jeudi, 26 février 2015

« Charlie Hebdo » reparaît, et ça fait du bien... mais à quel prix ?


Charlie Hebdo, liberté d'expression, intégrisme L'increvable liberté des mortels libertaires

« C’est reparti ! », proclame la Une, pleine page, de Charlie Hebdo, reparu hier, deux mois après le massacre de sa rédaction. Numéro 1179 : en couverture, un chien qui court, un Charlie Hebdo roulé dans la gueule et aux basques du chien, Sarkozy, Marine Le Pen, un jihadiste, le pape, un patron, tous canifiés -mais en meute -« tous les trucs et tous les gens qui nous emmerdent » résume le nouveau directeur de la publication, Riss. Charlie reparaît, c'est la seule réponse qu'il fallait donner à la connerie armée, et elle fait du bien. Même si on en parle à notre aise : nous n'avons pas été attaqués, ce ne sont pas nos copains qu'on a massacrés. Prêts à nous battre jusqu'au dernier dessinateur de Charlie pour la liberté d'expression, nous n'allions pas jusqu'à proclamer que nous aussi, on veut être menacés, vivre sous protection policière et risquer à chaque pas, chaque mot, chaque dessin, de nous faire buter. « Je suis Charlie », d'accord, mais pas suicidaire. Charlie a 50 fois plus de lecteurs aujourd'hui qu'avant le massacre de ses dessinateurs et rédacteurs ? La liberté est increvable, mais ceux qui la portent sont bien mortels, eux.


 

«  Je parle dans le vide et dans le noir, cependant, fût-ce pour moi seul, je veux encore insulter les insulteurs » (Jean Genet)

Charlie reparaît, mais dans quelles conditions, et après quelles ambiguités dans le mouvement de protestation contre le carnage de janvier, et quelles tentations de s'en tenir à la compassion pour éviter les affres de la solidarité... Quelles conditions ? Philippe Val se demande si « on peut travailler librement, faire des reportages, écrire, se balader dans la rue, avoir des rapports humains normaux, pour se nourrir, quand on est sous une telle menace ? »... Dans la page qu'il consacre, comme d'habitude, aux « couvertures auxquelles vous avez échappé », le dernier Charlie publie un dessin de Coco : un bunker, avec comme légende « Charlie Hebdo : bientôt de nouveaux locaux ». Fait-on librement un journal libre dans un bunker ?
Et puis, quelles ambiguités suintent du « je suis pour la liberté d'expression, mais... », de la défense de Charlie comme symbole mais pas comme journal, pas comme parole libre allant au bout de sa liberté, avec les seules limites qu'il se fixe lui-même. Il y eut ainsi tout le discours sur la nécessité de respecter les limites que d'autres fixent à votre liberté d'expression, ce « bien sûr, vous êtes libres de tout dire, sauf...». Sauf le blasphème, par exemple. En Iran, le ministère des Affaires étrangères assure que l'attaque contre « des innocents est étrangère à la pensée et aux enseignements de l'islam », mais s'empresse d'ajouter une mise en garde contre « l'abus de la liberté d'expression » et contre « l'atteinte et les insultes aux personnalités sacrées et aux valeurs des religions divines ». Là, les innocents ne le sont plus. Ils deviennent coupables d'attaquer les « valeurs des religions divines ». Et les valeurs des religions pas « divines », puisqu'apparemment il y en a ?  Et qui trie entre les religions « divines » et les religions pas «divines» ? Et d'ailleurs, que peut blasphémer un incroyant, un irréligieux ?  « Nous, on ne peut pas blasphémer, puisqu'on ne croit pas. Le blasphème, c'est pour les croyants », fait dire à l'une des victimes du carnage de Charlie Hebdo l'écrivain Olivier Pourriol...

Le dessinateur de la Tribune de Genève, Herrmann, pour qui l'« innocence » des dessinateurs de presse a été assassinée avec ceux de Charlie, rappelle que s'il « y a deux cent ans, il était interdit de rire de la religion et par dessus tout, du roi. De rire du fort », décèle aujourd'hui un interdit inverse, celui de rire du faible : « le sacré, c'est le faible : l'enfant, le malade, l'infirme, le mort ». Le juif là où il est faible, le Palestinien sous la botte d'Israël. Le musulman en France, le chrétien en Irak. On ne devrait alors rire que du puissant ? Admettons... mais l'abruti armé d'une kalachnikov est puissant face à des dessinateurs armés d'un feutre, si sa puissance se dissout face à un groupe d'intervention de la police... Est-ce à cela qu'on en est réduit, à compter sur les forces spéciales de nos polices pour dégommer ceux qui voudraient nous dégommer?

Si on publie un jour une représentation de qui-vous-savez-qu'on-ne-doit-pas-représenter, on le fera à la Magritte : en précisant « ceci n'est pas un prophète ». Mais peut-être en sera-ce tout de même un. De malheur.
Y'en a-t-il seulement d'autres ?

17:33 Publié dans Droits de l'Homme | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : charlie hebdo, liberté d'expression, intégrisme | |  Facebook | | | |

Commentaires

Nous Ânes-Abrutis, avons d'abord construit le Bunker, avant de nous exprimer, car la "liberté d'expression" à intérêt à se pseudoïfier*, s'anonymouser*. C'est non seulement amusant, mais plus ou moins, et d'ailleurs MOINS que plus, c'est un service minimoume, car il n'y a pas que les sinistres dû au sinistres fidèles, il reste aussi la mise en fiche patronale, locatairiales*, pour quiconque "au premier mot de plainte"... La démocratie déborde d'officine privée et bunkerisée de surveillance des payeurs de facture, ne l'oubliez jamais! De plus la liberté disparait au pluriel, ah!

Quant à Nous Ânes-abrutis, soixante-huitard attardés (ah, que mai 2068 était bien, oui!)responsables de Tout, de la chute des bourses, à l'obscenité ravageuse du libéralisme, NOUS RESTONS TRÈS PRO-FÊTE , ahahah!
*C'est chouette non, ces nouveaux mots français!

Écrit par : Trio-Octet Infernal | vendredi, 27 février 2015

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