lundi, 04 janvier 2016

Il faut fermer l'Usine. Pis voila. Pis c'est tout.

Et soudain, dans la nuit d'un samedi et d'un dimanche de décembre dernier, à Genève, les GPS médiatiques et les boussoles politiques s'affolèrent et les cartes de géographie se brouillèrent : éditorialistes et correspondants se mirent, après une manif "sauvage" ayant "dégénéré" en tags et casses de vitrines, à confondre Genève et Sarajevo. Genève "défigurée", sanglotait "Le Temps", qui évoquait aussi le "chaos", la "Tribune" préférant écrire d'un "grand saccage". Lorsqu'un èmecégiste avait comparé une précédente manif et les tags qu'elle avait laissé derrière elle à la "Nuit de Cristal" nazie, on s'était indignés. Là, on se contentera de ricaner.  On a les débuts d'années débonnaires.


On a les Caton qu'on peut, ils ont les Carthage qu'ils méritent

usine fermée.jpg



Sa vitrine éclatée, et la façade du Grand Théâtre peinturlurée, Gominator tempête : "Il faut fermer l'Usine". Les Gominatorettes embraient : "Il faut fermer l'Usine". Chez eux, c'est un réflexe : quoiqu'il se soit passé, "Il faut fermer l'Usine". L'Arve déborde ? "Il faut fermer l'Usine". Les instits sont en grève ? "Il faut fermer l'Usine". De possibles djihadistes sont signalés dans le région ? "Il faut fermer l'Usine". Le canton n'a pas de budget ? "Il faut fermer l'Usine". On a les Caton qu'on peut, ils ont les Carthage qu'ils méritent. Lorsque des hooligans casseront, comme ils aiment aussi le faire -mais sans cause, eux- au sortir d'un match à la Praille, Gominator et les Gominatorettes exigeront surement, de même, la fermeture du stade. Surement. D'ailleurs, les gars du Black Block, là, pour la prochaine manif, celle qui rassemblera 5000 personnes tous les samedis après la fermeture de l'Usine, si vous voulez vraiment casser, ne vous arrêtez pas devant le Grand Théâtre, continuez jusqu'au Stade de la Praille...

Mais faut pas croire, quand même : à droite, ils n'ont pas tous en tête que "fermer l'Usine". Mais ils ont tous en tête de couper dans les subventions et les soutiens à la culture ("réduire la voilure", qu'ils disent, ces régatiers du budget). Dont celles à l'Usine, évidemment, mais pas seulement. Toutes les subventions à la culture, on vous dit. Toutes ou presque : ils ont exempté le Grand Théâtre de coupe. Le meilleur moyen d'attirer sur lui pots de peintures et huile de vidange. Notez qu'ils ont aussi coupé dans les subventions sociales. Ben oui, y'a pas de raison, les pauvres, c'est comme les cultureux : parasitaires. Par contre, ils n'ont rien coupé dans les cadeaux que la Ville fait à ses conseillers municipaux. Faut pas mélanger les torchons et les serviettes : nous (les serviettes, donc) on a des droizaquis. On va donc couper dans la subvention à la Coulou ou au Caré, qui offrent des repas aux nécessiteux, mais pas dans les indemnités repas des zélus municipaux. On va aussi couper dans les subventions de l'association de défense des chômeurs et de l'association de lutte contre l'injustice sociale et la précarité, mais pas dans nos jetons de présence. Parce qu'on les vaut, nos jetons de présence. Et puis on va couper dans les subventions aux colonies de vacances. Mais pas dans les participations aux petits voyages des commissions du Conseil Municipal. Parce qu'on a besoin de prendre l'air. Même si on n'en manque pas, d'air. Quant à la culture, on coupera dans les subventions aux théâtres, aux orchestres, aux galeries, aux musées... mais on se gardera les places gratuites pour les concert de l'OSR (à qui on a chouravé 200'000 balles) au Victoria Hall. C'est tout nous, ça : la culture, on aime. C'est les cultureux qu'on n'aime pas.

Du haut de notre tour d'ivoire, tel Simon le Stylite observant chaque paroisse instruisant un procès en hérésie, les unes celui des lieux alternatifs acceptant de recevoir des subventions, les autres celui des élus ne renonçant pas à tenter de comprendre les raisons d'une colère briseuse de vitrines et tagueuse de façade, on s'est trouvé alors, à peu de frais, d'une intelligence exceptionnelle. Quoique fort relative aux invectives réciproques des tribus adversaires. D'un côté le Black Block, de l'autre le Right Block, on est servis.

D'ailleurs, il faut fermer l'Usine.

 

18:41 Publié dans Culture, Genève, Politique, voeux | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Excellent ! Mais très triste constat.

Écrit par : Mère-Grand | lundi, 04 janvier 2016

C'est à se demander comment vous supportez encore de participer à cette mascarade politique. J'imagine que vous avez besoin de distraction.
Poggia et Buchs dénoncent le lobbyisme parlementaire fédéral, et vous les dérives d'une droite municipale frustrée par son exécutif. Mais au final, tout ce beau monde se nourrit de ces bisbilles.
En participant à la chose publique, vous perpétuez l'immobilisme, justifiez les antagonismes et laissez croire aux électeurs, à défaut de vous en convaincre, que vous servez à quelque chose.
Une véritable force de résistance devrait s'incarner dans une opposition ferme en renonçant à partager le pouvoir. Et ainsi retrouver un peu de crédit auprès du Souverain.

Écrit par : PIerre Jenni | mardi, 05 janvier 2016

Les commentaires sont fermés.