lundi, 28 septembre 2015

On tot comença...

Catalogne : (re)naissance d'une nation ou coup politique ?

Catalogne, Espagne, séparatisme

     Les partis en faveur de l'indépendance de la Catalogne (la coalition Junts Pel Si et la gauche alternative de la Cup) ont donc obtenu la majorité des sièges au Parlement catalan, et il ne leur manque que deux pourcents des suffrages pour obtenir la majorité des suffrages dans les urnes (en novembre 2014, un référendum symbolique avait donné 80 % des suffrages à l'indépendance, mais avec plus de 60 % d'abstention -hier, on a dépassé les 80 % de participation). A Madrid, à Bruxelles et ailleurs, on tente de minimiser et on assure qu'on se démènera pour que le choix indépendantiste ne se traduise. institutionnellement, par rien, ou par des miettes. C'est que ce choix est fort subversif du dogme de l'intangibilité des frontières internes de l'Union Européenne (il y eut d'autres sécession en Europe, d'autres éclatements, mais ils concernaient des pays qui n'étaient pas membres de l'UE - : la Tchécoslovaquie, l'Union Soviétique, la Yougoslavie...) : Pour la première fois dans un Etat membre de l'Union Européenne. un vote populaire ratifie un projet de sécession, et derrière les Catalans, il y a, en embuscade sur un projet indépendantiste, les Basques et, à nouveau, les Ecossais. Et d'autres encore, un peu ou beaucoup plus loin.  "On tot commença" (tout commence)...


Sous l'"Union sacrée" indépendantiste, une gauche et une droite, toujours...

C'est une étrange coalition qui s'était formée pour arracher une majorité indépendantiste au parlement régional lors des élections anticipées d'hier, et s'appuyer sur cette majorité pour engager un processus menant à l'indépendance de la Catalogne -et donc à sa séparation de l'Espagne. Il y a dans cette coalition de l'indépendantisme d'opportunité et de l'indépendantisme de conviction.  L'indépendantisme d'opportunité, c'est celui du président de la Catalogne, Artur Mas (un indépendantiste de droite), qui a provoqué ces élections en leur donnant un caractère de plébiscite, pour ou contre l'indépendance. Indépendantistes de gauche (l'ERC) et de droite (CDC) ont fait liste commune avec un objectif unique, supplantant leurs divergences et leurs oppositions dans presque tous les autres domaines : engager le processus de sécession. Des "frondeurs" socialistes (le PS Catalan est opposé à l'indépendance et lui propose en alternative, comme d'ailleurs Podemos, les écolos et les communistes, une fédéralisation de l'Espagne) ou démocrates-chrétiens, des artistes, des sportifs et des intellectuels ont rejoint ce front paradoxal. En face : toute la droite espagnole, la droite catalane à part le parti d'Artur Mas (CDC), presque tout le patronat (et la totalité du grand patronat) catalan. Et au final, après une campagne où l'opposition entre la gauche et la droite a été totalement consumée par l'opposition entre l'indépendance et le maintien dans l'Espagne, ce résultat : ce que les nationalistes écossais n'avaient (d'assez peu) pu obtenir, les nationalistes catalans, de gauche et de droite obtiennent (avec la gauche alternative soutenant l'indépendance mais pas la coalition indépendantiste) la majorité des sièges à l'assemblée, et à quelques miettes près, la moitié des suffrages.

Une nation naît-elle (ou renaît-elle) en Catalogne ? Sans doute. Pour les austro-marxistes, la nation est une communauté de culture fondée sur une communauté de destin : elle est le produit de l'histoire. Pour les jacobins et leurs héritiers, la nation est un choix collectif, délibéré : elle est le produit d'une volonté. Et les uns comme les autres ont raison -mais si on additionne leurs définitions de la nation. Ce que l'histoire produit n'est rien si la volonté politique ne naît pas d'en faire quelque chose, et cette volonté ne peut que s'enraciner dans l'histoire : la nation selon Otto Bauer rend possible la nation selon Ernest Renan, la nation selon Ernest Renan réalise politiquement ce que la nation selon Otto Bauer laisse à l'état de donnée culturelle. Un peuple ne devient une nation que lorsqu'il en décide ainsi : la nation est un acte de volonté -elle n'est ni une ethnie, ni une "race", mais un contrat. Une nation devient une souveraineté quand elle se dote d'un Etat, puisque dans notre monde l'Etat est l'instrument de la souveraineté, et l'existence de l'Etat la manifestation de la souveraineté nationale. Mais qu'on ne s'y trompe pas :  les indépendantistes catalans, ni ceux de gauche ni ceux de droite, ne sont "souverainiste" au sens pervers donné à ce qualificatif en ce moment : leur projet ne contient aucune rupture avec l'Union Européenne (une Catalogne indépendante y demanderait son adhésion), ni avec la zone euro. Il n'exprime pas non plus une volonté de fermeture à l'immigration. Il manifeste au contraire une volonté de plus de libertés et de plus de droits, individuels et collectifs. L'extrême-droite est d'ailleurs absente de la coalition indépendantiste -contrairement à une partie de la gauche de la gauche...

La coalition indépendantiste tenait à la fois de l'"Union Sacrée" et du "Front Unique", et le discours indépendantiste est aussi paradoxal que le front qui le portait : sur la droite de ce front, là où on est passé du "catalanisme" traditionnel, autonomiste, à l'indépendantisme, il tient du calcul économique (l'Espagne "volerait" chaque année 16 milliards d'euros à la Catalogne, soit 8 % du PIB régional), et sur sa gauche, on parle de "République de Catalogne", de la référence au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, du droit de la Catalogne à décider de son appartenance ou non à l'Espagne,  référence renforcée par la mémoire de la Catalogne comme bastion antifasciste, et par les provocations de la droite espagnole, comme celle d'un ministre de l'éducation promettant d'"espagnoliser les Catalans", du parti "populaire" promettant la catastrophe économique en cas d'indépendance (la Catalogne est pourtant la région la plus riche d'Espagne) ou de l'évêque de Valence appelant les fidèles à prier pour "l'unité de l'Espagne" et à rejeter une sécession "immorale"... Toutes provocations qui ont convaincu nombre de Catalans plutôt partisans d'une Espagne fédérale que d'une Catalogne indépendante de rejoindre ce dernier projet, puisque même celui du fédéralisme était voué aux gémonies par une droite "espagnoliste" refusant tout dialogue non seulement avec les indépendantistes, mais aussi avec les fédéralistes.

Le 11 septembre, plusieurs centaines de milliers de personnes, sans doute plus d'un million, avaient défilé à Barcelone et transformé la fête nationale catalane, la "Diada", en gigantesque manifestation indépendantiste. L'indépendance, c'est "le progrès", "la dignité", "la liberté" lisait-on sur les banderoles de la manifestation. Au prix d'une rupture d'avec l'Espagne ? Les indépendantistes le nient ce avec quoi ils veulent rompre, c'est l'Etat Espagnol, les peuples d'Espagne. Et encore moins avec les habitants de Catalogne qui ne se reconnaissent pas comme catalans, ni avec ceux qui se reconnaissent comme autant (ou plus) espagnols que catalans (un sondage paru avant le vote suggérait que 21 % des habitants de Catalogne se définissaient uniquement comme Catalans, 25 % plus comme Catalans qu'Espagnols et 42,1 % autant catalans qu'espagnols (le pourcentage de ceux qui se définissaient comme d'abord, ou uniquement, espagnols n'atteignait pas 10 %).

Ce que l'"Union Sacrée" indépendantiste recouvrait le temps d'une élection plébiscitaire ressurgira, sous forme d'une question à la fois simple et fondamentale : la Catalogne, oui, mais quelle Catalogne ? celle, libérale, d'Artur Mas et de son parti, ou celle de la gauche indépendantiste, qui met dans le projet d'indépendance tout autre chose que ce qu'y met son partenaire de droite -un partenaire qu'elle n'a été admis comme tel que pour le temps de se libérer de la droite espagnole, avant que de pouvoir se libérer de la droite catalane, y compris d'Artur Mas, dont l'indépendantisme ne pourra sans doute pas recouvrir longtemps la gestion, désastreuse pour les plus pauvres, de la crise sociale qui frappe la Catalogne comme le reste de l'Espagne ?
Sous l'"Union sacrée" indépendantiste, reste le bon vieux, solide, pérenne, clivage entre une gauche et une droite...  

15:53 Publié dans Europe, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : catalogne, espagne, séparatisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

Moi, je suis toujours pour donner leur indépendance aux indépendantistes, qu'ils soient corses, catalans ou bretons, par exemple. Mais c'est tout ce que l'on doit leur donner. Pour le reste, qu'ils se débrouillent tous seuls. Ca a l'avantage de débarrasser les pays d'origine, dans le cas de la Catalogne l'Espagne du problème.

Et puis, le "clivage entre une gauche et une droite" sous le couvert de l'indépendantisme est une erreur conceptuelle majeure. Pensez-vous que les corses indépendantistes soient de gauche? Au contraire, ils sont très fachos... Quant aux catalans, ils sont frustrés avent d'être de gauche ou de droite.

Écrit par : Déblogueur | mardi, 29 septembre 2015

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