mardi, 15 mars 2016

Amanuel : un cas exemplaire

droit d'asileL'air pourri du temps
Il était quatre heures du matin, vendredi dernier, lorsque les policiers ont fait irruption dans le logement d'Amanuel G, de son épouse Shishay, enceinte de cinq mois, et de leurs deux petites filles, pour emmener le père, menotté, et l'expulser vers l'Italie sans lui laisser le temps de préparer ses affaires et de dire au revoir à sa famille, sans même autoriser se femme à lui parler en tigrinya, leur langue. Beautés des "renvois Dublin".
"Un renvoi inhumain et incompréhensible", dénonce le Centre social Protestant. Inhumain, certainement. Incompréhensible ? Exemplaire, plutôt : de l'air pourri du temps, en tout cas. En Allemagne, l'extrême-droite xénophobe (pardonnez le pléonasme) a fait un carton aux élections régionales...


Le droit de rester, et le droit de revenir
Amanuel avait fui, seul, son pays sous la botte, l'Erythrée, et obtenu l'asile en Italie, mais un drôle d'asile : dans la rue, en vivant de la charité des oeuvres d'entraide.Sa femme avait aussi pris le chemin de l'exil, mais en Suisse, y avait obtenu pour elle et ses filles une admission provisoire sans droit au regroupement familial. Amanuel l'avait tout de même rejointe, avait demandé l'asile chez nous, se l'était vu regfuser puisqu'il l'avait obtenu en Italie, avait fait recours et avait été débouté. Il devenait expulsable. Il a été expulsé.

Ainsi a-t-on renvoyé, brutalement, de Genève où il vivait vers l'Italie d'où il venait, un requérant d'asile érythréen dont la famille est en Suisse, qui n'a connu de l'Italie que les trottoirs des rues et la survie par la charité, qui a fait tout ce qu'il pouvait faire pour s'intégrer en Suisse, se présentait chaque semaine à ce qu'on appelait naguère la "police des étrangers", ne présentait aucun risque de fuite puisque toute sa famille était en Suisse et qu'il avait précisément gagné la Suisse pour la retrouver. Un requérant modèle, soutenu par 2500 personnes (dont deux anciennes présidentes de la Confédération) au bas d'une pétition. C'est dire s'il était indispensable et urgent de l'expulser à l'aube...
 
Dans trois mois, on votera en Suisse sur une révision de la loi sur l'asile, qui ne remet nullement en cause des pratiques comme celles qui viennent d'être décrites, mais que l'UDC a combattu par référendum parce qu'elle considère qu'elle ne les aggrave pas assez. Et on est assez mal pris, dans cette votation, puisque quel que soit le mot d'ordre que l'on donne, on le donnera contre l'asile : dire "oui" à la révision de la loi, c'est, malgré la seule avancée qu'elle contient (l'aide juridique gratuite accordée aux requérants), entériner la pratique actuelle. Et lui dire "non", c'est offrir une victoire à l'UDC, qui a lancé son référendum parce que cette petite avancée la révulse, alors même que cette assistance juridique sera confiée à des personnes désignées et contrôlées par le Secrétariat d'Etat aux migrations. La nouvelle loi va, si elle est acceptée, accélérer les procédures et regrouper les requérants dans des centres fédéraux, dont on peut parier que la plupart seront installés dans quelques trous du culs du monde, à l'écart de la population et de la vie "normale" de ce pays.

Un "non de gauche" à cette loi bien représentative du climat actuel "est peut-être malgré tout possible à condition de faire preuve de beaucoup de pédagogie", écrit Arnaud Thiéry dans "Pages de Gauche". Un "non de gauche" est possible, c'est vrai -mais dans les urnes, il ne se distinguerait pas du "non" d'extrême-droite. Il ne s'en distinguerait qu'avant, dans la campagne qui précédera le vote. Et il nous faudrait alors un engagement massif, et sans faille, de toutes les forces politiques et associatives qui se battent pour le droit d'asile, pour que ce "non de gauche", et l'argumentation qui le porte, détourne le sens même du débat engagé par le référendum de l'UDC...

En attendant, on vous donne rendez-vous samedi, à 14 heures, à Genève, place Neuve, pour la "Journée nationale pour le droit de rester", et le droit d'Amanuel de revenir.

17:43 Publié dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : droit d'asile | |  Facebook | | | |

Commentaires

"La veille du 16 juillet, où à l'heure du laitier, des policiers vinrent frapper aux portes des familles juives de Paris et de sa banlieue, René Bousquet pria son ami Amédée Bousquet de passer à l'action"

Écrit par : briand | mardi, 15 mars 2016

Erratum : Amédée Bussières et non Amédée Bousquet

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 15 mars 2016

Quand on applique la loi, les gens s'offusquent... Quand la loi n'est pas appliquée, les gens s'offusquent aussi... Une loi sur mesure pour chaque individu n'étant pas possible alors que faire.... Pourquoi lui et pourquoi pas l'autre ?

Écrit par : Davide | mercredi, 16 mars 2016

Il y a toujours de bonne raison à ne pas vouloir appliquer une loi. Mais alors à quoi cela sert-il de légiférer, de prévoir un cadre légal à toutes ces problématiques ? Certes l'issue est choquante mais pourquoi sa famille ne l'a pas rejoint en Italie où il avait obtenu un statut de réfugié ? Certes l'issue est inhumaine dans sa froideur administrative mais comment faire autrement ? Car sinon aucun renvoi ne serait justifié, autant dire que les règles n'existent plus.
p.s. @ briand .... l'amalgame avec les descentes visant à arrêter les juifs me semble indigne : il blesse autant la mémoire de ceux qui les ont vraiment vécues qu'il stigmatise ceux qui ne font qu'appliquer la loi (dura lex sed lex) .

Écrit par : uranus2011 | mercredi, 16 mars 2016

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