mardi, 19 mai 2015

Soutenir les derniers cinémas indépendants, pourquoi ?

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Entre les deux lourdes propositions de crédit pour la rénovation et l'extension du Musée d'Art et d'Histoire, d'une part, la construction de la Nouvelle Comédie, d'autre part, s'est glissée, dans l'ordre du jour du Conseil Municipal de la Ville de Genève, cette semaine (ou le mois prochain), une petite proposition de soutien aux cinémas indépendants de la ville. La commission des Arts & de la culture du Conseil Municipal propose (dans un vote gauche contre droite) de voter en faveur du projet du Conseil administratif de soutenir, par un crédit de 3,460 millions de francs, les travaux de réhabilitation de quatre de ces cinémas indépendants, le Cinélux, le City, le Nord-Sud et les Scala*. Depuis 1972, treize salles de cinéma de quartier ont fermé. Il ne reste en 2015 de réellement indépendants en Ville de Genève que ces quatre cinémas et leurs sept salles (on y ajoutera le Ciné17...), et leur disparition, pour quelque raison que ce soit, serait un considérable appauvrissement de l'offre cinématographique genevoise, de sa diversité et de sa qualité. D'où la proposition du Conseil Administratif, soutenue par la gauche mais que le PLR, l'UDC et le MCG refusent : payer (un peu) pour voir (beaucoup)...


 * On trouvera le rapport de la commission sous http://www.fichier-pdf.fr/2015/05/08/rapport-pr-1113-a/


L'enjeu, c'est le pluralisme de l'offre cinématographique

Le Conseil administratif de la Ville de Genève propose de consacrer 3,5 millions de francs à aider quatre cinémas indépendants à rénover leurs salles. C'est 50 fois moins que ce qu'il propose pour la rénovation-extension du musée d'Art et d'Histoire. On s'excuse de demander si peu, pour permettre de pouvoir tant voir  : Genève est ville éminemment cinéphile, avec environ 1,5 million d'entrées annuelles dans les différentes salles de cinéma du canton (1,4 million en 2012, dont 210'000, soit 16 %, dans les sept salles de cinéma de quartier). Le cinéma est en outre la première pratique culturelle des 15-29 ans du canton.  Le besoin exprimé par le public lui-même d'une programmation pluraliste et éclectique, et d'entre elle d'une programmation qualitativement exigeante, est donc avéré. La Ville de Genève apporte d'ailleurs déjà  un soutien direct à une telle programmation, avec les Cinémas du Grütli et le Spoutnik. Elle apporte également un soutien à  la production cinématographique suisse, romande et genevoise, avec une contribution de 2,5 millions de francs à  la Fondation romande pour le cinéma CINEFORUM, à  la création de laquelle elle a pris une part active et dont elle est le plus important contributeur. La Ville a en outre octroyé en 2012 une subvention de 20'000 francs à  l'Association du Cinélux pour contribuer à  ses actions de promotion dans le cadre du passage de la salle au numérique. La Ville apporte enfin un important soutien à  la diffusion cinématographique par des subventions à  plusieurs festivals (FIFDH, Cinéma Tous Ecrans, Black Movie, Filmar, FIFOG, Animatou).

L'enjeu, c'est le pluralisme de l'offre : le cinéma nord-américain représente aujourd'hui 60 % des films distribués, des entrées et des recettes des salles de cinéma de Suisse, ce qui a contrario ne laisse que 40 % aux films en provenance du reste du monde (soit en majorité d'Europe, suisse comprise), la moitié de ces films non américains étant produits par les grands producteurs européens, notamment français, et étant des films de divertissement pur (ce qui ne préjuge nullement de leur qualité), il ne reste donc, pour satisfaire à  une exigence minimale de pluralisme culturel, que 20 % des films distribués en Suisse qui soient en provenance de cinématographies nationales non américaines ou non européennes, et/ou à  forte valeur culturelle ajoutée. C'est ce cinéma-là, porteur de valeurs artistiques et culturelles originales, dont les salles indépendantes sont le vecteur privilégié. Or l'évolution technologique (le passage au numérique) a failli être fatale à  ces salles dans tout le pays. La Confédération en a pris conscience et à  mis en Oeuvre depuis 2010 un plan de soutien financier garantissant la moitié des investissements nécessaires pour numériser les équipements des salles. Parallèlement, les salles indépendantes des villes se sont regroupées pour former des entités, à  tout le moins des réseaux, capables de résister aux grands distributeurs et aux salles "multiplex", et de continuer à  assurer la distribution du cinéma d'auteur et du cinéma non américain  et non européen.

 

A Genève, le groupe Pathé gère trois multiplexes totalisant 23 salles, et contrôle 84 % de la part de marché cantonale. Mais le tiers des films sortis à  Genève entre 2008 et 2012 (570 sur 1700) sont sortis dans les salles indépendantes, qui ont projeté 90 % des films suisses en ne pesant que 16 % du marché genevois. Si le cinéma suisse a encore à Genève des spectateurs dans les salles, c'est donc essentiellement grâce aux salles indépendantes, qui, en assurant une offre alternative aux multiplexes (par la provenance géographique des films et par leur contenu artistique et culturel) assurent, avec les salles du Grütli et de l'Usine (le Spoutnik) le pluralisme de l'offre cinématographique à  Genève. Car les films programmés dans les salles indépendantes ne le sont généralement pas ailleurs. Si ces salles n'existaient plus, ces films ne seraient donc plus visibles en salle à Genève. C'€™est particulièrement vrai pour les films issus de cinématographies nationales autres que celles des Etats-Unis, de France et de quelques autres gros pays producteurs "occidentaux". C'est donc particulièrement vrai aussi pour les films suisses. Du fait que les salles indépendantes assurent l'€™essentiel de la diffusion des films suisses, leur disparition confinerait le cinéma suisse dans une marge ne rendant pas justice aux efforts consentis par la Confédération, les cantons et les villes pour le soutenir. La Ville de Genève à elle seule accorde le quart de la dotation annuelle (dix millions de FS) de la Fondation romande pour le cinéma (également soutenue, mais à  moindre niveau, par les cantons romands et la Ville de Lausanne). A ces dotations de collectivités publiques s'€™ajoute celles de la RTS (5 millions, rien que pour le cinéma romand) et de l'€™Office fédéral de la culture. En tout, ce sont une vingtaine de millions de francs qui sont alloués par des entités publiques au soutien du cinéma romand. A quoi servirait-il de soutenir un cinéma qui ne disposerait plus de cinémas pour être vu, sachant qu'€™il ne l'€™est guère, en salle, que dans celles des cinémas indépendants ?

 


 

Au passage, on vous signale le vernissage de l'exposition de la "Art Potache Plaza Galery", créations spontanées de détournements d'affiches de films en hommage au cinéma "Le Plaza" ce samedi 23 mai, 18h, à Urgence Disk Records, 4 place des Volontaires.

 

15:23 Publié dans Culture, Genève | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cinéma, salles de cinéma | |  Facebook | | | |

Commentaires

La question de la culture est importante et je crois que l'on sait pas soutenir la culture à Genève.
Tenez par exemple il y a un film français qui s'appelle Brooklyn. L'actrice principale je la connais un peu. Elle est très jeune vient de Martigny. A coté de cela, elle est championne du monde d'improvisation et seule femme à détenir ce sacre dans un monde si masculin. Le film a pu faire sa place pendant le festival de cannes l'année dernière dans des salles annexes.
Personnes ne pensent à le projeter et pour que justement la possibilité se fasse, le spoutnik sera l'endroit. On sait d'avance qu'il sera rempli.
Mais si je pense aussi au film de Christophe Cupelin "Capitain Sankara" sans le ciné scala la projection aurait été compliquée...pour un film suisse. Le soutien à la culture c'est soutenir les acteurs locaux au lieu de penser à une image internationale qui n'intéresse personne au final.
Si on pensait plus souvent à regarder les acteurs déjà dans la place, on économierait du temps et même de l'argent.

Écrit par : plumenoire | mardi, 19 mai 2015

Aux élus du MCG et d'autres , le Scala -Le Spoutnik- Le Luxe sont des lieux de culture… physique comme le STADE: qui est une surface de conflits entre les lignes.
Putain c'est pas compliqué ,la politique dans l'arène.

Écrit par : briand | mardi, 19 mai 2015

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