vendredi, 13 février 2015

Plus de 300 migrants portés disparus, et 29 morts de froid... « Triton » et le cimetière marin

Quatre bateaux pneumatiques chargés chacun de plus de cent personnes, hommes, femmes et enfants, qui avaient payé 650 euros par tête pour leur rêve d'émigration vers l'Europe, ont quitté samedi dernier les côtes libyennes, après avoir été dépouillées de toutes leurs valeurs et de leurs papiers par les passeurs, qui les ont forcé à embarquer alors que la mer était déchaînée. L'un des quatre esquifs avec 105 personnes à bord, a été récupéré lundi par les garde-côtes italiens. 29 de ces rescapés sont morts de froid pendant le trajet vers Lampedusa. Les trois autres embarcations sont portées disparues, avec les plus de 300 migrants maliens, ivoiriens, sénégalais et nigériens qu'elles transportaient. Le cimetière marin est vaste comme la Méditerranée. Et commode pour la « forteresse Europe » : des dizaines de milliers de corps y reposent ? les statistiques de l'immigration ne s'en portent que mieux, comme les finances des Etats de l'Union européenne qui ont remplacé, à l'économie, l'opération italienne de sauvetage « Mare Nostrum » par l'opération européenne de gardiennage « Triton ».


Nihil enim lacrima citius arescit

Triton, mission européenne, devait remplacer Mare Nostrum, mission italienne lancée après que le 3 octobre 2013, les corps de 360 migrants aient été repêchés noyés à quelques kilomètres des côtes de Lampedusa. Mais Mare Nostrum était surtout une mission de sauvetage des malheureux immigrants naufragés entre l'Afrique du nord (ou le Proche-Orient) et l'Europe, ce que Triton, voué au contrôle de l'immigration, n'est pas. Et les moyens que l'Italie seule affectait à son opération étaient trois fois supérieurs à ceux que l'Europe affecte réellement à la sienne. Résultat : quand les garde-côtes italiens patrouillant à quelques miles des rivages nord-africains pouvaient repêcher les naufragés, les navires européens se gardent bien de s'approcher de ces rivages de départ de la migration, parce que cela sécuriserait trop les migrants qu'il s'agit au contraire de désécuriser. Même si pour cela il faut les laisser se noyer. Bref, Triton ne fait (mal) qu'une partie du travail que faisait Mare Nostrum. Parce qu'en  faire plus et mieux mieux coûterait plus cher et que sur les 28 pays de l'Union Européenne, seuls huit participent à ce qui est supposé être une mission commune.
En 2014, sur les plus de 200'000 personnes (dont un tiers étaient syriennes) qui ont tenté de traverser la Méditerranée, 4200 personnes avaient trouvé la mort dans le grand cimetière marin. Le dernier drame de l'immigration clandestine, celui de la semaine dernière, a fait réagir en Europe, et tout particulièrement en Italie : l'ancien Premier ministre Enrico Letta et l'actuelle présidente du parlement Laura Boldrini ont réclamé le redémarrage de l'opération Mare Nostrum -mais c'est toute la politique européenne d'immigration qui devrait être remise en cause. Une politique à laquelle la Suisse participe pleinement...

Au début de l'année, 27 organisations d'entraide, soutenues par la Jeunesse Socialiste et les Jeunes Verts, demandaient au Conseil fédéral d'accueillir, au moins temporairement, 100'000 des trois millions de Syriennes et de Syriens ayant fui leur pays, les exactions du régime Assad, celles des djihadistes et la guerre civile. Cette demande a été accueillie comme une provocation par la plupart des commentateurs et des acteurs politiques : 100'000 immigrants de plus, presque la population de Berne, dans un pays qui, dix mois auparavant, approuvait une initiative contre l'« immigration de masse » ? Vous n'y pensez pas... Eh bien oui, on y pense. La Suisse avait déjà accueilli dans le passé des populations de réfugiés en nombre comparable : souvenez-vous des Hongrois... mais elle n'a cessé ces dernières années de réduire les possibilités concrètes de solliciter l'asile chez elle. Il n'y a que trois moyens légaux pour des réfugiés d'obtenir le droit d'entrer en Suisse : le statut de réfugié politique, accordé restrictivement, le visa humanitaire, qu'on ne peut plus obtenir dans une ambassade et qui n'est pratiquement plus accordé si on a séjourné dans un pays tiers «sûr », et le regroupement familial, dont on ne peut bénéficier que si des parents très proches ont déjà été admis dans notre accueillant pays. Et même dans ce cas, les octrois facilités de visas provisoires pour des parents de Syriens déjà réfugiés en Suisse n'ont été en vigueur que trois mois, en 2013. Reste le régime de « protection provisoire » donnant doit au travail aux études, à la scolarisation des enfants) prévu dans la loi sur l'asile, auquel la Suisse n'a jamais encore recouru, et qui pourrait parfaitement s'appliquer aux Syriennes et Syriens dont les organisations d'entraide demandent l'accueil et que la Suisse peut, matériellement, parfaitement accueillir. Comme les 28 Etats de l'Union Européenne (plus quelques autres, dont la Suisse) peuvent parfaitement assumer une opération comme Mare Nostrum, qui avait permis en moins d'un an et demi de sauver 160'000 personnes du naufrage.

Naguère, la Suisse justifiait la fermeture de ses frontières aux réfugiés fuyant le nazisme par le tristement célèbre « la barque est pleine ». Toujours pleine, la barque, l'Europe la voit aujourd'hui sombrer à portée de voix et de regard de ses côtes.

12:37 Publié dans Immigration, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : asile | |  Facebook | | | |

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