lundi, 14 juillet 2014

14 juillet : Que sont les révolutions devenues ?

Comme cbonnet phrygien.jpghaque année, le même jour, on s'interroge : que sont les révolutions devenues ? Question du 14 juillet -le 1er août, on se demandera si la Suisse existe (et quelle Suisse ?), et le 28 août, on se demandera ce qu'on fait là -mais on est le 14 juillet, alors on se demande si la révolution que nos voisins commémorent (et que nous commémorons avec eux, puisqu'elle est le moment ou naissent, s'expriment, se peaufinent et tentent de se concrétiser des principe et des projets politiques d'où naissent à peu près tous ceux que nous défendons encore) -on se demande, donc, comme depuis 225 ans, pourquoi cette révolution mère de toutes les révolutions s'est-elle arrêtée à mi-chemin de ses ambitions, et comment la faire reprendre sa course ? Dans une lettre à René Char, Albert Camus écrit : « Il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement vous recherchez, nous recherchons le point d'appui ». Nous le recherchons toujours.    


    «Transformer le monde, a dit Marx; changer la vie, a dit Rimbaud : ces deux mots d'ordre pour nous n'en font qu'un » (André Breton)

C'est tout le projet socialiste -le projet de tout le mouvement socialiste, des libertaires aux sociaux-démocrates -du moins à ceux qui ont encore quelque souvenance de ce que signifie cette qualification de «social-démocrate», que de « terminer le travail » commencé au grand jour le 14 juillet 1789 à Paris, et, moins spectaculairement, des décennies auparavant dans les cabinets de travail des philosophes et les salons des Lumières... Jean Jaurès résume cette ambition du socialisme, dans un discours à la Chambre des députés, le 21 novembre 1893, s'adressant à ses collègues parlementaires du « centre » républicains :
« Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. C'est d'eux, c'est de leur volonté souveraine qu'émanent les lois et le gouvernement; ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres; mais au moment même où le salarié est souverain dans l'ordre politique, il est dans l'ordre économique réduit à une sorte de servage. (...). Son travail n'est plus qu'une marchandise, que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré. (...) Et c'est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société, présente, c'est parce que le socialisme proclame que le République politique doit aboutir à la République sociale, c'est parce qu'il veut que la République soit affirmée dans l'atelier comme elle est affirmée ici, c'est parce qu'il veut que la nation soit souveraine dans l'ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l'ordre politique, c'est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain »

Jaurès n'était pas révolutionnaire au sens où, comme Lénine, il n'aurait cru qu'en la rupture révolutionnaire comme méthode de changement social. Mais il l'était au sens où son projet politique était précisément celui d'un tel changement, et quoiqu'il le préférât imposé par les moyens de la démocratie et de la lutte collective aussi pacifique que possible, armée de la force du mouvement collectif (par exemple de la grève générale) mais non de la violence des armes, il admettait aussi, en historien de la révolution qu'il était, que si ces moyens se révélaient impossible à utiliser, ceux de la rupture révolutionnaire violente pouvaient être légitimes, la révolution étant alors l'ultima ratio de la réforme.
La question de la révolution n'est plus dès lors que celle de la méthode du changement, et de l'exercice du pouvoir. Car comme l'écrit Manuel Valls en paroles d'orfèvre, « le pouvoir reste toujours marqué, à gauche, par un doute sur sa dégénérescence. Il demeure, par excellence, le mal nécessaire dont on envie les dieux, depuis Rousseau, d'avoir pu se défaire ». On se demande dès lors plus pourquoi, en effet (et c'est toujours Valls qui parle...) «beaucoup pensent encore, au sein même de la gauche républicaine, que gouverner, c'est trahir un peu. L'expérience rejoint ici l'intuition : la pente fatale du pouvoir serait bien de salir l'idéal ».... « Beaucoup le pensent » parce que c'est le cas, que ce pouvoir conforme ses actes aux possibilités données par les institutions politiques ou qu'il justifie par la nécessité de faire table rase, l'usage de moyens contraire aux fins qu'il proclame...

« Transformer le monde, a dit Marx; changer la vie, a dit Rimbaud : ces deux mots d'ordre pour nous n'en font qu'un », proclame André Breton -et c'est bien là le pari d'une continuation des révolutions interrompues. Mais quand l'absolu de la promesse de changement justifie l'usage de tous les moyens pour la tenir, cette promesse est trahie par les moyens mêmes mis en oeuvre pour la tenir. Et de ce dilemme, entre le risque de l'impuissance et le risque de la trahison, nous ne sommes toujours pas sortis, depuis 1789...

16:21 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Votre impuissance naît d'un défaut d'intelligence qui vous empêche de voir le monde comme il est est, et pas comme vous le voulez.

Écrit par : QueFaire | mercredi, 16 juillet 2014

Certes. En même temps, à l'époque de ces grands penseurs, Internet n'existait pas. Or, il me semble que cet outil ( entre bien d'autres choses) ont changé le monde bien au-delà de ce qu'ils avaient imaginé. Ce qui, sans rien retirer à leur génie, peut rendre modeste.

Écrit par : Rimmarx | mercredi, 16 juillet 2014

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