mercredi, 11 mai 2016

Vers une acceptation de l’initiative "pour le service public" ?

Le piège est ouvert...

piège à loup.jpgSelon le premier sondage en ligne du groupe Tamedia, l'initiative "pro service public" serait massivement acceptée (58 % des sondés la soutiennent, 27 % s'y opposent), en particulier au sein des électorats de l'UDC, du PS et des Verts. L'électorat de gauche serait donc favorable à une initiative que les partis de gauche appellent à combattre. Pourquoi les défenseurs traditionnels et patentés du service public combattent-ils une initiative qui proclame vouloir précisément défendre le service public ? Et pourquoi la Fédération romande des consommateurs (FRC) ne soutient-elle pas cette initiative, lancée par des journaux de défense des consommateurs ? Parce que l'initiative est mal foutue et dangereuse. "On ne peut pas résoudre les problèmes de trois entreprises totalement différentes -la Poste, les CFF et Swisscom- avec une même solution. Il faut privilégier des approches par secteur (...) (et) définir d'abord c qu'est le service public avant d'en définir les modalités", résume le secrétaire général de la FRC. Reste à en convaincre l'électorat de gauche, plus inquiet des dérives du service public que des menaces que fait peser sur lui une initiative qui porte sa défense en sautoir. Le piège est ouvert, mais il l'a été par par les directions des service publics, et leurs tutelles politiques...


Et si on parlait sérieusement des services publics ?

Et si on parlait sérieusement des services publics ? Foin des définitions juridiques, administratives : un service public, ou une entreprise publique, c'est un service ou une entreprise qui concrétise des droits fondamentaux en échappant à la logique marchande. Cette définition correspond-elle à ce que nous considérons encore comme un service public ? A la Poste, aux CFF, à Swisscom ? Lancée par des journaux de consommateurs, l'initiative s'appuie sur un constat d'évidence -celui d'une dérive marchande des services publics, devenus entreprises en mains publiques, plus soucieuses de rentabilité que d’accessibilité tarifaire et de qualité de prestations. Parler sérieusement des services publics dans ce pays, en n'évoquant (pour le moment) que les services publics fédéraux, c'est rappeler, par exemple, que 1800 bureaux de poste ont été fermés, que des boîtes aux lettres sont supprimées, que le prix de nos billets de train est sans doute le plus élevé au monde, qu'ils sont bondés aux heures de pointe, que les lignes secondaires sont de moins en bien desservies, que depuis 1998, le Parlement fédéral n'a cessé de remettre en cause la notion même de service public, et les moyens de le remplir, en démantelant les PTT et en transformant les régies fédérales en sociétés anonymes et en ouvrant leur capital à l'investissement privé... Mais en interdisant aux entreprises publiques de faire du bénéfice, l'initiative veut aussi leur interdire de financer des prestations non-rentables par des prestations rentables (et les inciter ainsi à abandonner les premières), et de financer, par leurs apports financiers à la caisse fédérale, la formation, la recherche, la coopération au développement, les transports publics... Et c 'est en cela qu'elle est dangereuse.

L'initiative des consommateurs s'inscrit, fort logiquement, dans une logique consumériste : payer le moins cher possible pour des prestations de la meilleure qualité possible. Si elle s'en tenait là, la gauche et les syndicats l'auraient soutenue. Mais elle s'inscrit aussi dans une logique de privatisation rampante des services publics et des entreprises publiques. Ainsi, L'OCDE recommande à la Suisse d'abandonner sa participation majoritaire dans Swisscom, le Secrétariat d'Etat à l'Economie (Seco) salue favorablement cette recommandation, et des élus PLR et UDC emboîtent le pas. Le syndicat Syndicom s'oppose, au nom du personnel, à cette évolution, en rappelant que le développement positif de l'entreprise n'a été possible que grâce à la stabilité apportée par la participation majoritaire de la Confédération à son capital, que cette stabilité a permis des investissements à long terme dans les nouvelles technologies et l'infrastructure de réseau, que la stratégie de l'entreprise rapporte chaque année un demi-milliard à la Confédération et lui a rapporté 19 milliards en une quinzaine d'années, et qu'il n'y a aucune raison que les bénéfices de ces investissements rendus possibles par la participation majoritaire de la collectivité publique finissent dans les poches d'investisseurs privés opportunistes -pas plus qu'il n'y a de raison pour que ces bénéfices ne puissent financer des prestations déficitaires.

Il n'y a pas de désamour des Suisses pour leurs services publics -il y a, pour le moins, une inquiétude, et pour le plus un refus, de ce qu'ils menacent de devenir. Et c'est cette inquiétude, et évidemment ce refus, qui nourrissent les chances de l'initiative, et le soutien que semble lui apporter l'électorat populaire de l'UDC et de la gauche.

16:03 Publié dans Suisse, votations | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : service public, services publics, la poste, swisscom, cff | |  Facebook | | | |

Commentaires

Il fut un temps où je pensais que les entreprises en mains publiques devaient être plus efficaces et compétitives sur le marché sans profiter de subventions. Je pense toujours qu'on peut faire mieux.
Seulement voilà, les règles ont changé, la compétition s'est mondialisée et les rendements, parfois indécents, la quête suprême qui ne fait qu'engraisser les investisseurs et donc valoriser la rémunération de la monnaie au détriment du travail.
En fait, on demande tout et son contraire aux services publics et nous les mettons dans une situation impossible qui justifiera à terme la privatisation générale des services, y compris des tâches régaliennes.

Alors que faut-il voter ?

Je ne bouderais pas mon plaisir d'infliger une bonne claque à tous ceux qui se sont foutu de la gueule du monde en ne respectant pas l'initiative Minder. Non seulement les hauts salaires ont pris l'ascenseur pour atteindre des niveaux hallucinants injustifiables, mais les banques continuent à distribuer des bonus impunément.
Mais alors pourquoi ne pénaliser que ce secteur et laisser les mains libres au privé ?

Je ne serais pas mécontent non plus si on pouvait conserver mon bureau de poste à la route d'Aïre qui est condamné et qui sera remplacé par un service minimal au tabac d'à-côté.
Mais qui aura encore envie de travailler pour des entreprises bridées qui n'auront plus que l'ambition de respecter la loi et qui se feront bouffer à terme par des concurrents plus efficaces et motivés ?

Ce dispositif ne s'appliquerait qu'aux prestations de base.
Allons-nous copier le scénario de la LAMAL ? Les CFF devront-ils augmenter radicalement leurs revenus immobiliers et autres pour assurer le transport ?
Pourtant, le prix réel du billet de train devrait être du double pour couvrir les charges alors qu'il est déjà plus cher qu'un trajet en voiture ?

Bref, je pense que je vais m'abstenir. Je ne tiens pas à participer à la dégénérescence du service public, mais il me semble condamné à terme. Pour une simple raison : Nous voulons tout, tout de suite, et au meilleur prix.
Nous sommes donc tous (ir)responsables du monde dans lequel nous vivons. Faudra pas venir pleurer au final car il y suffisamment longtemps que nous avons été avertis et nous persistons dans nos travers.

Écrit par : Pierre Jenni | mercredi, 11 mai 2016

Je voudrais encore dire quelque chose.
Depuis que j'ai pris un peu plus au sérieux mon devoir citoyen et que je tente de creuser objectivement (entendu par là; en résistant à mes inclinations premières et en observant mes réactions à la lecture des arguments de ceux que je réfute), j'en arrive de plus en plus à ne plus savoir que voter.
Je prends un simple exemple qui me concerne directement. La mobilité.
Je suis favorable à une traversée du lac. Mais je préfère une traversée de la rade. Et je ne supporte pas les arguments des initiants qui nous mènent en bateau en prétendant que ce projet règlera nos problèmes de bouchons en ville.
Et je ne parle pas du financement...
Bref, j'en viens à me dire que je pourrais très bien renoncer à assurer mon devoir civique pour la plupart des scrutins car les avis sont naturellement partagés et chaque point de vue se défend.
Je n'arrive plus à m'identifier à un courant. Je ne pourrai jamais faire partie d'un club. Et je me dis que tout ça fait partie des distractions de l'humanité, au même titre que les "anges de la réalité" que mes filles regardent à la TV ou que les autres émissions pour les grands qui sont à peu près du même acabit.
Reste une question. Comment participer ?
Et comment faites-vous Pascal pour trouver de la motivation dans votre engagement politique ?
Il faut être con ou cynique. Ou peut-être simplement avoir peur de s'emmerder.

Écrit par : Pierre Jenni | mercredi, 11 mai 2016

Des fois, c'est comme quand on regarde une connerie à la télé : avec un peu de distance, on finit par y trouver de l'intérêt, même là où personne n'en avait mis...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 11 mai 2016

Oui, un intérêt anthroposophique. C'est tellement hallucinant que ça en devient une curiosité. Quitte à se sentir voyeur.

Écrit par : Pierre Jenni | jeudi, 12 mai 2016

Pour moi, les risques liés à cette initiative (au titre accrocheur, bien dans l'air du temps marketing) sont bien plus graves que soulevés -trop rarement - ici ou là. C'est une question en trompe l'oeil à laquelle il faut clairement dire NON. Après il sera trop tard pour dire "mais on avait pas compris l'enjeu comme ça" .. on voulait "garder nos services publics". Si les initiants avaient été honnêtes, ils auraient demander la nationalisation des entreprises pour qu'elles soient 100% publiques et auraient alors précisé l'augmentation d'impôts nécessaire pour les faire non seulement vivre mais pour les développer.
Dans un monde d'ouverture, cette initiative est dangereuse, mensongère et il faut y répondre non, clairement.

Écrit par : uranus2011 | jeudi, 12 mai 2016

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