mercredi, 25 janvier 2017

L'Hebdo au mur

presse.jpgRingier-Springer condamne l'"Hebdo" à mort

L'"Hebdo", condamné à mort dimanche soir par le groupe Ringier-Springer, cessera de paraître après son ultime numéro, le 2 février. Le journal aura vécu 35 ans. Deux ans de plus que le Christ (la comparaison s'arrêtant là, à moins que, crucifié par son éditeur, le journal ne ressuscite par la volonté de ses journalistes). La présidente de la section UDC de la Ville de Genève en est toute contente sur Face de Bouc : "un de moins en 2017. Bon début d'année"... Au moins, c'est franc. Pour le reste, on a droit à la colère impuissante des syndicats et au choeur des pleureuses de circonstance (qui nous rappellent ceux qui avaient salué en longs et lourds sanglots la disparition de "La Suisse", en 1994). "Cauchemar, stupéfaction, choc, consternation, tristesse" psalmodie en "une" la "Tribune de Genève", pour qui "La mort de "L'Hebdo" secoue la presse suisse". La secoue-t-elle, ou révèle-t-elle la fragilité d'une presse aux mains de groupes financiers ne laissant aux journaux réellement indépendants que les miettes d'un marché où les profits se raréfient ?


"la liberté de la presse (...) doit être non le résultat d'une prière, mais d'une révolte" (Max Stirner)

Le 13 mars 1994 paraissait le dernier numéro de "La Suisse" : le quotidien ne manquait ni de lecteurs, ni de publicité, mais il avait été tué par les incompétences de son propriétaire et l'avidité de son concurrent (Edipresse). Tué, déjà, par l'argent. Et accompagné au tombeau par un chœur de pleureuses aussi sincères que celles qui accompagnent aujourd'hui "L'Hebdo" au sien. Les journalistes n'avaient pourtant pas baissé les bras : ils avaient créé une coopérative pour relancer le journal, mais le soutien politique et financier nécessaire avait manqué. Et le 31 mars 1994, dans un numéro gratuit, Léonard Montavon et Philippe Roy, pour la coopérative, écrivaient : "Le problème de la survie des journaux, garants de l'esprit démocratique et de la pluralité des opinions est désormais posé. Un quotidien, c'est plus évident que jamais, ne sera jamais une 'marchandise' comme les autres. Milieux économiques et politiques doivent en être conscients". Que changer, 23 ans plus tard, à ces lignes ? pas grand-chose. Ce qui s'y dit d'un quotidien vaut pour un hebdomadaire. Mais si un journal n'est pas "une marchandise comme les autres", les Ringier, Springer, Tamedia, eux, sont des marchands comme les autres et compter sur eux pour assurer la liberté de la presse est à peu près aussi raisonnable que compter sur un bordel pour assurer la virginité de ses pensionnaires.

Il faut choisir : l'information est-elle une marchandise ou est-elle un droit et une liberté ? Quand l'information est une marchandise, elle doit produire un profit pour qui possède le medium de l'înformation. Quand elle est un droit ou une liberté, elle n'a à produire que ce droit et cette liberté. Et elle peut alors revendiquer un soutien public, si ce soutien est sans contre-partie sur le contenu. Le PS avait proposé en 2013 que l'Etat soutienne la presse. Les grands propriétaires des grands journaux condamnèrent évidemment cette proposition, en faisant mine d'y voir une menace sur l'indépendance de la presse. Mais il est pourtant clair, avec la mise à mort de l'Hebdo, que la plus grande menace sur l'indépendance de la presse, ce sont précisément les grands groupes médiatiques qui la font peser. La palme de l'hypocrisie doit ici être décernée au patron de la division des media payants de Tamedia, qui déclare que "bénéficier d'une aide étatique n'est pas une solution durable et remettrait en cause l'indépendance des médias, indispensable au bon fonctionnement de la démocratie"... mais de quelle "indépendance" peuvent bien jouir des media dont l'existence même dépend du bon vouloir de propriétaires dont le seul critère est celui de la rentabilité ? Et combien de journaux devront encore disparaître avant qu'on admette que ce qui est "indispensable au bon fonctionnement de la démocratie", c'est une aide publique à la presse -mais à la presse indépendante et ne vivant pas de la publicité ?

La décision de Ringier-Springer de saborder l'Hebdo est parfaitement logique. Dans la logique d'une presse qui est une marchandise : Il n’y avait aucun moyen de retrouver une rentabilité du journal, assure l’éditeur. Parce que c'est cela, le critère : la rentabilité. La rédaction fait part de son «indignation». Contre quoi ? contre la logique de l'éditeur ou contre le fait qu'elle en soit la victime ? Parce que là, il faudrait savoir ce qu'on veut, et d'où on parle : un journal propriété d'un groupe de presse multinational n'est pas un journal indépendant, c'est un produit. Il peut être bon ou mauvais, l'important est qu'il rapporte. Et L'"Hebdo" ne rapportait plus : il coûtait. Il faut être "Gauche Hebdo" ou "Le Courrier" pour ne pas avoir la rentabilité comme seul critère. Il ne sert dès lors à rien d'attendre de l'éditeur qui a condamné un journal à disparaître de revenir sur sa condamnation, et moins encore de pleurer cette disparition comme on a pleuré les précédentes.  Comme disait Max Stirner, "la liberté de la presse (...) doit être non le résultat d'une prière, mais d'une révolte". Et la révolte, face à la disparition d'un journal, c'est de refaire un journal.

15:42 Publié dans Médias, Suisse | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : l'hebdo | |  Facebook | | | |

Commentaires

"...un soutien public, sans contre-partie sur le contenu". Vous vous foutez du monde ou quoi? Vous voulez rire? Vous rêvez? Ca n'existe pas ce que vous dites. Une presse publique sera une presse aux ordres du pouvoir, qu'est-ce que vous vous imaginez?

Maintenant on va avoir droit aux jérémiades pendant des semaines sur ces pauvres journalistes de L'Hebdo, qui ont tellement lassé leur public à force de cracher à la gueule de la majorité qui ne partageait pas leur spleen gauchiste... Y en a marre! On n'a pas pleuré sur les dizaines de milliers d'employés de banque largués comme des malpropres parce qu'on a bazardé le secret bancaire, à cause des journalistes de L'Hebdo notamment, soit dit en passant. On ne va pas pleurer sur ces 37 journalistes.

S'ils veulent un organe de presse libre, où ils peuvent dire ce qu'ils pensent, personne ne les empêche de fonder un nouveau journal, financé par leurs lecteurs grâce au crowdfunding. Il parait qu'il y a 150'000 lecteurs qui aujourd'hui sont en deuil. Si chacun cotise pour 1000 francs en moyenne, ça fera 150 millions. S'ils mettent 500 francs ça fera 75 millions. S'ils ne mettaient que 100 francs, ça ferait encore 15 millions. Allez messieurs dames! A vôt' bon cœur, sauvez L'Hebdo et "l'esprit d'ouverture"! Qu'est-ce que vous attendez?

C'est là qu'on on verra si vraiment il y a un attachement si profond que ça dans le pays romand, à ce canard boîteux. Ca sera un flop et qu'on arrête de pleurnicher maintenant!

Écrit par : Grincheux | vendredi, 27 janvier 2017

"" : c'était précisément le sens de ma conclusion : "Comme disait Max Stirner, "la liberté de la presse (...) doit être non le résultat d'une prière, mais d'une révolte". Et la révolte, face à la disparition d'un journal, c'est de refaire un journal.".

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 27 janvier 2017

Les conservateurs/populiste rêve d'avoir un journal, mais le publique potentielle ne va guère lire autre chose que Le Matin.
Les écologistes ne sont pas assez nombreux, mais parfois des reportages mets en avant des problèmes mais pas forcément lié à la Suisse. Etc..

La diversité qui devrait exister est pénaliser par les sensibilités du citoyens, et donc d'un électorat potentiel.

Si l'on veut la diversité, il n'y pas d'autre choix que d'avoir un fond de soutien. Et comme pour les chaînes privés, un nombre limité serait admis afin d'éviter pléthores de journaux d'une même sensibilité.

La presse, la diversité est un des éléments qui aide à faire perdurer la démocratie.
Mais dans un monde libérale dans lequel nous vivons, ce n'est pas possible. La liberté, c'est selon la taille du portemonnaie, et ils ne veulent pas admettre que la préservation de la démocratie à un coût.
D'ailleurs, je ne suis même pas certain que le citoyen lui-même en soit conscient.

Écrit par : motus | vendredi, 27 janvier 2017

@Pascal Holenweg

Ah bon. Je vous avais donc mal compris. Vous ne faites donc pas partie de ces pleurnicheurs qui veulent un "fond se soutien", c'est à dire des subventions pour que la bande de petits bourgeois chichiteux de gauche pro européens de L'Hebdo puisse continuer à faire joujou, mais cette fois aux frais des contribuables, et en échappant ainsi à la sanction du public qui les méprise.

Tant mieux.

En tous cas moi je peux vous dire que si on veut nous ponctionner pour engraisser ces inutiles comme des plantes de serre, je signe le référendum le jour même. Et je vous garantis que le peuple rétorquera ce projet de "fonds de soutien".

@motus

Et je dis à Motus que les conservateurs populistes lisent peut-être Le Matin, c'est vrai, parce qu'ils se contentent de ce qui existe. Quand vous allez au café, vous prenez la lavasse qu'on vous sert, faute de mieux, même si vous auriez envie d'un moka délicieux.

Ce que je peux vous dire Motus, c'est que le succès incroyable du blog www.lesobservateurs.ch d'Uli Windisch, qui vaut ce qu'il vaut, devrait vous faire réfléchir. Lisez un peu ce blog. Il ne fait pas dans la dentelle. Son audience crève les plafonds.

Le Matin est un vieux journal, bien implanté, ancienne Tribune de Lausanne. Il fait partie du paysage. Donc il survit. Mais il pâtit de la ligne conformiste politiquement correcte de sa rédaction. Son tirage baisse régulièrement. Je suis sur et certain que si les populistes réussissaient à trouver les fonds nécessaires pour lancer en Suisse romande une sorte de tabloïd qui casse la baraque en tapant du poing sur la table, leur journal peut atteindre très rapidement les 100´000 abonnés au bas mot et un tirage de 500'000 exemplaires.

Les éditeurs du Matin devraient le comprendre et donner la rédaction de leur canard à une équipe de populistes décomplexés. Ils se feraient des couilles en or. Mais c'est la qu'on voit que les éditeurs de journaux sont victimes de leurs obédiences philosophiques qui leur interdisent de donner à leur public la marchandise qu'il réclame. La famille Lamunière été bien avisée de vendre au bon moment. Les familles Ringier-Springer et Supino-Coninx pourraient avoir la rentabilité de 15% dont elles rêvent, et même de 20% à mon avis, si elles viraient "populistes". Mais justement elles ne le veulent pas. Elles préfèrent couler et licencier tout leur personnel uniquement parce qu'elles se refusent à constater qu'on a changé d'époque. La mode post soixante-huitarde ne fait plus recette. Le public demande du Beppe Grillo médiatique. On peut le regretter mais c'est ainsi. Du Beppe Grillo de droite, je presse, et surtout eurosceptique et même europhobe, comme disent les euroturbos.

Ce n'est pas nouveau d'ailleurs. Ca a toujours plus ou moins été ainsi. Le public a toujours eu la tripe à droite, dans tous les pays. En réalité le public suisse, et romand, a subi, non souhaité, l'évolution des médias vers la gauche (la gauche petite bourgeoise, pas la gauche rouge style Holenweg) qui s'est produite depuis 40 ans. Les mentalités auraient parfaitement supporté une presse droitière, et les tirages s'en seraient bien portés.

Vous en doutez? Je vous en apporte la preuve. Le quotidien Kronen Zeitung parfaitement populiste eurosceptique et un cran à plus à droite que ne l'était Le Nouvelliste du temps d'André Luisier est le titre numéro un de la presse autrichienne avec un tirage dépassant le million d'exemplaire. http://www.krone.at

À mon avis il n'y a pas de différence essentielle entre la société helvétique et autrichienne. Donc pas de différence quant à la sensibilité politique du lectorat des journaux.

Donc, tirez vous même la conclusion de ce constat factuel.

Écrit par : Regrincheux | samedi, 28 janvier 2017

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