mercredi, 27 août 2014

Immigration contingentée, discrimination des immigrants selon l'origine : Répétition de l'histoire

Le Conseil Municipal de Genève va prochainement se prononcer sur une proposition de sa gauche, de rendre aux saisonniers « qui ont construit la Suisse » l'hommage qu'ils méritent. Un acte symbolique, qui sans l'avoir voulu tombe à pic. La proposition date de 2009, et, beauté de la lenteur du traitement de l'ordre du jour, la voilà rattrapée par l'histoire : ce qui, il y a cinq ans, relevait encore du devoir de mémoire relève aujourd'hui du principe de précaution, puisqu'une initiative udéciste proposant le rétablissement d'un système de contingents d'immigrants et recréant une catégorie d'immigrants privés des droits les plus élémentaires, a été acceptée par le peuple (alémanique et tessinois), et que le Conseil fédéral promet de vouloir l'appliquer « sérieusement ». Comme l'écrivait un vieux barbu allemand du XIXe siècle, l'histoire se répète, d'abord en farce, puis en tragédie. Nous sommes encore dans la farce. mais elle est navrante.


« Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée » (Alfred de Musset)

A la mi-juin, le Conseil fédéral a adopté le principe d'une application « sérieuse » de l'initiative udéciste sur l'immigration adoptée par le peuple le 9 février. Une application « sérieuse », cela signifie le retour du système des contingents, que le gouvernement veut concrétiser de manière fédéraliste (par des contingents cantonaux) et adaptée aux « besoins de l'économie ». Qui a de gros besoins de main-d'oeuvre. Le Conseil fédéral entend également privilégier les ressortissants européens (ceux de l'Union Européenne et ceux de l'AELE) sur ceux des autres pays. Au retour des contingents s'ajoute donc l'instauration d'une « politique des deux cercles » (l'Europe et le reste du monde), qui ne tarderont guère à être trois par la division du «  reste du monde » entre les pays développés et les autres. Parce qu'on ne va tout de même pas faire l'injure aux Américains du nord de les traiter comme des Africains. Certes, le Conseil fédéral ne propose pas le retour au statut de saisonnier, ni l'abolition du regroupement familial, et ne propose pas de plafond à l'immigration qu'il veut pourtant contingenter, puisque les cantons détermineraient librement leurs besoins (qui ascendent  à au moins 120'000 migrants par année quand 80'000 font déjà frémir les udécistes), mais la machine à remonter le temps est bien enclenchée, vers le retour aux contingents et aux « trois cercles », deux vieilleries incompatibles avec le principe de «libre circulation» que l'UE tient pour fondamental.


Le Parti socialiste suisse, anticipant un refus de l'Union Européenne de la solution avancée par le Conseil fédéral, mais souhaitant qu'un tel veto vienne de la société suisse elle-même, demande que l'on respecte « l'esprit plutôt que la lettre » du vote populaire et propose un concept qui récuse à la  fois les contingents et la « préférence nationale », et  maîtrise les flux migratoires non par des « mesures policières» mais par des réformes sociales, économiques et fiscales : meilleure intégration à l'emploi des femmes et des travailleurs les plus âgés, meilleure formation de la main d'oeuvre disponible en Suisse, création d'un fonds (financé par les entreprises) en faveur de l'intégration des immigrants, renforcement du contrôle du respect des salaires et des conditions de travail, suppression des rabais fiscaux aux multinationales et aux riches étrangers...  Dans le même temps où il demande que la Suisse continue de privilégier ses relations avec l'Union Européenne, et évite toute mesure remettant en cause la «  libre circulation » le PSS entend proposer des solutions, respectueuses des valeurs de solidarité internationale, de justice sociale et de lutte contre les discriminations. Quadrature du cercle dessiné par l'initiative xénophobe : comment ne pas tenir compte du texte voté par les Suisses tout en se défendant de mépriser la volonté populaire ? Réponse du PS : en s'en tenant à cette volonté comme volonté générale de maîtriser l'immigration, sans s'en tenir aux recettes proposées par l'initiative. D'où cette division du travail, entre un gouvernement voué à appliquer le texte voté, et des partis politiques maîtres de leurs propres conceptions.
Et en effet, c'est bien le rôle des organisations politiques -du PS comme les autres- que de «  faire de la politique » en voyant plus loin que le bout de leurs urnes. Mais ce rôle, le jouent-elle ?

14:32 Publié dans Immigration, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : saisonniers, contingents | |  Facebook | | | |

Commentaires

ce qui couaque un peu votre équation: faudrait aussi savoir qu'avant les bilatérales, les suisses dont j'étais et reste aujourd'hui étaient traités en EUROPE de la façon la plus sordide, à savoir

sauf qu'en France les français ne reconnaissaient aucun droit à y être, en France, à des enfants suisses de parents CH entrepreneurs en France,
et annulaient ma carte de séjour d'enfant devenu majeur à 18 ans quand la majorité était à 21 ans en France, sans explication mais d'un jour à l'autre et ce, des mois après demande de renouvèlement de carte de séjour déposée en consulat.
Soit: pas de futur en France pour vous ici les suisses, allez donc voir ailleurs!

sauf qu'en Allemagne, les allemands ne reconnaissaient au CH aucun droit de séjour sans permis de travail, aucun droit de séjour sans contrat de travail: quotas & fallait que les allemands prouvent qu'aucun des leurs ne voulait des boulots pour lesquels les étrangers que nous étions avions une promesse d'embauche: génial ce catch 22

sauf qu'en Angleterre, les british ne nous attribuaient une carte de travail que pour un temps limité à 3mois que, selon des critères si précis que nous, les récipiendaires, n'en savions que dalle avant d'en recevoir le rejet, ces fonctionnaires pouvaient prolonger.

etc
mais ça, c'était avant 2000-2002, avant Schengen et avant l'effacement de la mémoire de nos élus qui, venus de leurs contrées, n'en n'ont rien à foutre de des sacrifices et du boulot des générations de suisses qui, à force de vie consacrée au boulot, ont fait de la Suisse cet ensemble si démocratiquement plaisant et confortable, dont ils profitent sans rien y ajouter et qui leur plaît tant,
à ces générations d'expates et de secundos.

etc

Écrit par : pierre à feu | mercredi, 27 août 2014

Tout est dans le "avant les bilatérales", qui ont en effet donné aux Suisses voulant travailler à l'étranger les mêmes droits qu'aux étrangers voulant travailler en Suisse, pour autant que les Etats concernés soient contractants des accords bilatéraux...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 27 août 2014

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