mercredi, 17 septembre 2014

« Vote de confiance » à Manuel Valls : Un garde-à-vous résigné

Manuel Valls, qui a promis qu'il  ne changerait « pas de cap », a sollicité et obtenu de l'Assemblée Nationale la « confiance » à son gouvernement, par 269 voix contre 244, moyennant l'abstention de 53 députés, dont 31 députés socialistes et les députés écolos. Si les « frondeurs » socialistes, au lieu de s'abstenir de lui accorder leur confiance la lui avaient refusée, Valls ne l'aurait pas obtenue, et la « fronde » aurait été une rupture. On n'y est pas, ou pas encore : l'abstention est peut-être le maximum de la dissidence autorisée dans un système comme le système français, où le chef du gouvernement est chef d'une majorité parlementaire caporalisée (et le chef de l'opposition, pour autant qu'il n'y en ait qu'un, est chef d'une minorité parlementaire à peine moins caporalisée), Quel sens donner dans ces conditions à un « vote de confiance » ? Dans une démocratie, le vote est libre, et de toute façon, démocratie ou non, la confiance ne s'accorde pas sous la contrainte -sous la contrainte ne peut s'obtenir que la résignation. Le «vote de confiance» arraché par Valls n'est ainsi qu'un garde-à-vous résigné, aussi étranger que possible à l'état réel de la société  et de l'opinion publique françaises : tout sauf confiantes -rageusement déprimées.


 

«   Nous devons toujours pour ne jamais nous égarer être prêts à croire noir ce que, moi, je vois blanc, si l'Eglise hiérarchique le définit ainsi » (Ignace de Loyola)

Dans Le Monde, Claire Gatinois rappelle que pour que des mouvements comme le Front National français émergent, il faut que les autres forces politiques leur fassent place, qu'elles se discréditent comme l'UMP, s'autodissolvent comme le PS, s'enkystent dans quelques bastions locaux comme le PC, deviennent politiquement illisibles comme les Verts. Et dans les pays où les vainqueurs des élections européennes sont à chercher dans la gauche d'opposition, comme en Grèce, en Espagne, en Irlande (ou même au Portugal avec le PS...), il faut que les partis de gouvernements aient laissé l'« économie » et la Commission européenne dicter leur loi, sans être capables d'y opposer une alternative. En France, aux Européennes les deux partis les plus lourdement sanctionnés sont les deux partis d'alternance gouvernementale, le PS et l'UMP, ce qui fait de leur résultat le symptôme d'une crise des institutions de la Ve République et de sa concentration des pouvoirs dans l'exécutif national -présidence et gouvernement.  Quant à l'extrême-droite, elle gagne là où elle a réussi à s'approprier un discours de gauche (le projet économique du Front National de Le Pen père était ultralibéral, celui de Le Pen fille est ultra-protectionniste, un peu comme si on était passé de Reagan à Chavez sans quitter l'extrême-droite) contre le « réalisme » de la gauche gouvernementale, et à le superposer à son vieux fonds xénophobe et raciste, de sorte que l'ennemi ne soit plus le capitaliste exploiteur, mais l'immigrant, et que l'« identité nationale » puisse prendre la place de la conscience de classe : « La critique de l'UE est une posture, le rejet de l'immigration est un socle », résume Anaïs Voy-Gillis, de l'« Observatoire européen des extrêmes ». Quand le Front National d'aujourd'hui récupère l'idée (de gauche) de nation, c'est pour en revêtir celles (de droite) d'ethnie, de race ou de tribu. Il n'en reste pas moins que le vote FN est devenu un vote de classe -sans conscience de classe, certes, mais avec une défiance de classe qui y supplée.

Il y a dix ans, trois Français sur quatre considéraient le Front National comme un « danger pour la démocratie ». Ils ne sont plus aujourd'hui qu'un sur deux de cet avis. «  Dieu merci, le FN n'a pas d'allié potentiel », se rassure l'écrivain Jérôme Leroy... s'il faut compter sur Dieu pour se préserver du FN,  c'est vraiment qu'on est dans la merde, pourrait-on répondre. Une partie du succès électoral du parti des Le Pen tient certes au fait qu'il se présente (et choisit de se présenter) « seul contre tous », mais ce succès même attise les convoitise et les tentations d'alliance, à droite : c'est en s'alliant avec les nazis qu'une partie de la droite conservatrice allemande les a amené au pouvoir.

Pour Jean-Luc Mélenchon, « la société est en train de se diriger vers le point "qu'ils s'en aillent tous". Et quand le point "qu'ils s'en aillent tous" est atteint, tout saute en même temps ». Or la permanence des vieilles compromissions politiques au nom du « réalisme » économique, le primat de la discipline sur la cohérence, l'utilisation des partis politiques comme ascenseurs sociaux, font précisément, dans la mesure où tous les partis politiques sont dévalués, le lit de ce nihilisme politique, dont ne profite que le seul parti capable de l'exploiter : le Front National.
Est-on si éloignés, à Genève, d'une telle situation ? Et quels choix, programmatiques, stratégiques, faisons-nous pour nous en prémunir ?

 

14:58 Publié dans France, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ps, valls | |  Facebook | | | |

Commentaires

On s'en fout, la troisième révolution industrielle est entamée et le nouveau paradigme bouleversera la donne fondamentalement d'ici 20 ans.
Vous le connaissez certainement, la commission européenne s'inspire de ses travaux, Jeremy Rifkin nous annonce l'éclipse du capitalisme et ouvre la voie des Commons. Voilà qui devrait vous plaire et vous rassurer la moindre.
www.youtube.com/watch?v=5-iDUcETjvo

Écrit par : Pierre Jenni | mercredi, 17 septembre 2014

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