jeudi, 22 janvier 2015

Exercice de conjugaison d'un verbe du premier groupe à l'indicatif présent : « Je blasphème, tu blasphèmes... »

Nous lisions, dans notre quotidien préféré, samedi, que Reporters sans frontières, pour qui « la liberté d'expression n'a pas de religion » (contrairement, souvent, à sa répression) réclame l'instauration d'un « droit au blasphème ». Et nous lisons aussi ce rappel que depuis des plombes, l'Organisation de la coopération islamique tente, dans les instances de l'ONU, d'imposer un «délit de blasphème» pudiquement camouflé en délit de «diffamation des religions»... étrange formulation (mais peut-être tient-elle à une traduction maladroite) : on peut diffamer des personnes, c'est même assez courant, mais comment peut-on diffamer une idée ? et qui serait en droit de s'en estimer propriétaire pour ester en justice en son nom ?


« Notre irrévérence intrépide (doit) pouvoir s'appliquer aux religions  » (Salman Rushdie)

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Je blasphème, tu blasphèmes, il ou elle blasphème, nous blasphémons, vous blasphémez, ils ou elles blasphèment: conjugaison du verbe « blasphémer » issu du latin ecclésiastique, première occurrence connue en français en 1360, ce qui ne nous rajeunit guère : proférer des paroles qui outragent la religion ou la divinité. N'importe quelle religion et n'importe quelle divinité, puisque nous sommes en des temps oecuméniques, interreligieux, de dialogue des croyants et du vivre ensemble nos fois respectives -mais sont-elles encore reconnues comme des fois, celles qui se passent de dieux ?
Quoi que l'on croie et le dise, on sera toujours le blasphémateur de quelque croyance qu'on ne partage pas; la liberté de blasphémer est  indissociable de celle de croire et ainsi garantit-elle la liberté des croyants d'exprimer leur foi... Si le blasphème en tant que tel était réprimé ici comme il l'est dans maint pays, comment feraient pour exprimer leur foi, ces chrétiens pour qui Jésus est Dieu fait homme, ce qui est un blasphème pour l'islam ? Et ces musulmans pour qui Jésus est un prophète, mais rien de plus alors que pour les chrétiens qui voient en Jésus leur Dieu fait homme, le ravaler au rang de Jonas, de Daniel ou de Habacuc, relève du blasphème ? Et nier que Muhammad soit Le Prophète (ce que nient chrétiens et juifs), ou que Dieu soit trinitaire (ce que nient musulmans et juifs), n'est-ce pas un autre blasphème ? Et on ne vous parle même pas de la négation d'un Dieu unique (le judaïsme et le christianisme étaient blasphématoires des dieux romains et de l'empereur divinisé), ou de celle de tout dieu, unique ou non... Alors quoi, puisque chaque foi religieuse est blasphématoire d'une autre et qu'il ne saurait être question de proscrire toute foi religieuse (les régimes qui s'y sont essayés n'ont réussi qu'à diviniser leurs chefs, Petit Père des Peuples ou Grand Timonier), seuls les croyants auraient le droit de blasphémer ? Si je dis, ou que j'écris, que je ne crois en aucun dieu, que je suis convaincu que l'homme a créé les dieux qu'il adore, qu'il les a façonnés non à son image mais à celle de ce qu'il rêve être, ne suis-je pas en train de blasphémer ? Ne sommes-nous pas quelques uns, impies que nous sommes, à être des blasphèmes vivants ?

Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève condamne «  les attentats qui ont touché des innocents » Mais ajoute que «  la liberté d'expression a des limites ». Qui les fixe, ces limites ? Hani Ramadan ? La limite de celle de Cabu et de Wolinski a été fixée, définitivement par un chargeur de kalachnikov... et celle du blogueur saoudien Raef Badaoui par un fouet. On enjoint dès lors à ceux dont les mots ou les dessins ont un poids d'éviter les sujets qui fâchent et les blagues qui choquent. De reprendre le mot d'ordre des repas de famille bourgeoises françaises pendant l'Affaire Dreyfus, « surtout ne pas en parler » (d'où ce dessin de Caran d'Ache, montrant la table familiale, d'abord paisible avec cette promesse : « nous n'en parlerons pas », puis dévastée avec cette légende : « ils en ont parlé »...). Mais si Zola n'en avait pas parlé, Dreyfus serait mort à l'Ile du Diable... Surtout, ne pas parler de religion (ni de politique) ? ne parler que de sport, de bouffe et de cul ? Autant se taire, alors, ne rien dire, ne rien écrire, ne rien dessiner... N'est-ce pas précisément ce que nous prêchent les accommodateurs à l'intolérance ?  « Le dessin de presse, c'est l'art des limites, l'art de savoir jusqu'où aller », résume le dessinateur de la Tribune de Genève, Herrmann -mais qui les fixe, ces limites ? Le dessinateur lui-même, ce qui fait partie de sa liberté, le dessiné, ou les disciples du dessiné ?

Si on peut rire des hommes, on peut rire des dieux; si des croyants peuvent insulter des incroyants, les incroyants peuvent rire des croyances. Si on peut représenter des philosophes, on peut représenter des prophètes. Mektoub : C'est à celui qui veut rire, et à personne d'autre, qu'appartient la liberté de rire, ou de ne pas rire.
Amen.

16:30 Publié dans Droits de l'Homme, Médias, religion | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : religions, blasphème, liberté d'expression, charlie hebdo | |  Facebook | | | |

Commentaires

N'oublions pas Dante, prince des blasphémateurs dans La Divine Comédie.
Le pauvre Mahomet (Maometto) se présente comme un tonneau crevé, ombre éventrée "dumenton jusqu'au trou qui pète" (c'est Dante qui parle, pas moi). Ses boyaux lui pendent entre les jambes, et on voit ses poumons et même "le sac qui fait la merde avec ce qu'on avale"). Il s'ouvre sans cesse la poitrine, il se plaint d'être déchiré. Même sort pour Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife…

Écrit par : jmo | jeudi, 22 janvier 2015

N'oublions pas Dante, certes. Mais n'oublions pas non plus qu'il blasphème pour sa paroisse, en bon chrétien s'en prenant à la concurrence. Et n'oublions pas Artaud, et son "pour en finir avec le jugement de Dieu", et Sade, et son "Français, encore un effort..."

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 22 janvier 2015

Parfait!

Écrit par : Mère-Grand | vendredi, 23 janvier 2015

Est-ce qu'on ne blasphème pas toujours pour sa paroisse ?

Écrit par : jmo | vendredi, 23 janvier 2015

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