lundi, 12 mai 2014

Initiative de la « Marche Blanche » : Exorciser la pédophilie ou la combattre ?

Dans nos sociétés de l'entant-roi, la pédophilie est le mal absolu, le crime de lèse-majesté, et le consensus semble général sur la nécessité de « protéger la société des pédophiles ». Comme si c'était la société qu'il fallait en protéger et pas les enfants. La « société » s'en est toujours fort bien accommodée de la pédophilie, tant qu'elle ne se voyait pas, ne se dénonçait pas : la pédophilie à l'intérieur du cercle familial, dans le champ des églises ou des pratiques sportives, « la société » ne mettait pas beaucoup d'acharnement à la combattre. Alors, on se rabat, comme l'initiative de la « Marche Blanche » soumise au vote dimanche, sur les actes pédophiles commis dans un cadre professionnel. Une initiative qui « joue aux apprentis sorciers », estime l'ancien juge fédéral Claude Rouiller. Aux apprentis sorciers, ou aux exorcistes ?


Quel âge, au juste, avaient Romeo et Juliette ?

Si l'on en croit les sondages, l'initiative de la «Marche Blanche» pour l'interdiction professionnelle des pédophiles sera, dimanche prochain, acceptée par le peuple et les cantons. Parce qu'elle fait écho à une indignation profonde de l'opinion publique et que peu lui importera que l'initiative soit perclue de défauts, que la loi modifiée aille plus loin qu'elle, et qu'elle ignore superbement deux principes fondamentaux de l'Etat de droit : celui de la proportionnalité des mesures et celui de la réversibilité des décisions (ce second principe est au coeur de l'abolition de la peine de mort : on peut sortir de prison quelqu'un qu'on y a envoyé par erreur judiciaire, on ne peut pas ressusciter un condamné à mort exécuté injustement...).

En cas, probable, de « oui » à l'initiative, la récente réforme du code pénal renforçant les mesures punitives d'actes pédophiles, qui va plus loin que l'initiative dans la répression de la maltraitance et qui prévoit des «interdictions de périmètre» que l'initiative ne prévoit pas, devra être elle-même réformée, afin qu'y soient intégrées les exigences de la « Marche Blanche ». Or ces exigences posent des problèmes non dans leur but explicite (l'interdiction professionnelle et bénévole), mais dans ses modalités : l'interdiction automatique  et à vie, aux personnes condamnées pour des actes pédophiles, de toute activité professionnelle ou bénévole auprès d'enfants et d'adolescents, sans examen des cas précis, est en effet doublement contraire au principe de proportionnalité : d'abord par son automaticité (le juge n'a plus de pouvoir d'appréciation), ensuite par sa perpétuité  : quel que soit l'âge du condamné, l'âge de la victime, les conditions dans lesquelles l'acte pédophile a été commis, les éventuelles évolutions de la personnalité même du condamné -évolution dont les initiants nient la possibilité même,  la sanction, en plus d'être automatique, s'appliquerait jusqu'à la mort de celui (ou celle) à qui elle est infligée. On se retrouve là en terrain connu : celui d'initiatives proclamatoires dont le but est moins de changer le droit que d'affirmer une posture, comme le fait ce projet d'initiative rendant pénalement responsables les juges et experts ayant libéré un condamné qui récidiverait (mais pas les juges et experts ayant condamné un accusé dont on s'apercevrait ensuite qu'il était innocent ).

Et puis, il y a les maladresses du texte : ainsi de la qualification d'actes pédophiles appliquées aux amours juvéniles, lesquelles, pour autant que la différence d'âge entre les amants soit supérieure à trois ans et que l'un d'eux soit majeur, pourrait entraîner l'inscription à vie dans son casier judiciaire d'une condamnation pour pédophilie. Vous aviez 18 ans et étiez amant-e d'une fille ou d'un garçon de 14 ans ? vous voilà considéré jusqu'à votre mort comme un-e pédophile -mais quel âge, au-juste, avaient Romeo et Juliette ? Enfin, alors que la très grande majorité des actes pédophiles sont commis dans le cadre familial ou amical, par des parents ou des proches des victimes, l'initiative ne propose que de durcir la répression des actes pédophiles commis dans un cadre professionnel ou militant.

Ainsi l'initiative propose-t-elle moins un dispositif de lutte contre la pédophilie qu'un exorcisme de la complaisance avec laquelle elle a été traitée dès lors qu'elle sévissait dans le cadre familial ou religieux... En ayant accepté cette initiative, on se sera donné bonne conscience,  sans s'être donnés les moyens de combattre réellement, là où il sévit le plus, le mal que l'on dénonce.
C'est redoutable, la bonne conscience. Cela tient de la foi, c'est aussi incontestable qu'improbable. Et cela se résume en une phrase du Conseiller national PDC Yannick Butet : « Il vaut mieux risquer une certaine injustice que mettre un mineur en danger». 
On ne saurait mieux dire qu'on n'est plus dans l'ordre de la justice mais dans celui de l'exorcisme.

16:57 Publié dans Justice, Suisse, votations | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pédophilie, initiative, marche blanche | |  Facebook | | | |

Commentaires

Combien d'enfants ont été abusés sexuellement dans le milieu familial, dans le tourisme sexuel, le milieu religieux depuis des siècles et des siècles: DES MILLIONS.

Et, là nous ne faisons rien, nous laissons les prêtres pédophiles en charge des servants de messe, des enseignants, des moniteurs et autres adultes commettre des sévices sur des enfants.

Protéger l'enfant est notre première responsabilité. Les abuseurs qui ont maltraité, violé et soumis l'enfant à des menaces sont coupables et seront traités comme tels.

Je suis outrée de constater que les hommes sur ces blogs, pasteur y compris osent s'élever contre cette initiative.

Écrit par : Noëlle Ribordy | lundi, 12 mai 2014

J'ai voté "non" ,bien que le fameux principe de précaution vise à prévenir plutôt qu'à punir , Roméo et Juliette étaient bien évidemment dans la cour de la récré devant chez moi et pas loin de chez toi, touche -pipi , agressions , contraintes , à mon avis l'effet de bande dans ce type de délit "sans jeux de mots " prévaut et justifie la qualification de crime , sans rapport avec l'âge des protagonistes . j'ai voté par discipline , et me suis questionné par devoir moral. Pardonner l'impardonnable - justifier l'injustifiable.
N'y reviens pas.
Vade retro .......

Écrit par : briand | lundi, 12 mai 2014

L'intiative est totalement muette sur les actes pédophiles commis "dans le milieu familial, dans le tourisme sexuel, le milieu religieux". Elle ne prévoit même pas de mesures d'éloignement des pédophiles des lieux de vie de leurs victimes. On n'a pas affaire à un texte qui veut combattre les nactes pédophiles, mais à un texte qui donne à celles et ceux qui l'ont rédigé et va donner à celles et ceux qui le votent, bonne conscience...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 12 mai 2014

... et merci au "Courrier" de samedi de nous avoir rappelé qu'au Conseil national, quand Carlo Sommaruga a proposé de pouvoir lever le "droit au secret" des ecclésiastiques pour qu'ils ne puissent plus s'en prévaloir en cas d'actes pédophiles, "les milieux les plus favorables à l'initiative (de la Marche Blanche pour l'interdiction professionnelle, automatique et à vie, des pédophiles condamnés) ont été les plus virulents à l'encontre de cette proposition". Comme quoi, y'a des "luttes contre la pédophilie" qui ne sont en réalité que des postures...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 12 mai 2014

...étant donné qu'il y a plein d'autres boulots que ceux avec les enfants, il n'y a aucune raison de laisser des gens, attirés par sexuellement par des enfants et capables de passer à l'acte, travailler avec des enfants innocents.

C'est pire que de laisser un ex-alcoolique travailler dans un bar....car les enfants ne sont pas des sujets d'expérience, et les conséquences sur leur futur peut juste être dramatique.

On n'a pas le droit de prendre le risque!

Écrit par : vieuxschnock | lundi, 12 mai 2014

Au-delà de la politique politicienne des uns et des autres, il y a une priorité: les droits de l'enfant.

Écrit par : Noëlle Ribordy | mardi, 13 mai 2014

L'évêque Genou n'acceptait pas que l'on dise que les pédophiles ne sont pas forcément malades mais qu'ils penvent aussi souffrir de solitude, ou autre, sans parler des prêtres interdits au mariage. Les garçons de ferme à l'alpage couchaient entre eux et sans aucun doute également, s'il se trouvait, adulte avec ado: les cows-boys étaient des hommes parfaitement "stables" bons époux et pères de famille une fois rentrés at home. On ne peut savoir si un pédophile récidiverait? Pourquoi pas, enfin, proposer des cures de psychanalyse aux détenus, détenus/pionniers, en ce cas, afin qu'ils retrouvent en leur passé la possible agression, ou pluriel, dont ils furent victimes avant d'agresser à leur tour (on sait qu'en psychanalyse le traumatisme revécu, comparé à quelques chose comme une bulle, à ce moment précis éclate, l'analysant (le patient) "comprend" (inclure, aussi) et, exactement comme une sortie de ce démon-bulle qui le manipulait, en est débarrassé, délivré. Je donne un exemple précis: en course d'école, autrefois, fillette relativement bien élevée, montant dans un train je m'installe sur un porte-bagage. L'on me gronde tout en me demandant pourquoi j'ai choisi le porte-bagage au dessus du banc. Je réponds que je n'en sais rien du tout en (mon souvenir est précis) "reniflant"! Bien des années passent, en cure psychanalytique moi-même je revis cet incident avec le "je comprends pourquoi"! et cet immense soulagement, toujours, qui s'en suit, à chaque abréaction, (retour en mémoire/revécu) je me revois, je "suis" à Paris, tout petite. Un convoi de la Croix-Rouge. On nous installe certains enfants sur les bancs des wagons d'autres sur les porte-bagages au-dessus des bancs. La suite, le traumatisme qui s'en est suivi n'a pas sa place ici mais il est certain que ce traumatisme fut revécu et moi délivrée. Le "reniflement" (voir plus haut) s'explique par le fait que pour la raison que je ne donne pas je criai, pleurai. Il n'est pas juste de croire qu'il faut payer au plus cher pour qu'une psychanalyse "marche"! la mienne, complétant ma formation professionnelle ne me coûta pas un radis. Une personne ayant commis un acte de pédophilie débarrassée de ce "démon"-bulle qui la traumatisa devrait être en mesure de se maîtriser en ses pulsions. Ne vaut-il pas la peine de tenter l'expérience? Certains penseraient ou pencheraient pour l'hypnotisme... également.

Écrit par : Myriam Belakovsky | mardi, 13 mai 2014

Les commentaires sont fermés.