lundi, 26 octobre 2015

La gauche socialiste et ses "fondamentaux" : A la recherche du socle perdu...

Où en sommes-nous, à gauche (et plus précisément au parti socialiste) de nos "fondamentaux", de leur respect, de leur révision, de leur oubli ? Qu'est-ce qui distingue la gauche de la droite démocratique (de l'extrême-droite, on espère bien  que la question n'ait même pas à être posée ? En d'autres termes, la gauche, aujourd'hui, c'est quoi ? Et ça veut dire quoi, "être socialiste" ? Faute d'un projet social et économique "alternatif", le PS occupe, et il a parfaitement raison et légitimité de le faire, le terrain sociétal (culturel, éducatif), celui des libertés individuelles, de la recomposition des modèles familiaux, de l'"ouverture", du "vivre ensemble", du "multiculturel" -tous thèmes qui lui assurent un ancrage dans les classes "moyennes" issues de l'université, mais ne lui permettent pas de retrouver dans les classes populaires (ouvrières, employées, chômeuses) l'ancrage perdu (en Suisse, le premier parti "ouvrier", au sens sociologique et politique du qualificatif, c'est l'UDC...), sans lequel ce parti, et la gauche en général, ne relève plus que d'un vague progressisme culturel, sans danger pour les maîtres du jeu social et économique -qui peuvent d'ailleurs même adhérer à ce "progressisme" irénique.


La gauche fait le poing ? Qu'elle le lève...

Le virage "social-libéral" d'une partie de la social-démocratie a laissé en friche le champ politique qu'elle occupait, celui du socialisme réformiste, démocratique et étatiste -et ce sont d'autres forces de gauche, nouvelles, qui y ont pris, ou tenté de prendre, sa place, comme Podemos en Espagne et  Syriza en Grèce, avec pour programme et, quand elles le peuvent, pour action, le programme et l'action qui furent les marques de la social-démocratie : construire un "Etat social" capable d'assurer la concrétisation des droits fondamentaux et l'égalité des droits, la solidarité internationale, les libertés individuelles et collectives. En Grèce, notait Jean-Marie Meilland dans "Gauche Hebdo" (du 27 mars), "Syriza, mouvement de gauche radicale, et c'est tout à son honneur, se charge du travail de toute la gauche", et en particulier de celui de la social-démocratie, courant devenu "souvent amnésique" et dont la gauche "radicale" défend l'héritage. Syriza s'est en effet à ce point chargée "du travail de toute la gauche" qu'elle s'est même chargée de l'héritage du Pasok en acceptant finalement un "diktat européen" contre lequel elle avait mobilisé les Grecs, avec succès -au point de leur faire accepter le virage qu'Alexis Tsipras lui avait fait à elle même accepter. Que lui reste-t-il alors à cette gauche "radicale" pour se différencier de la gauche "modérée" ? En quoi cette gauche issue de la gauche révolutionnaire se distingue-t-elle aujourd'hui de ce que fut la gauche réformiste jusqu'au début des années '80 du siècle dernier ? La rhétorique, sans doute, mais au-delà ? "Moderniser la gauche, ce n'est pas abandonner ce qui en fait l'identité. Il ne faut pas perdre de vue l'essentiel : la gauche doit transformer la société", rappelait la Verte Cécile Duflot, en quittant le gouvernement français, pendant que François Hollande, lui, refusant de changer quoi que ce soit à la ligne fixée à ce gouvernement, appelait à la suivre en allant "plus vite et plus loin" encore -mais aller plus vite où ? Et à quel prix politique ?

"La gauche ne peut pas mourir", écrit Jean-Claude Rennwald en conclusion des textes qu'il réunit dans "La gauche fait le poing" (Editions Favre, 2015). La gauche "ne peut pas mourir" parce qu'elle n'a fini son travail. Que "le principal clivage qui traverse notre société, c'est toujours celui qui oppose (....) les travailleurs aux capitalistes". Et qu'il faut donc "repartir à la reconquête des classes populaires". Exigence à l'inverse du satisfecit paradoxal décerné par le socialiste français Malek Boutih : "La gauche se meurt, non pas parce qu'elle a échoué, mais parce qu'elle a réussi", qu'elle a réalisé son programme, du moins si on le réduit au programme social-démocrate (l'Etat social, l'Etat de droit, l'Etat régulateur du capitalisme). Bref, on n'aurait "plus besoin" de la social-démocratie, puisqu'"elle est partout", que "plus aucun pouvoir n'est considéré comme naturel, hormis le pouvoir démocratique", qu'"on devient vraiment démocrate quand on apprend à perdre les élections" (le PS français est donc bien parti pour être un modèle de réussite de cet apprentissage), que "les pays vraiment libéraux, ça n'existe plus" (à quoi on ajoutera que "les pays vraiment socialistes", ça n'existe pas encore. Et que ça n'a même jamais existé, du moins dans la durée et l'espace : la Commune de Paris, la Catalogne ou l'Ukraine libertaires, furent socialistes. Pendant quelques semaines ou quelques mois, avant d'être écrasées). Mais alors, de quoi, de quelle force, de quel mouvement, de quelle culture politiques, a-t-on besoin ? De l'increvable anarchisme, certes, comme toujours, forcément, mais encore ? 

Une réponse, ou en tout cas quelques éléments  d'une telle réponse, vient de nous être donnée en Grande-Bretagne, là d'où précisément nous était venue la funeste arnaque du "social-libéralisme": l'élection triomphale, par la base, de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste, sur un programme qui plonge non dans celui de la gauche révolutionnaire, mais dans celui d'une "social-démocratie de gauche", opposée à l'austérité et aux privatisations, favorable aux (re)nationalisations, au renforcement des services publics, au développement des politiques sociales et des investissements publics. On ne fera pas d'un tel programme un texte sacré, un décalogue de gauche, mais on observera au moins qu'il rompt aussi radicalement qu'il est possible pour un parti tel que le Labour, qui n'a jamais été à l'aile gauche du mouvement socialiste, avec les enfumages blairistes. Et on observera aussi qu'il a été porté à la tête de ce parti, en la personne de Jeremy Corbyn, grâce à un assez formidable mouvement de la base -et d'une base renouvelée par des adhésions massives (ou des réadhésions d'anciens militants que le blairisme avait fait fuir) d'hommes et de femmes qui ont "fait leurs armes" politiques dans la rue et les mouvements sociaux, dans les manifestations contre l'austérité, l'exploitation  du gaz de schiste ou la guerre en Irak. Ce mouvement, qui a fait plus que doubler le nombre des membres du parti en quatre mois, pour le porter à plus de 600'000, est venu d'en bas : ce n'est pas la prise d'un parti par un groupe organisé à cette fin, comme Mitterrand en constitua un pour prendre le PS, ni la constitution d'un nouveau parti de gauche proclamant être la gauche, le socialisme et le mouvement ouvrier,  à lui tout seul c'est la reprise d'un parti historique de la gauche, par le peuple de gauche que ce parti avait abandonné, mais que ce peuple de gauche a finalement considéré comme le meilleur outil, malgré tout, dont il puisse se doter pour reprendre sa place.

Car n'y a aucune fatalité à ce que dans nos pays la gauche (toutes formations et et toutes cultures politiques confondues) ne pèse plus, comme en Suisse, que 30 % des suffrages, ni qu'elle ait égaré dans les salles des pas perdus des parlements l'hégémonie culturelle qu'elle avait réussi à conquérir, et sur laquelle elle s'est paisiblement endormie, jusqu'au réveil en fanfare sonné par des extrêmes-droites (et des droits accrochées à leurs basques) décidées à lui faire payer à elle, la gauche, la défaite historique, et que l'on avait voulu croire définitive, des pensées tribales et régressives naufragées en 1945.

La gauche fait le poing ? Qu'elle le lève...

16:22 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : gauche, ps, corbyn | |  Facebook | | | |

Commentaires

Jendi dernier, les paysans ont manifesté à Berne sur la question du prix du lait. http://www.rts.ch/info/suisse/7191579-les-paysans-manifestent-a-berne-pour-exiger-un-prix-du-lait-equitable.html

Comme vous le relevez avec l'élection triomphale de Jeremy Corbyn, le mouvement vient d'en bas. C'est la clé.

Le renouveau de la gauche est programmé. On assiste encore aux derniers soubresauts et à la fuite en avant des grands groupes technologiques illustrée de manière caricaturale avec Uber qui nous fait revivre un instant l'époque de l'esclavagisme. Ces méga-boites transnationales nous ont fourni les outils de leur perte. Le 99 % va enfin pouvoir se relever et dénoncer l'imposture du 1 % insatiable.

Reste à savoir si le basculement se fera dans la douleur et le chaos ou si nous serons capables d'inverser la logique du capitalisme financier, qui s'essouffle, en bonne intelligence.

A mon avis, ça passera d'abord par l'accès aux richesses pour le plus grand nombre qui, selon Jeremy Rifkin, est déjà réalité (zero marginal cost society).

Les recommandations de l'OCDE reprennent les travaux des néo-économistes tels que Stiglitz et Piketty et influencent les politiques gouvernementales dans le monde entier. L'extrême pauvreté a reculé de deux tiers durant les 30 dernières années, mais la classe moyenne s'est appauvrie au profit des plus riches.

Le RBI est une autre piste et la Suisse aura le privilège de confirmer l'ampleur de sa timidité en balayant cet objet sans opposition puisque les deux chambres se sont déjà prononcées. Et pourtant, dans quelques dizaines d'années ça pourrait bien devenir le modèle économique de référence.

Bref, la gauche a de beaux jours devant elle. Mais on ne parlera plus vraiment de gauche, ou de droite, car ces concepts n'auront plus beaucoup de sens dans la société d'abondance qui se profile. Il ne sera plus nécessaire de lever le poing.

Écrit par : PIerre Jenni | mardi, 27 octobre 2015

Qu'elle travaille notamment sans relâche pour assurer du travail à tous ceux veulent travailler. Qu'elle s'engage aussi pour le retour à la paix religieuse qu'elle avait conquise après des décennies de lutte contre les "calotins" tant honnis autrefois, mais accueillis avec tant de compréhension pourvu qu'ils se réclament de l'Islam.
Ce pourrait être un premier pas pour retrouver le Socialisme auquel nous étions attachés.

Écrit par : Mère-Grand | mardi, 27 octobre 2015

"Par l’extrême-gauche doivent donc arriver de nouvelles idées, qui deviendront la nouvelle base idéologique de la gauche. Ces idées, nous le suggérions dans l’article précédent et notre conviction n’a depuis fait que croître, ce sont les idées libertariennes, tout comme le libéralisme des Lumières constituait le fonds commun de la gauche française en 1789. De fait, les idées libertariennes ont aujourd’hui en France la place qu’avaient celles des Lumières dans les années 1770 : essentiellement discutées dans les salons, chez les initiés, mais trouvant de plus en plus d’écho, par leur caractère subversif, dans des strates très diverses de la population. Leur fraîcheur dans le spectre politique actuel, qui permet aux libertariens de ringardiser dans pratiquement n’importe quel débat (je pense n’être pas le seul à avoir connu ce plaisir savoureux) en traitant – pour faire court – autant un UMPiste qu’un sympathisant PS ou FDG de « conservateur », d’ennemi de la liberté, de policier de la pensée et de l’action, leur donne un avantage considérable. Il les pare de la posture romantique, dont il ne faut certainement pas négliger la force politique, des authentiques révolutionnaires. Et de fait, être véritablement libéral, aujourd’hui, n’est pas être autre chose que révolutionnaire. Dans un pays aussi corporatisé, où la fonction publique représente un quart de la population active, où la presse est massivement subventionnée, où des pans entiers de l’économie ne sont pas laissés au libre jeu du marché, où l’inégalité devant la loi est plus la règle que l’exception, être libéral implique de souhaiter un brutal coup de balai ; brutal ne signifiant pas ici violent, mais soudain, rapide et large. La grande force de la pensée libertarienne, aujourd’hui, c’est sa capacité à « réenchanter ». Tout comme la pensée libérale chez les révolutionnaires, la pensée libertarienne moderne n’est pas uniforme : alors qu’en 1789 on trouvait des républicains et des partisans plus modérés de la monarchie constitutionnelle, les courants libertariens actuels rassemblent anarcho-capitalistes et minarchistes."
En savoir plus sur http://www.contrepoints.org/2014/02/03/155476-gauche-droite-vers-un-basculement-ideologique-dampleur#hsMKc3ZDqkP6aUVE.99

Écrit par : PIerre Jenni | mardi, 27 octobre 2015

Les commentaires sont fermés.