jeudi, 15 mai 2014

Querelle d'héritage dans la gauche française : Mais foutez lui la paix, à Jaurès !

Jaurès.jpgLe mois dernier, François Hollande et Jean-Luc Mélenchon ont chacun, mais séparément, déposé au pied de deux statues différentes de Jean Jaurès, deux gerbes de fleurs, en commémoration du bientôt centenaire de son assassinat, le 31 juillet 1914, à la veille de la Grande Guerre, par un sicaire d’extrême-droite. Hommages sincères, ou nécrophilie récupératrice ? Sans doute un peu des deux. Et voilà donc Flamby et Méluche se disputant l’auguste dépouille, la tirant l’un sur la droite pour justifier sa politique et l’autre sur la gauche pour justifier sa dénonciation de la social-trahison. Après les cloches de Bâle célébrées, en 1912, par Jaurès, au grand congrès de l’Internationale socialiste contre la guerre, les cloches de Carmaux. Quand elle est divisée, la gauche française se dispute Jaurès ? Certes, cela a plus de gueule que se disputer Mollet ou Thorez, mais c'est tout de même une sorte d’accaparement politicien d'un mort plus éloquent que les vivants qui s’en réclament.


Faut-il que la gauche française doute d'être vivante, pour qu'elle se dispute ses morts...  

«  Reviens, ils sont devenus fous », pouvait-on lire sur le ruban de la gerbe déposée par Mélenchon au pied d'une statut de Jean Jaurès à Carmaux. Etrange paraphrase d'un célèbre slogan de la résistance (pacifique) tchécoslovaque à l’intervention soviétique contre le «Printemps de Prague» de 1968 (c’était alors: « Lénine, reviens, ils sont devenus fous », comme si Lénine pouvait être pris pour une sorte de parrain du « socialisme à visage humain »...); on n’en était pas, il est vrai, à une confusion près. Et toujours pas à une récupération près, avec l’usage que les uns et les autres font de la référence à Jaurès. Et cela dure depuis un siècle : sitôt assassiné, Jaurès est brandi par les sociaux-patriotes (alors qu’il n’avait cessé de s’opposer à ceux qui voulaient la guerre) comme étendard pour aller casser du Boche, et par les sociaux-pacifistes comme prophète du refus prolétarien de la guerre. Puis, la révolution russe étant passée par là, au moment de la fondation de l’Internationale communiste (IC), on vit Jaurès être invoqué autant par ceux qui, au sein du parti socialiste français (la SFIO) voulaient rejoindre l’IC et qui accouchèrent du Parti communiste française (en récupérant au passage, comme son organe officiel, L'Humanité fondée par Jaurès) que par ceux qui, comme Blum, voulaient « garder les clefs de la vieille maison », fondée par Jaurès et Guesde.

« Reviens, Jaurès » -mais pour dire quoi, et  à qui ? Qui sont ceux qui sont « devenus fous » ? On voit aujourd’hui les « socialistes de gouvernement » à la Hollande comme la «gauche de la gauche» à la Mélenchon s’abriter sous l'ombre de Jaurès. Elle est grande, il est vrai, au point de couvrir les uns et les autres. Jaurès était réformiste (ce que le PS n'arrive même plus à être) mais aussi révolutionnaire (ce à quoi la «gauche de la gauche» a renoncé depuis longtemps, hors des discours) –révolutionnaire de cette espèce qui ne renonce pas aux réformes pour prôner le grand chambardement, quoi qu’il en coûte à ceux au nom de qui on le prône, ni à la révolution pour se plier à des compromis aux allures de compromissions.

A chacun son Jaurès : il fut « socialiste de gouvernement », mais sans jamais être au gouvernement, et en étant aussi un socialiste de rupture avec des gouvernements « de gauche » infidèles à leurs promesses. Bourgeois de province passé au mouvement ouvrier, croyant et défenseur de la laïcité (mais voyant en le socialisme la réalisation des promesses du christianisme), partisan, au nom de la défense de la République contre des forces qui la voulaient renverser, de la participation minoritaire de socialistes à un gouvernement de coalition majoritairement de droite, il fut aussi un opposant rigoureux aux forfaitures des carriéristes « de gauche » . Il fut, avant que l’expression devienne un lieu commun, défenseur d’un « front républicain » avec la droite démocratique contre l’extrême-droite ultranationaliste et antisémite, mais aussi l’un de ceux qui appelèrent à la préparation d’une grève générale contre le gouvernement de la République se préparant, lui, à la mobilisation générale contre l’Allemagne.

De n’avoir cessé de vouloir conjuguer la liberté et l’égalité, d’être à la fois réformiste et révolutionnaire, légaliste et insoumis, aurait dû éviter à Jaurès de devenir cette sorte d’icône que des héritiers plus présomptueux que présomptifs se disputent –las, les temps et les hommes politiques étant ce qu’ils sont, sa référence devient un enjeu symbolique pour des concurrences bien en deçà de ce qu'il représente. Et de l'enjeu symbolique à la sacralisation, de la référence à la révérence, le pas (de clerc) est trop aisé, et faire d'un combattant une icône est peut-être la pire trahison que l'on puisse lui infliger.

Faut-il que la gauche française doute à ce point d'être encore vivante, pour qu'elle se dispute ses grands morts...

14:54 Publié dans France, Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jaurès, socialisme | |  Facebook | | | |

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