vendredi, 04 novembre 2016

Demi-millénaire des thèses de Luther : Faire la révolution sans le vouloir

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On est entré hier dans une année de commémoration de la Réforme protestante (la Réformation), lancée par l'affichage des Thèses de Luther. Une réforme qui fut une révolution, dont Luther ne voulait pas -ni religieuse, ni, et encore moins, sociale et politique. Mais qu'il a provoquée. Parce que l'Eglise romaine, dont il était, refusa de se réformer -et ne finit par accepter de le faire qu'une fois la Réforme protestante acquise dans la moitié de l'Europe occidentale -la plus grande partie de l'Allemagne, toute la Scandinavie, en Hollande, dans les cantons suisses les plus peuplés, dans une partie importante de la France... et au passage à Genève (parce que ça arrangeait les Genevois en lutte contre la Savoie très catholique). Luther n'était pas révolutionnaire, mais il a fait la révolution. Sans le vouloir, et en couvrant de son autorité morale et religieuse la répression féroce de ceux qui la voulaient, mais c'est bien le début d'une révolution que l'on commémore depuis hiers. La vieille taupe est aveugle. Elle ne voit pas où elle va, mais elle y va.


 "la sagesse huche en la place, en sonnant parmi les rues, et crie là où il y a troupe de gens" (Proverbes I.20, traduction de Castellion)

On a ouvert hier à Genève la commémoration de l'affichage des Thèses de Luther à Wittenberg en 1517. Ainsi s'apprête-t-on à célébrer le demi-millénaire d'une réforme qui fut une révolution. Car la Réformation a tout bouleversé, en Europe -et au-delà. Même dans les pays catholiques. Même dans les pays dont la religion (ou la philosophie) dominante n'était pas le christianisme. En forçant au pluralisme religieux à l'intérieur de la Chrétienté, elle a accouché des Lumières et donné les conditions de la laïcité. En généralisant l'alphabétisation (il fallait pouvoir lire la Bible -mais quand on sait lire la Bible, on sait lire autre chose, et on finit par le faire), elle a accouché de la liberté de pensée. En brisant le monopole d'une seule église, elle a permis de briser le monopole des pouvoirs établis, et de contester leur légitimité : dès lors qu'il n'y a plus de vérité religieuse unique, il n'y a plus de pouvoir sanctifié par cette seule vérité, et ceux qui peuvent parler à leur Dieu sans intermédiaire peuvent parler de tout, à tous. Enfin, en brisant les contraintes imposées par le catholicisme à l'activité économique, elle a permis l'émergence du capitalisme -et Calvin fera le pas supplémentaire de proclamer la réussite sociale (et donc la réussite professionnelle et économique) comme le signe de la bienveillance divine. Aucune révolution ne fut sans doute à la fois si profonde et si involontaire, même si elle-même ne fut pas sans prémices (Jan Hus, Pierre Valdo...), mais à ces prémices, il manquait une technologie (l'imprimerie) pour devenir un "mouvement de masse", et une étape culturelle (l'humanisme de la Renaissance) pour s'ancrer dans l'histoire.

Jusqu'à  la Réforme, le catholicisme romain ou orthodoxe était, depuis sept siècle, la religion unique de tous les Etats européens. A partir de la Réforme, le principe selon lequel la religion d'un pays était celle de son prince (principe qui valait même lorsque le "pays" en question n'était pas une monarchie, le prince étant alors le gouvernement en place, fût-il celui d'une République) figea les rapports territoriaux entre confessions chrétiennes en Europe -à  la seule exception de la France de l'Edit de Nantes à  sa révocation, les cantons suisses étant chacun confessionnellement unicitaires, comme les Etats allemands. La Révolution française bouleversa la donne, en rompant avec cette unicité confessionnelle, puis avec l'unicité religieuse puisque le judaïsme obtint droit de cité aux côtés des confessions chrétiennes, mais sans pour autant que soit instauré un régime de laïcité séparant l'Etat des Eglises (l'Etat républicain ordonnant les églises présentes sur son territoire, d'où les concordats napoléoniens), ni, à  plus forte raison séparant la politique de la religion (la "Fête de l'Etre Suprême", organisée par un Robespierre convaincu que l'athéisme est un crime d'aristocrates, témoigne de la religiosité du républicanisme originel).

Le mouvement de rupture que fut la Réforme fut un mouvement violent :  la Saint-Barthélémy est un pogrom orchestré par des chrétiens contre d'autres chrétiens... Et de cette violence, les Protestants ne furent pas moins coupables que les Catholiques (les Irlandais peuvent en témoigner), y compris entre eux (les Anabaptistes peuvent en témoigner). Les grands réformateurs n'étaient pas plus tolérants que leurs adversaires catholiques : Luther était antisémite (judéophobe) et justifia l'écrasement des paysans révoltés. Calvin ne passe pas pour un modèle de tolérance, ni religieuse, ni politique, ni sociale. Les religions monothéistes ne sont durablement tolérantes que lorsqu'elles ne peuvent pas faire autrement : chacune n'est tolérante des fois religieuses différentes  (ou des absences de foi) que lorsqu'elle y est contrainte par la société, ou par l'histoire. Le christianisme ne devient tolérant que dès lors que la société, du moins ses élites, ne supporte plus l'exercice de l'intolérance par les églises instituées. L'islam n'est (ou n'était) tolérant que dans les sociétés où il coexiste (ou coexistait) avec d'autres religions monothéistes, et dans la mesure où ces autres religions sont (ou étaient) confinées dans un statut de marge autorisée mais contrainte. Le judaïsme n'est devenu tolérant qu'en exil de sa terre promise -lorsqu'il la dominait, la Bible elle-même est éloquente quant au sort que le Peuple Elu réservait aux fidèles d'autres religions.

Luther voulait réformer l'église catholique romaine, il l'a cassée. Calvin voulait instaurer un ordre social conforme à l'ordre religieux donné par la Bible -il a contribué à faire naître un système économique, le capitalisme, qui a lui-même cassé les contraintes religieuses. Ce que nous devons à la Réforme, nous le lui devons malgré elle. L'ironie de l'histoire est plus forte que sa logique : "la sagesse huche en la place, en sonnant parmi les rues, et crie là où il y a troupe de gens" (Proverbes I.20, traduction de Castellion) -mais les gens en font ce qu'ils veulent. Et à Genève, la tombe présumée de Calvin est à deux pas de celle de Grisélidis.

Au fait, on célèbre encore, en même temps que l'on commence à célébrer le demi-millénaire de la Réforme, le centenaire de Dada.

15:35 Publié dans Histoire, religion | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : luther, réforme, protestantisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

C'est formidable comme certains s'approprient le passé, et affectent de le comprendre, voire d'y trouver légitimation de leurs agissements !!! Révolution théologique ? Pourquoi pas ? Mais aussi révolution économique, culturelle, sanitaire, technique, politique, musicale, climatique, sexuelle, scientifique, alimentaire, picturale, médicale, morale, vestimentaire - bon, OK, j'arrête.

Écrit par : Phyllo XERA | vendredi, 04 novembre 2016

"(...) elle a accouché des Lumières et donné les conditions de la laïcité." Ouais. Il a quand même fallu que la Révolution passe par là, y compris ici la révolution radicale... Il serait plus exacte de dire qu'en introduisant les conflits religieux, elle a commencé à donner des idées à ceux qui voulaient qu'il n'y ait pas d'Etat dans l'Etat, et qu'on cesse de se trucider pour des paragraphes...

Écrit par : yves Scheller | vendredi, 04 novembre 2016

"Les religions monothéistes ne sont durablement tolérantes que lorsqu'elles ne peuvent pas faire autrement : chacune n'est tolérante des fois religieuses différentes (ou des absences de foi) que lorsqu'elle y est contrainte par la société, ou par l'histoire."
Bien dit. On pourrait peut-être ajouter que l'homme n'est tolérant que lorsque ses intérêts ne sont pas menacés. Mais cette dernière affirmation explique probablement la première.

Écrit par : Mère-Grand | vendredi, 04 novembre 2016

Ben ouais, tout ça (ou presque : climatique, non...)

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 04 novembre 2016

elle a donné les conditions, seulement les conditions, en cassant l'unicité religieuse. Réaliser les conditions, c'est autre chose. Evidemment que la Révolution (la première, un peu, en s'attaquant frontalement à l'église dominante), la deuxième en poursuivant le travail...) ont commencé ce travail -mais la révolution radicale n'a pas réalisé la laïcitél : la Genève de James Fazy n'est pas (encore) laïque... Quant à la modernité, elle n'émane pas du christianisme, mais tout de même des cociétés où le christianisme est la religion dominante. Mais là encore, il aura fallu d'abord qu'il redécouvre ( grâce aux Arabes musulmans) l'Antiquitél préchrétienne, et ensuite qu'il soit fragmenté par la Réforme

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 04 novembre 2016

Merci à l'auteur de ce blog de n'avoir pas caché le fait que Luther était antisémite.
Jung, de même.

Mais qu'apporter à nos enfants, aujourd'hui?

Pour la création non d'un monde mais des mondes, se tourner vers les scientifiques pour nous va de soi mais, selon où?

L'Amour, le don de soi, le détachement?

Une école de yoga enseigne, sans recette, il s'agit de l'intention, l'"union spontanée avec le Divin" (encore faut-il pouvoir y croire!)Restent ces synchronicités qui furent tant étudiées par Jung comme signes de quelque chose qui nous dépasse ou que nous ignorons.

A l'âge de 12 ans lisant Agatha Christie, Dix petits nègres. au moment oû le roman annonce qu'"il y aura un coup de sonnette à la porte" la lectrice entend un coup de sonnette à la porte de l'appartement dans lequel elle se trouve...!

Or, à douze ans, jamais, elle n'a entendu parler de "synchronicités"!

Par concours de circonstances complètera sa formation d'éducatrice par une psychanalyse didactique qui la conduira par Jung (sans tourner le dos à Freud) aux portes du chamanisme, de la voyance voire de la magie toute naturelle tout en croyant à

l'Amour

Écrit par : Myriam Belakovsky | samedi, 05 novembre 2016

Pascal Holenweg, soi-disant socialiste, vrai anti-marxiste ou comment inverser le sens de l'histoire, autrement dit regarder l'histoire par le petit bout de la lorgnette. La principale révolution a été technique et a précédé la réforme: l'invention de l'imprimerie. C'est cette invention qui a fait exploser le cadre séculaire du contrôle de la pensée par un petit nombre de clercs. Ce n'est pas la réforme qui a permis l'invention de l'imprimerie. C'est l'imprimerie qui a permis la diffusion non seulement du protestantisme, mais des idées hérétiques.

Écrit par : Charles | samedi, 05 novembre 2016

C'est précisément ce que j'ai écris : "à ces prémices /Valdo, Hus), il manquait une technologie (l'imprimerie) pour devenir un "mouvement de masse"... il est parfois utile de lire entièrement les textes que l'on commente. Cela dit, je ne suis effectivement pas marxiste. C'est grave, docteur ?

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 05 novembre 2016

La Réforme, en principe non étrangère à la foi, comprend également en la vie de Luther son Amour pour certaine petite nonne...

Futurs pasteurs mariés.
Avortements (en cas d'ultime issue), évidente contraception.
Libre choix du couple.

Femmes pasteurs mais, avant tout, le LIBRE ARBITRE chacun finalement placé face à sa conscience.

Écrit par : Myriam Belakovsky | samedi, 05 novembre 2016

"Jusqu'à la Réforme, le catholicisme romain ou orthodoxe était, depuis sept siècle, la religion unique de tous les Etats européens."

1517 - 700 = 817, début du 9ème siècle.

Rappelez-nous à quelles dates l'Espagne, l'Empire Ottoman, la Scandinavie, la Hongrie, les pays baltes sont devenus chrétiens ?

Écrit par : Maître Capello | samedi, 05 novembre 2016

J'aurais en effet dû nuancer, et écrire que "quand un Etat européen se constitue, jusqu'à la Réforme, il se constitue avec une confession unique d'un e religion unique, et c'est le catholicisme ou l'orthodoxie". Mais il s'agit des Etats, non des peuples (ni des principautés quasi tribales) : le pluralisme religieux existe dans les sociétés même quand il est nié par le pouvoir d'Etat. Sur les exemples que vous citez : il n'y a pas d'Etat espagnol avant le XVe siècle, pas d'Etats scandinaves avant le XIIIe siècle, pas d'Etat hongrois avant le XIe siècle, pas d'Etats baltes avant le XVe siècle. Et l'Empire Ottoman n'est pas un "Etat européen", même s'il a pris pied en Europe...

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 05 novembre 2016

"à ces prémices /Valdo, Hus), il manquait une technologie (l'imprimerie) pour devenir un "mouvement de masse"
Il y a toujours eu des hérésies, et pas seulement deux, depuis l'origine du christianisme. Il y a donc eu une révolution technologique des moyens de production et en aucun cas UNE révolution religieuse comme vous le prétendez. Vous mettez la charrue avant les bœufs.

Écrit par : Charles | mercredi, 09 novembre 2016

Quelle diffusion de masse ont pu avoir les hérésies avant l'imprimerie ? Et quelles conséquences ont-elles pu avoir sur l'église ? La révolution technologique précède bien la révolution religieuse, et c'est bien parce qu'elle la précède qu'elle la permet...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 09 novembre 2016

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