mercredi, 06 mai 2015

Liberté d'expression, droit au blasphème : Fourest, sur le fond...

blasphème,liberté d'expression,caroline fourestAu prétexte d'un débat tronqué à la télévision, samedi soir (dans l'émission "on n'est pas couchés" de Laurent Ruquier, sur France 2)  sur le livre de Caroline Fourest "Eloge du blasphème", on revient sur la liberté d'expression, ses limites (si elle en  a), son  caractère fondamental ou instrumental, et son rapport, précisément, à ce "droit au blasphème" que Caroline Fourest (comme d'autres) défend. Le débat, tronqué par l'un des faire-valoir de l'émission, ne fut sans doute ni un grand moment de télévision, ni un exemple de débat de fond, quoiqu'il ait plutôt bien commencé, avant de s'enliser dans le règlement de comptes, et, après s'en être extirpé, se soit plutôt bien terminé. Mais il nous a en tout cas décidé à acheter le bouquin de Caroline Fourest, à le lire et à vous inciter, quoique vous en penserez ensuite, à en faire autant. Parce qu'entre celle qui, en ce moment, risque sa peau (comme l'ont perdue ses copains de "Charlie Hebdo") en défendant et  en explicitant publiquement ce qu'elle écrit, et ceux qui ne risquent guère que leur place (et encore) en tentant de l'en empêcher, ou de détourner l'attention du fond pour la focaliser sur des détails, disons que le niveau de courage et d'engagement est assez inégal...


Ce droit au blasphème sans lequel toute liberté d'expression est illusoire et toute liberté religieuse amputée...

La tuerie de Charlie Hebdo ne débouche sur aucune question profonde et ne peut donner lieu à aucun "débat de société" digne d'intérêt » écrivait Nicolas Tavaglione, dans Le Courrier, deux jours après cette tuerie. Les manifestations massives de soutien à la liberté d'expression et de condamnation du terrorisme épurateur qui ont suivi le carnage furent bien un grand moment de respiration politique, de nettoyage des miasmes qui empoisonnaient le débat public, avec les Zemmour et les Le Pen en tête d'affiche d'un festival d'aigreurs tribales, mais tout de suite après les manifs, voire déjà en même temps qu'elles, le « Je suis Charlie » qui rassemblait les foules fut complété d'un « mais » le dévaluant, et ouvrant la voie à un plus franc « je ne suis pas Charlie », puis d'un « ils l'ont bien cherché »...
Caroline Fourest dut rappeler que « pendant toute son histoire, Charlie Hebdo a publié cent fois plus de caricatures contre l'Eglise catholique que contre les fanatiques musulmans ». Pour elle, et pour nous, « résister à la peur (...), c'est tout l'enjeu ». Non l'enjeu d'une « guerre des civilisations », ou d'une « guerre contre la barbarie » : l'enjeu d'une guerre contre la bêtise. Et contre l'hypocrisie qui, sitôt le carnage connu dans toute son ampleur, avait ouvert le festival des restrictions de solidarité, y compris en Suisse. Cela avait commencé par des protestations d'innocence de la religion au nom de laquelle le crime fut commis : c'est l'Institut culturel musulman de Suisse affirmant que « ces actes ne font pas partie d'une religion »  mais sont le faits d'individus « qui tuent au nom de leur phobie et mettent cela sur le compte de Dieu ». Qui, il est vrai, a compte ouvert quand il s'agit de couvrir des massacres... Le pas suivant, ce fut l'expression d'une certaine « ompréhension» pour les mobiles des assassins : ainsi,  le « Conseil national islamique suisse » se disant « choqué » par le carnage de Charlie Hebdo, s'est empressé de dire sa compréhension pour le « mécontentement répandu avec les provocations répétées du magazine satirique », tout en ajoutant que « cela ne justifie pas l'usage de la violence ». Mais sans doute celui de la censure préalable : Il ne faut pas tuer les dessinateurs et les écrivains mais seulement leur interdire de publier...
Or s'il est insupportable que l'on exige des musulmans qu'ils se désolidarisent d'actes comme le carnage de Charlie comme s'ils en étaient tous a priori complices, il l'est tout autant de les considérer comme ontologiquement incapables de supporter que l'on rie de tel ou tel aspect de leur religion (voire de leur religion elle-même) comme on rit de tel ou tel aspect du christianisme (voire du christianisme lui-même). Traiter l'islam comme on traite les autres religions n'est pas une manifestation d'islamophobie, mais une manière de poser un signe d'égalité entre elles, a rappelé Caroline Fourest (qui ne prône d'ailleurs pas une liberté d'expression sans limite, mais un « droit au blasphème » en tant que remise en cause des tabous). Se souvient-on, dans nos pays, de l'incroyable violence rhétorique des textes (et des images) lancés par les Réformateurs contre l'Eglise de Rome, qualifiée de « grande putain » et son pape d'«étron du diable» ? Si Charlie Hebdo s'en est pris à l'islam, c'est bien parce que l'islam fait désormais partie de notre « paysage religieux » et qu'un journal foncièrement irréligieux comme Charlie, ne pouvait pas ne pas s'en prendre à lui comme il s'en prend aux autres religions.

La France paraît bien seule en ce moment à défendre (mais pour combien de temps encore ?) ce droit à rire des dieux et des prophètes, et Caroline Fourest, Charlie Hebdo et quelques autres bien peu nombreux, à gauche à ne pas vouloir transiger sur ce droit, sans lequel toute liberté d'expression est illusoire, et toute liberté religieuse amputée. Et ce sont celle-là et ceux-là que l'on va accuser d'islamophobie, c'est-à-dire d'intolérance, alors qu'ils combattent précisément toute intolérance ?

14:49 Publié dans Droits de l'Homme, religion | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : blasphème, liberté d'expression, caroline fourest | |  Facebook | | | |

Commentaires

Merci pour ce texte.

Écrit par : norbert maendly | mercredi, 06 mai 2015

Pour ceux qui aimerait acheter son livre on-line ...

https://www.payot.ch/Detail/eloge_du_blaspheme-caroline_fourest-9782246853732

Merci pour elle d'en faire la promotion.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | mercredi, 06 mai 2015

Pas souvent d'accord avec vos prises de position, mais là, merci pour cet article.

Écrit par : grindesel | mercredi, 06 mai 2015

S'il me souvient devant UNI-Mail ,le soir d'un rassemblement quasi spontané, je t'avais fait part de mon embarras d'avoir été Charlie aux temps historiques Post Hara -Kiri , puis d'avoir pris mes distances surtout à la suite de l'éviction de Siné pour antisémitisme en faisant référence au mariage de Sarko-Junior avec la firme Darti.
Le ménage effectué par Val , qui deviendra un courtisan du pouvoir m'a définitivement écarté de la lecture de Charlie dont par ailleurs je trouvais le contenu passablement en baisse de qualité.
Olivier Todd vient de publier un pamphlet qui fait l'unanimité contre lui, en ce sens je trouve sa position courageuse bien que je ne partage pas son manichéisme visant à conforter l'idée d'une France en état d'Apartheid , les familles chrétiennes en disparition face à un lumpen prolétariat musulman que les rieurs" rive gauche" s'efforcent de brocarder instrumentalisant l'idée du tout permis .
Je reste un adepte du "on peut rire de tout mais pas avec n'importe-qui" , je suis en béat d' admiration devant les manieurs de l'auto -dérision , ce qui manifestement ne concerne pas Madame Fourrest et plus près de chez nous, Le Goetl'Haine Terre à pute alias Homme Libre beauf de notre banlieue.

Écrit par : briand | mercredi, 06 mai 2015

Le "à gauche" est de trop.

Écrit par : Pierre Jenni | jeudi, 07 mai 2015

Très bon article. Si seulement il reflétait un avis plus général des socialistes.

Écrit par : Mère-Grand | jeudi, 07 mai 2015

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