites du respect de la personne humaine". Promouvoir des valeurs humanistes en tolérant des valeurs anti-humanistes, dans le respect de la différence et de la personne humaine. Fait-on plus consensuel, plus œcuménique ? Tout le monde peut en effet s'y retrouver : les libertaires et les fascistes, les athées et les intégristes, les individualistes et les totalitaires... et pour faire quoi, pour dire quoi, pour voir quoi ? Pour développer la connaissance, répond Wastiau, car c'est l'ignorance qui "engendre la peur et le rejet" alors que "la connaissance nous fait évoluer vers une prise de conscience et un regain  de confiance"... vieille illusion, cependant : Goebbels n'était ni un analphabète, ni un imbécile. Alors quoi ? Que faire de nos musées, si on ne se contente pas d'en faire les cathédrales de la tolérance à tout, y compris à ceux qui ne tolèrent qu'eux-mêmes ? Etre autre chose (et plus) qu'un musée sans cesser d'être un musée : vaste programme...

14:58 Publié dans Culture, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : musées | |  Facebook | | | |

Commentaires

Je peine à comprendre le message que vous véhiculez.
Boris Wastiau semble toucher un aspect fondamental de la mission des musées et le prix récemment décerné au Musée d'Ethnographie semble confirmer sa justesse.
J'ai un peu l'impression que le politique brasse ici encore plus d'air que d'habitude et que le contenant ne sera jamais véritablement évacué des débats. La blessure est trop profonde, tant pour les mécènes que pour ceux qui se sont engagés politiquement sur ce dossier.
Mais surtout, j'ai un peu le sentiment que toutes ces discussions se résumeront au final par une décision très pragmatique liées au manque de ressources. Ainsi verrons-nous vraisemblablement l'école des Beaux-arts judicieusement transformée en annexe du musée, à moindre coûts.

Écrit par : Pierre Jenni | jeudi, 11 mai 2017

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En hiver, c'est chauffé.

Écrit par : toto | jeudi, 11 mai 2017

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"Goebbels n'était ni un analphabète, ni un imbécile." Certes, mais un menteur. Je doute fort que les musées répercutent sans autre ses mensonges. Mauvaise objection, donc.
On attend des musées qu'ils conservent les collections de notre culture. Dans tous les domaines. Les commentaires autour, tout le monde s'en fout. Les collections privées ont du sens en ce qu'elles ont aidé les artistes à vivre en achetant leurs oeuvres. Mais vous remarquerez qu'au bout du bout, les collectionneurs rêvent qu'un musée reprenne leur collection...

Dans le domaine scientifique, c'est plus évident. La collection de fossiles du musée de géologie m'a aidé à déterminer un fossile de mon terrain de diplôme, par exemple...

Écrit par : Géo | jeudi, 11 mai 2017

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