lundi, 12 octobre 2015

Offensive du canton contre l'Usine : Le franc-tireur et l'adjudant (fable genevoise et édifiane)

Usine Pour le Conseiller d'Etat Maudet et ses sous-fifres, à l'écoute attentive des cafetiers-restaurateurs, oui : un centre culturel autogéré, dès lors qu'on peut s'y abreuver, n'est qu'une sorte de bistrot. L'Usine entretient cinq buvettes bénéficiant d'une autorisation générale les couvrant les cinq, mais à la faveur d'un changement de loi (la fusion de la loi sur les spectacles et de celle sur les débits de boisson, fusion qui en elle-même est exemplaire, par la confusion entretenue entre deux domaines irréductibles l'un à l'autre, et la conception qu'ont certains de la culture...), le Département de l'adjudant Maudet exige que les franc-tireurs du centre culturel alternatif se mettent au pas des bistroquets, et que les lieux de l'Usine où l'on peut boire ou se restaurer soient considérés comme des buvettes, des cafés-restaurants ou des bars, au nom d'une "égalité de traitement" avec les rades, tavernes et auberges, parfaitement ignorante des spécificités du lieu -des spécificités qui le rendent irréductible à un commerce. Mais allez expliquer cela aux ronds-de-cuir de Courteline (et on aime Courteline)...


"Une culture de la culture, véritablement ancrée dans le politique"

Le conflit entre l'Usine et l'administration cantonale a quelque chose d'exemplaire non seulement d'un dialogue de sourds, mais surtout de la confrontation de deux mondes, de deux cultures politiques (au vrai sens du mot politique) radicalement contradictoires : celle, sur la place des Volontaires, fondée sur la liberté et la créativité culturelle et celle, dans les bureaux de l'Etat, fondée sur la normalisation et la réglementation.
L'Usine, c'est 19 associations et activités indépendantes réunies en un même lieu, et ce sont des dizaines de personnes, dont la plupart bénévoles, travaillant "pour garder une ouverture dynamique sur la culture sous toutes ses formes", résume l'un de ses permanents, Clément Demaurex.
Un noctambule genevois sur cinq passe à l'Usine en fin de semaine : avec 2000 visiteurs entre le vendredi et le samedi, plus tous ceux des jours précédents, on est loin du ghetto de marginaux : si l'Usine est toujours un centre alternatif, elle n'est plus, et depuis longtemps, une marge. Elle est même devenue le lieu culturel le plus fréquenté de Genève, tout en étant le plus accessible financièrement, et le plus diversifié : on y va pour la musique, le théâtre, le cinéma, les expositions -mais aussi, évidemment, les rencontres. Et pour y boire un verre. Ce succès même dresse contre elle les rognes corporatistes et les obscurantismes bureaucratiques : si l'Usine n'était, en un peu plus grand, que ce qu'étaient les espaces culturels des squats, elle ne susciterait ni peur, ni jalousies, ni volonté de la remettre dans le rang et dans le cadre -on se contenterait de l'enkyster dans une marge confortable pour l'ordre social et culturel de notre bonne ville... où l'offre culturelle alternative, qui était l'une des plus larges d'Europe il y a une quinzaine d'années, a été progressivement réduite à  la portion congrue -juste celle qu'il faut pour dire, entre deux inaugurations de nouvelles prisons, qu'on n'a pas (encore) totalement épuré la scène culturelle locale. Pour la géographe Marie-Avril Berthet, l'Usine est un modèle de "démocratie culturelle" très rare en Europe -un modèle qui devrait être inspirant, étendu à d'autres lieux, plutôt qu'étouffé par la bêtise bureaucratique, et est de surcroît "emblématique de cette autre particularité genevoise : une culture de la culture, véritablement ancrée dans le politique" -mais victime aujourd'hui de politiciens ancrés, eux, dans le commerce et le fétichisme réglementaire.

"Culture et savoir diminuent en tout homme qui les possèdent la possibilité d'être dupe des mots, d'être crédule aux mensonges. Culture et savoir augmentent en tout homme le pouvoir de comprendre la réalité où il vit. (...) La conscience de cette réalité a une valeur explosive : elle ne peut qu'entraîner à la volonté de la transformer. (...) La bourgeoisie doit donc abaisser la culture, la conscience des gens qu'elle domine". (Paul Nizan, "L'ennemi public n° 1" (1935). Nizan écrit ainsi il y a 80 ans. Mais le temps est-il passé, de cet abaissement de la culture et de la conscience par "la bourgeoisie", de quelque manière qu'on la définisse ? Disons en tout cas qu'entre le sabordage de la Nouvelle Comédie, la condamnation de la Loi sur la Culture à la vacuité et l'application bornée d'une loi sur les bistrots à un centre culturel alternatif, on ne peut pas dire que "la bourgeoisie" genevoise tienne en ce moment la culture en grand respect, sous quelque forme et en quelque lieu qu'elle s'exprime et se créée... Alors imaginez quelle allergie peut susciter après de ses politiciens si peu politiques, et à quels exorcismes ils rêvent de se livrer contre elle, "une culture de la culture, véritablement ancrée dans le politique"...
Vade Retro, Satanas... ou demande une licence de bistroquet...   
     

15:12 Publié dans Culture, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : usine | |  Facebook | | | |

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