jeudi, 19 mars 2015

Massacre djihadiste à Tunis : Hiver arabe

A Tunis, hier, la fusillade d'un groupe de touristes par des djihadistes frustrée de ne pouvoir entrer au parlement pour y commettre un massacre, et se consolant en en commettant un autre devant le musée voisin du Bardo, a fait une vingtaine de morts, en sus des djihadistes qui s'en étaient rendus coupables, abattus par les forces de sécurité. Le "printemps arabe" avait fait tomber les dictateurs d'Afrique du nord : Ben Ali en Tunisie, d'abord, Moubarak en Egypte, ensuite, Kadhafi en Libye, enfin. Sur les décombres de leurs régimes, la démocratie (ou à tout le moins un sérieux engagement dans un processus démocratique) n'avait pu prévaloir qu'en Tunisie : en Egypte, les Frères Musulmans avaient pour un mtemps pris ou récupéré, le pouvoir, que l'armée leur a repris ensuite. En Libye, rien n'a émergé de l« » n sordide du clan Kadhafi qu'une guerre de clans, de tribus, de groupes armés. Et les djihadistes, ralliés pou les uns à la Qaeda et pour les autres à l'"Etat islamique", se sont installés dans les trous noirs de transitions chaotiques, dont la principale puissance (politique, économique et militaire) régionale, l'Algérie, ne se préserve (mais après avoir avant les autres vécu l'expérience d'une "décennie noire" d'affrontements dont on ne sait même pas s'ils ont fait 150'000 ou 200'000 morts) qu'en ayant mis son régime et son président sous perfusion, pour que rien ne change.


Les djihadistes roulent. Pour Le Pen en France, pour Netanyahou en Israël

"Ces derniers temps", écrivait Tahar Ben Jelloun après les attentats de Paris, "la France du repli exprimait des idées qui sentaient mauvais. (...) Des esprits étroits, mesquins, occupaient les médias pour dire sous le poids de leur médiocrité ou de leur égoïsme las combien ce pays s'est laissé "envahir", combien son identité aurait été brouillée"... Il y eut plus d'un million de personnes à Paris, quatre millions dans le reste de la France, pour dire, au moins pendant quelques jours,  autre chose que ce que serinent les Le Pen et autres Zemmour. Pour dire "Je suis Charliue". De ces millions, on peut certes retrancher les quelques dizaines de potentats parasitant cette mobilisation populaire, mais sans la dévaluer elle... parce que c'est elle qui comptait, pas eux... Et à Tunis, hier soir, des milliers de manifestantes et de manifestants ont exprimé leur refus de se laisser entraîner là où les auteurs du massacre du Bardo voulaient les entraîner. En Israël, en revanche, l'accent mis, obsessionnellement, par Netanyahou sur la menace islamique, arabe, palestinienne, terroriste, tous qualificatifs posés comme  synonymes, a fonctionné : les sondages donnaient le Likoud perdant et la coalition de centre-gauche,  autour des travaillistes ressuscités, gagnante, mais c'est le Likoud qui a gagné, avec cinq points et cinq sièges d'avance.

Combien de temps a duré en France l'"effet Charlie" de janvier ? quelques jours, une semaine ? Les sondages donnent le Front National gagnant des élections départementales de dimanche. Combien de temps durera en Tunisie l'"effet Bardo" répondant au massacre d'hier ? Les djihadistes, eux, ont le temps. Non l'éternité paradisiaque qu'ils leur croient ou feignent de croire promise après que leur mort ait complété leurs massacres, mais celle de la démobilisation des opinions publiques, de la récupération de l'effroi et de son recyclage en votes sécuritaires (en Suisse, d'ailleurs, ça fonctionne aussi : la majorité du parlement vient de "regonfler" les compétences des services spéciaux fédéraux au prétexte, précisément, de la "menace djihadiste"... 
"Je ne suis pas Charlie, je suis Charles Martel", avait déclaré, prétentieux mais moins hypocrite que sa fille, Jean-Marie Le Pen, avant de poursuivre : "Je ne suis pas Charlie. Ce journal anarchiste était l'ennemi de notre parti". Fais un effort, Papy, pendant que tu y est, remercie les djihadistes, ils le méritent... Fifille, cependant, te fera la gueule, elle qui tente depuis des ramadans de séduire une partie de l'"électorat musulman"...

Pour qui roulent les djihadistes ? Pour eux, d'abord, évidemment. Mais aussi pour leurs faux ennemis, pour ceux qui, brandissant la menace islamiste, l'exploitent pour rallier à eux ceux que cette menace apeurent. Les djihadistes roulent et votent pour Le Pen en France, pour Netanyahou en Israël. Pour l'UDC en Suisse. Et
"Il faut cesser de se dire que nous avons affaire à des illuminés ou à des fous furieux", écrit Gérard Biard, dans "Charlie Hebdo" : "leurs actes, y compris les plus barbares -surtout les plus barbares-, loin d'être incohérents, répondent à une logique tactique mûrement réfléchie". Des "barbares", les djihadistes ? Marek Halter répond en faisant appel à la mémoire : "Barbare, qu'est-ce que cela veut dire ? Les nazis qui conduisaient les juifs aux fours crématoires demandaient aux orchestres de jouer du Schumann. En quoi deux jeunes musulmans fanatiques endoctrinés sont-ils plus barbares que les généraux hitlériens amateurs de Beethoven ?" et applaudissant à sa musique et aux mots de Schiller dans l'"Hymne à la Joie" de la 9ème ?  Toutes les idéologies totalitaires, et tous les mouvements qui les portent, procèdent de même, en dramatisant les situations et en radicalisant les identités, pour rendre impossible les compromis et forcer à un choix binaire : "pour ou contre nous". "Pour", sans restriction. Et "contre" dès qu'il y restriction au "pour". Il n'y a pas de débat possible, il n'y a de possible qu'un engagement, perinde ac cadaver, ou une exclusion. Une soumission absolue ou la mort, en tout cas le risque de la mort. Les djhadistes ne fonctionnent pas autrement que l'Inquisition, la SS ou les Khmers Rouges.

Certes,
ni ce que les djihadistes croient tuer en tuant les dessinateurs de "Charlie" ou en détruisant les précieux vestiges de civilisations précédant l'islam (ou ce qu'ils prennent pour l'islam), bouddhas afghans, mausolées de Tombouctou, vestiges assyriens, ni ce que les croisés croient tuer en voulant tuer les djihadistes, ne succombera pourtant : "Charlie" n'est pas mort, ni ce qui s'y exprimait. Mais le djihad continue, et la croisade islamophobe aussi. Car ils sont bien qu'utiles les uns aux autres, djihadistes et croisés : indispensables, les uns aux autres. Indissociables, les uns des autres, utilisés, les uns par les autres.

" Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés ! -au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce: ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route !"
(Arthur Rimbaud)

15:44 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tunisie, djihad, terrorisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

Vous avez oubliez de préciser qu'il s'agit d'un sentiment subjectif d’insécurité djihadiste.

Écrit par : Eastwood | jeudi, 19 mars 2015

Non, puisqu'il s'agit d'une providence objective de connivence djihado-croisée...

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 19 mars 2015

"(ou ce qu'ils prennent pour l'islam)"

Auriez-vous la prétention de mieux savoir que les djihadistes ce qu'est l'islam?

Écrit par : Jules | vendredi, 20 mars 2015

Oui : je sais lire.

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 20 mars 2015

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