lundi, 01 septembre 2014

La Suisse se mord les langues

languesDouillou schpik englschwiz
   
Le PS (entre autres) est inquiet : Il a appelé la Confédération à intervenir (le Conseiller fédéral Alain Berset avait déjà évoqué une intervention de la Confédération contre l'abandon de l'enseignement du français à l'école primaire) pour empêcher que des cantons renoncent à l'enseignement, dans le cadre de la scolarité obligatoire, d'une deuxième langue nationale, et va proposer une modification de la loi sur les langues afin d'y ancrer l'apprentissage des langues nationales à l'école primaire :  ce à quoi il appelle ainsi à répondre, c'est à l'offensive lancée en Suisse alémanique contre l'enseignement du français. Le parlement Thurgovien a accepté une motion de l'UDC demandant la suppression de l'enseignement du français à l'école primaire. Nidwald suit.  Paradoxalement, c'est le parti qui a accoutumé de célébrer avec le plus de trémolos dans la youtze patriotique l'"unité nationale" et l'"identité suisse" qui est à la pointe dans l'offensive contre l'enseignement du français, pour y substituer celui de la langue actuelle du mondialisme, l'anglais (ou ce à quoi ce mondialisme le réduit).


Cessons d'apprendre à lire et à écrire aux enfants : c'est du temps perdu pour le sport...

Le socialiste vaudois Roger Nordmann voit dans l'offensive alémanique contre l'enseignement du français à l'école primaire "une volonté de faire une monoculture, une Suisse uniquement de la Suisse alémanique" qui aurait l'anglais comme langue véhiculaire et le dialecte comme langue vernaculaire : "moins les gens apprennent les langues, moins ils découvrent les différents modes de pensée, plus cela les soumet facilement à la pensée blochérienne. Il est vrai qu'on peut croire plus facilement en suisse-allemand qu'en français que la Suisse a été créée sur le Grütli le 1er août 1291 : en français, on risque d'apprendre qu'elle l'a plutôt été à Paris, le 19 février 1803, par le Premier Consul de la République française, Napoléon Bonaparte... Et c'est Pascal Couchepin qui, dans "Le Temps", rappelle que "pour définir l'essence de la Suisse, la coexistence de plusieurs langues nationales est plus significative que la démocratie directe qui est relativement récente, plus significative aussi que la neutralité dont la définition varie au gré de nos intérêts" (et de ceux de nos voisins). Dès lors, "les arguments pédagogiques deviennent tout à fait secondaires" des arguments politiques. Et le même Couchepin de s'interroger : "voudrions-nous supprimer ou affaiblir l'enseignement des mathématiques au seul motif qu'une autre matière serait plus facile à transmettre ?"... allons jusqu'au bout de ce raisonnement, et cessons d'apprendre à lire et à écrire aux enfants : c'est du temps perdu pour le sport...


Rien ne justifie que seules les minorités linguistiques aient à faire l'effort de connaître une autre langue nationale que la leur, répond aux partisans du report de l'enseignement du français le Conseiller national valaisan (et socialiste) Mathias Reinhard. En réalité, ce sont les adultes qui peinent à suivre ce double enseignement aux enfants, qui eux n'ont généralement aucune difficulté à parler une langue à la maison, une autre à l'école et à en apprendre une troisième -ou alors, il faut consacrer tous les enfants du Tessin comme des surdoués de l'apprentissage des langues, eux qui apprennent à l'italien, le français et l'allemand à l'école primaire... Une langue peut être apprise dans la petite enfance, dans l'adolescence, dans l'âge adulte, et elle le sera d'autant plus facilement (ou moins difficilement) qu'on en aura déjà appris une autre. Quant à la "baisse de niveau" dans la maîtrise écrite des langues, il s'agit d'un phénomène général, sans doute provoqué, du moins accentué, par le recours généralisé à des technologies de communication faisant moins appel qu'auparavant à la qualité de l'écrit.

Le syndicat des enseignants romands (SER) évoque la dégradation des finances des cantons alémaniques comme l'un des prétextes avancés pour réduire les moyens engagés dans l'enseignement des langues. Et son président, Georges Pasquier ajoute que le problème de l'enseignement des langues réside sans doute surtout dans l'inadaptation du matériel et des méthodes pédagogiques. La question n'est donc pas confinée à la Suisse alémanique non "frontalière" de la Suisse romande, et pourrait se poser, en termes simplement inversés, de part et d'autre de la Sarine : "si je faisais un sondage dans mes propres troupes, il n'est pas sûr que le maintien de l'allemand l'emporterait" sur celui de l'anglais, reconnait Georges Pasquier. Il n'est pas le seul à s'interroger : Anne Emery-Torracinta se demandait l'autre soir à la télé, prenant aux mots les cantons alémaniques qui, évoquant une surcharge de travail pour les élèves, proposent de n'enseigner qu'une seule langue étrangère au primaire, pourquoi on ne repousserait pas l'apprentissage de l'anglais plutôt que celui d'une langue nationale. Interrogation parfaitement logique : c'est précisément l'omniprésence de l'anglais (ou l'américain) qui relativise l'importance de son enseignement -comme ils y baignent depuis leur première tablette ou leur première console de jeux, y'a moins d'urgence à y confronter ici les moutards qu'à l'allemand, ou là-bas au français, qui leur sont généralement beaucoup plus exotiques...

Et puis, qu'est-ce qu'une langue ? Un simple instrument de communication utilitaire, un "avantage comparatif" dans un curriculum vitae, ou le véhicule d'une culture ? C'est peut-être précisément parce qu'une langue contient autre chose que ce qui est immédiatement utilisable dans un contexte professionnel, et que par conséquent une autre langue que celle que l'on parle à la maison, au bistrot ou au boulot, est une ouverture vers une autre manière de penser, un autre rapport aux autres et au monde, que le parti de la tribu alémanique de souche ne veut plus du français, cette langue d'étrangers de l'intérieur. De l'anglais, elle en veut bien, parce qu'elle ne peut pas faire autrement, et si le chinois devait remplacer l'anglais comme langue du marché elle proposerait qu'on l’apprenne même avant l'allemand (puisque le dialecte lui suffit), mais du français, ou de l'italien, elle n'a plus rien à faire. Ces langue sont peut-être nationales, mais elles sont surtout étrangères. D'autres langues, des langues d'autres. L'autre, ce peut être l'homme ou la femme de gauche, l'étranger ou l'étranger ou l'étrangère, l'immigrant ou l'immigrante, le naturalisé ou la naturalisée. Ou le Romand, la romande, le Tessinois, la Tessinoise. A qui on s'adressera désormais en pidgin, comme à des étrangers.
Après tout, c'est bien ce qu'ils sont, non ?



14:02 Publié dans Culture, école, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : langues | |  Facebook | | | |

Commentaires

" Paradoxalement, c'est le parti qui a accoutumé de célébrer avec le plus de trémolos dans la youtze patriotique l'"unité nationale" et l'"identité suisse" qui est à la pointe dans l'offensive contre l'enseignement du français, pour y substituer celui de la langue actuelle du mondialisme, l'anglais (ou ce à quoi ce mondialisme le réduit). "

Exactement, Blocher et ses affidés ce sont eux les véritables fossoyeurs de la Suisse !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | lundi, 01 septembre 2014

Les commentaires sont fermés.