lundi, 08 septembre 2014

Genève : L'apolitique des transports

Un sondage pour éviter d'assumer ses choix ?
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Le Département de l’environnement, des transports, et de l’agriculture (DETA) lance une consultation "inédite" (dit-il...) de la population sur l’organisation des transports dans le canton de Genève. "Je veux donner la parole aux gens", proclame le Conseiller d'Etat Luc Barthassat. Qui semble oublier qu'en démocratie, "donner la parole aux gens", ce n'est pas les "sonder", mais les faire voter. Pas les consulter, mais les faire décider. Et que la politique ne se réduit pas à demander leur avis aux citoyens, mais aussi à leur soumettre des propositions qu'ils auront, dans un processus décisionnaire et non pas consultatif, à accepter ou à refuser. Ce qu'ils font d'ailleurs régulièrement, même si leur prononcement (pour la "mobilité douce", par exemple) ne plait pas à ceux qui, ensuite, les "consultent" pour pouvoir contourner leur vote. Cela dit, on vous invite tout de même à répondre au sondage de Barthassat (en ligne sur www.ge.ch/notre-mobilite) -ne serait-ce que pour éviter que seuls le TCS, l'ACS, la Chambre de Commerce et les vendeurs de bagnole y répondent...          

 



 

      

"Faire de la politique autrement" ou la défaire piteusement ?

Du 1er au septembre 2014, l'ensemble de la population genevoise est invitée à donner son opinion sur l’organisation des déplacements dans le canton de Genève en répondant à un questionnaire en ligne. Inviter les Genevoises et les Genevois à participer à l’élaboration de la future loi cantonale sur la mobilité ? Pourquoi pas ? Mais en démocratie, "consulter la population", cela s'appelle un vote -une votation, une élection, pas un  sondage... "L'objectif est de savoir comment appliquer l'article constitutionnel qui garantit la liberté individuelle du choix du mode de transport", explique pieusement Luc Barthassat. Si tel est l'objectif de sa consultation, la réponse à celle-ci coule de source, tombe sous le sens, s'impose d'elle-même : si constitutionnel qu'il soit, cet article est purement et simplement inapplicable. Avec ou sans "consultation de la population", il ne sera toujours pas possible de choisir de se déplacer vélo sur l'autoroute, à pied sur les voies de chemin de fer, en char à bœufs dans les rues basses, en péniche privée sur le Rhône ou en hélicoptère pour faire ses courses. La priorité à l'automobile dans l'"hypercentre" restera une absurdité même si elle réclamée par une majorité de "sondés", une zone piétonne restera affectée prioritairement aux déplacements à pied, une piste cyclable aux déplacement à vélo, une autoroute aux déplacements en bagnole et une voie réservée aux transports publics restera réservée aux transports publics. Le choix, politique, est celui de développer ou non les zones piétonnes, les pistes cyclables, les voies réservées aux transports publics... ou les autoroutes, les "pénétrantes" et les parkings. Or un choix assez clair a été fait par "la population" (celle du moins qui a le droit de vote et s'en sert, mais en démocratie, c'est son choix qui est déterminant -notre volonté d'élargir le cercle de celles et ceux qui disposent du droit de le faire restant entière) lorsqu'elle a adopté une initiative populaire privilégiant la "mobilité douce". Apparemment, c'est ce choix-là qu'on tente de contourner, dans le même temps où l'on tente de trouver dans un sondage de quoi construire un  contre-projet à une autre initiative populaire, pas encore soumise au vote : celle des Verts sur la priorité aux transports publics. Cela au prétexte de traduire en loi le fumeux principe constitutionnel du "libre choix du mode de transport",  dont en 2012 la section genevoise du TCS (qui réduisait évidemment ce "libre choix" à celui, prioritaire et contraint, du transport automobile...) exigeait déjà le respect dans le Plan directeur cantonal 2030.

On a donc affaire, avec le sondage de Luc Barthassat, à la fois à une campagne de com' et à un aveu d'impuissance. La campagne de com' tient en la posture de celui qui est "à l'écoute de la population". Et l'aveu d'impuissance dans la substitution d'un sondage à la présentation de propositions dont la "population" puisse décider. Comme si le Conseiller d'Etat (et le Conseil d'Etat collectivement) n'avaient plus ni idées, ni programme, ni perspectives autre que celle de se reposer sur une "consultation" dont on sait déjà, par la méthode même qui a été choisie pour la lancer, que le résultat ne sera représentatif que des groupes qui se seront le mieux mobilisés pour accumuler les réponses qui leur conviennent,  et qu'il sera donc ipso facto contesté par ceux à qui son résultat déplaira.

Si la politique, et la responsabilité des politiques, consiste à faire des choix, et la démocratie à les soumettre à la décision populaire, l'apolitique des sondages en est l'évidente négation : n'osant, ou ne sachant, faire des choix,  on va s'appuyer sur une consultation sans légitimité politique pour pouvoir dire ensuite que ces choix sont ceux de "la population", en considérant qu'un sondage vaut un débat alors qu'aucun débat n'a eu lieu sur les questions du sondage, que les réponses au sondage valent des votes alors que le sondage étant "en ligne", on peut y répondre autant de fois qu'on a d'ordinateurs connectés.
Luc  Barthassat explique que l'idée de sa consultation lui est venue "tout au début de la campagne électorale, quand j'ai voulu montrer qu'on pouvait faire de la politique autrement". Si "faire de la politique autrement" consiste à fuir la responsabilité politique première de celles et ceux qui ont sollicité et obtenu un mandat politique, qui plus est gouvernemental (mais cela vaut aussi pour celles et ceux qui sollicitent un mandat parlementaire, et pour leurs partis en campagne électorale), c'est-à-dire d'être capable de faire et d'assumer eux-mêmes les choix politiques pour lesquels ils ont été mandatés, et de les soumettre ensuite à la population, non par sondage mais par vote, alors ce n'est plus de la politique"qu'on "fait autrement", mais de "la politique" qu'on défait piteusement, à coup d'enquête de marché. C'est peut-être plus sécurisant, ça n'est certainement pas très courageux.
 


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