vendredi, 06 février 2015

Mécénat, sponsoring, partenariat public-privé : Le MAH, Gandur, l'argent, son odeur et son usage...

De la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève, on a déjà beaucoup parlé sous l'angle de la défense du patrimoine architectural, et un peu sous l'angle de son coût financier. On s'est ensuite interrogé sur le projet culturel et scientifique qu'il doit y avoir derrière le projet d'extension du MAH, et qui peut seul le justifier. Sur demande d'une motion présentée par l'Alternative au Conseil Municipal, le MAH et le Conseil Administratif se sont attelés à la conception de ce projet culturel, dont la commission des Arts & de la Culture du Conseil Municipal a reçu les premiers éléments, qu'elle a pu étudier et commencer à débattre (entre quelques interventions folkloriques ou procédurières du MCG, qu'un tel enjeu semble passionner à peu près autant que nous passionne le classement de la Challenge League de foot). Aujourd'hui, un autre enjeu, fait débat : l'enjeu éthique.


Au fond, nos adversaires nous paient pour cracher dans la soupe que nous leur servons

Le débat sur la rénovation et l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève commence donc à prendre une forme politiquement intéressante.
Le projet de rénovation en effet n'est pas, en tant que tel, contesté, sinon dans son ficelage avec, précisément, le projet "Nouvel-Jucker" d'extension, ficelage qui contraint ceux qui soutiennent la rénovation mais pas cette extension là à voter contre la rénovation qu'ils soutiennent, ou pour l'extension qu'ils combattent, puisqu'ils ne peuvent dissocier leurs deux prononcements. 
S'agissant du projet culturel dont témoigne celui d'extension du musée, on est encore dans les généralités consensuelles, c'est-à-dire juste un peu au-dessus (quand même) du niveau d'insignifiance des discours convenus sur une
"ouverture vers la cité et le grand public" qui n'est contestée par personne, pas plus, en soi, que n'est contestée l'extension des surfaces d'exposition.
Nous en arrivons donc à un débat éthique, qui a d'abord porté sur la provenance des pièces de la collection du musée, et porte désormais sur la provenance du financement (pour 40 millions) par la Fondation Gandur pour l'Art (FGA), de la rénovation et de l'extension du musée, en échange de la signature en 2010 d'une convention entre la Ville de Genève et la Fondation du milliardaire Jean-Claude Gandur, dont la fortune a été tirée de l'exploration et de l'exploitation pétrolière, puis des agrocarburants. Avec tout ce que cela implique.

Cet argent a donc une odeur, mais c'est la même que celle qui flotte dans presque tous les musées d'Europe et dans la plupart des opéras : l'odeur de la reconversion "culturelle" de fortunes dont l'origine relève assez rarement de gains à la loterie, du travail à l'usine, de l'agriculture de subsistance ou de la création artistique... Une odeur d'exploitation du travail, d'exploitation des richesses naturelles, de secret bancaire, dont Genève s'accommode fort bien pour le financement de toutes ses institutions culturelles depuis bientôt 500 ans... Avant l'odeur du pétrole, il y eut aussi celle de la poudre et des fonds de cale du transport des esclaves, dont les banquiers de Genève reçurent quelque part des profits, avant que de soutenir l'une ou l'autre des institutions culturelles et sociales de la République. On mesure donc l'ampleur de la tâche qui consisterait à "purifier" ces institutions, à commencer par les plus anciennes (les bibliothèques, l'Université) de tout héritage  matériel éthiquement contestable. En revanche, une tâche d'une ampleur plus à notre portée est de contenir l'influence que peut donner, sur les institutions qu'ils financent, l'argent des financiers privés. Et là se pose, s'agissant du MAH, la question de la renégociation de la convention de 2010 entre la FGA et la Ville.
Mais si la question est posée aujourd'hui à propos de ce partenariat-là, elle se pose, beaucoup plus généralement, à propos de tout les apports financiers privés aux institutions et aux lieux culturels (elle se pose pour la Fondation Wilsdorf comme pour la Fondation Gandur, pour prendre deux exemples genevois), ou aux institutions sociales (le Centre social protestant vient d'accepter une donation de Japan Tobacco...), et elle se pose même à propos des apports publics : après tout, ceux-ci sont financés par les impôts, et donc par les impôts payés par des entreprises dont les sources de profit et des personnes dont les revenus ne sont pas moins contestables que celles de Jean-Claude Gandur.

Jean-Claude Gandur paie des impôts, il n'a pas plus qu'un autre contribuable le droit d'en déterminer l'usage autrement qu'en exerçant ses droits de citoyens. En fait, nous avons, en tant que Conseillers municipaux, plus de pouvoir sur l'usage qui est fait de nos impôts que n'en a Jean-Claude Gandur sur l'usage qui est fait des siens -alors que la comparaison du volume des nôtres et du volume des siens nous renverrait à une humilité plus que franciscaine si nous n'avions pour nous en prémunir la conviction orgueilleuse que nous valons bien plus que nos revenus...
En essayant de remettre en place, entre Max Weber et Jean Ziegler, nos propres idées sur l'argent, sa provenance, son odeur, son usage,  nous nous retrouvons à la fois contre et dans le capitalisme, à la fois adversaires et bénéficiaires de l'exploitation de l'homme par l'homme. Ainsi combattons-nous ce dont nous bénéficions nous-mêmes, et dont voulons que d'autres bénéficient aussi. Lorsque nous revendiquons une amélioration des services publics et des prestations sociales accordées par les collectivités publiques et financées par les budgets publics, nous revendiquons ce qui sera financé par des impôts, dont une part considérable est versée par ceux-là même, individus et entreprises, qui incarnent le système que nous combattons. Nous revendiquons d'ailleurs également que ces individus et ces entreprises paient plus d'impôt qu'ils n'en paient actuellement -et donc que leur poids dans le financement des prestations que nous revendiquons s'accroisse... Et il en va ainsi de la politique culturelle comme de la politique sociale, du financement public du Grand Théâtre ou de l'Usine comme de celui des aides sociales et de l'ouverture des abris de nuit pour sdf...
Il y a plus paradoxal encore : les impôts payés par les multinationales, les potentats, les oligarques, les grands patrons, contribuent à nous rémunérer nous, leurs contempteurs (à citer Jean Ziegler à tout bout de champ, n'oublions pas ce qu'il écrivait et disait lui-même de son statut de parlementaire fédéral, rémunéré par des caisses publiques elles-mêmes alimentées par le produit du secret bancaire, de l'évasion fiscale, de la rapine et de l'exploitation du tiers-monde...). Lorsque nous dénonçons, au Conseil Municipal, la provenance des fonds qui alimentent la Fondation Gandur et lui permettent de proposer de financer l'extension du MAH, nous recevons pour notre prestation dénonciatrice des "jetons de présence" versés par la caisse publique, sans vérifier si cette caisse ne serait pas alimentée par les impôts de Jean-Claude Gandur ou de son entreprise. Si tel était le cas, refuserions-nous nos indemnités ? Nous boucherions-nous le nez en signant notre feuille de présence ?

Au fond, nos adversaires nous paient pour cracher dans la soupe que nous leur servons :  nous sommes, c'est entendu et incontestable le camp du beau contre celui du laid, des bons contre les méchants, des justes contre l'injustice, des purs contre les corrompus -mais nous combattons la laideur, l'injustice, la corruption, avec les moyens qu'elles nous donnent. Quand les Noailles se font les mécènes des surréalistes, va-t-on regarder de très près d'où leur vient leur fortune ? L'"Age d'Or" de Buñuel est-il moins subversif d'avoir été soutenu par ce couple d'aristos ?
Tout est donc question de limites, et de répartition de pouvoir dans l'usage des moyens reçus : après tout,
prendre l'argent et en faire ce qu'elles décident d'en faire, c'est bien ce que les collectivités publiques font avec les impôts que leur versent les contribuables. Il s'agit donc de faire en sorte que "qui paie ne puisse commander" et  que l'influence du mécène, du sponsor, du partenaire (en l’occurrence, de la Fondation Gandur) soit contenue au strict minimum.
Ce qui implique, forcément, si le projet de rénovation extension du MAH est approuvé par le Conseil Municipal (et il le sera), une renégociation de la convention de 2010 entre la Ville et la FGA, avant que le peuple soit invité à se prononcer. Car lui aussi le sera... et il vaudra mieux, alors, pour elle et son projet, que la Ville soit restée maîtresse en son musée.

16:00 Publié dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mah, gandur, fga | |  Facebook | | | |

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