mercredi, 23 avril 2014

Suisse 1964-2014 : Quoi de neuf ?

La nostalgie est toujours ce qu'elle était

Dans ce pays (comme ailleurs), on aime bien commémorer. On n'a pas de grands drames historiques à faire remonter à la surface, mais on a ceux des autres, dont on a vécu les retombées -la Grande Guerre, la Guerre Mondiale-, et tout de même aussi quelques grands moments de rupture, dont on choisit ceux qui méritent d'être officiellement célébrés (comme à Genève cette année et l'année prochaine en l'honneur, pourtant contestable, de la Restauration de l'Ancien Régime et de l'adhésion à la Confédération suisse), pour laisser les autres (la Grève Générale de 1918, la fusillade du 9 novembre 1932, le Sonderbund...) à ceux qui s'en veulent légataires. Et puis, on a ces événements dont on fait des symboles. Ainsi, cette année, de l'exposition nationale de 1964, à Lausanne.  On avait douze ans (et on ne laissera personne dire que c'est le plus bel âge de la vie) et on y était allé, à l'Expo, mais le souvenir ne nous en taraudait pas, jusqu'à ce qu'on nous le titille à grand renforts d'articles et de sujets radio et télé... Il semble que d'aucuns aient quelque nostalgie de ce temps. ça se cultive, la nostalgie, quand le présent ne porte guère à l'euphorie...

«  La Suisse trait sa paix et vit en vache... »

On vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Les moins de trente, de quarante et même de cinquante ans non plus, d'ailleurs. C'est dire si on est vieux. On vous parle d'un temps où la télé était en noir et blanc et les téléphones en noir et noir. Où on lisait des livres. Et même des livres imprimés avec de l'encre sur du papier. D'un temps où les femmes n'avaient pas le droit de vote en Suisse (sauf dans quelques cantons excentriques). D'un temps, celui du rêve automobile, où était inaugurée la première autoroute de Suisse, entre Genève et Lausanne (cinquante ans après, nous, on préfère toujours la route de Suisse...).

Société de consommation, surchauffe économique, meules yé-yé, invention de la « jeunesse » comme catégorie sociale, course à l'espace avec les Soviétiques en tête, Guerre du Vietnam... Franco était encore au pouvoir en Espagne, Salazar au Portugal, Stroessner au Paraguay, Ulbricht en Allemagne de l'est, Enver Hodja en Albanie, et Khrouchtchev était limogé en Union Soviétique...  La France présidée par De Gaulle venait de sortir d'une Guerre d'Algérie qu'elle niait comme une guerre. L'Allemagne était divisée en deux. Le Marché Commun n'avait pas encore accouché de l'Union Européenne... De quoi devrions-nous êtes nostalgiques ? Du temps où de grands intellectuels faisaient référence, et où il convenait de choisir entre Sartre et Aron, après avoir été sommés de choisir entre Sartre et Camus ?

Et puis, pour revenir en Suisse, sommes-nous si sûrs que grand chose de fondamental ait changé dans ce pays, en cinquante ans ? Neuf ans avant l'Expo64, un groupe d'architectes alémaniques, dont Max Frisch était, avait publié un manifeste (« Achtung : die Schweiz ») contre une Suisse en passe de se « momifier » : « On y vit de plus en plus à l'étroit, sans projet, dans le provisoire. Nos politiciens ne font que gérer et se ressemblent tous ». Et le manifeste de proclamer : « Nous ne voulons pas d'un pays qui se résume à un asile de vieux, un coffre-fort, un lieu de villégiature, une idylle artificielle. Nous voulons une Suisse qui se regarde dans le miroir, ose, s'attaque aux problèmes d'aujourd'hui ».
Ce texte a presque notre âge. Et nous pourrions le signer aujourd'hui, en cette année où la commémoration des cinquante ans d'une exposition nationale apologétique s'est accompagnée de la résurrection de l'initiative Swarzenbach et du statut de saisonnier -pourquoi d'ailleurs nous a-t-on si peu rappelé qu'en 1964, l'immigration en Suisse était plus forte qu'en 2014, où d'aucune, majoritaires, ont cru (ou voulu) la voir «massive» ?

« Cela fait partie de notre identité de nous demander qui nous sommes », observe Bernard Crettaz. C'est dire que nous ne le savons pas, qui nous sommes. Et qu'il nous est, encore aujourd'hui, plus facile de savoir (ou de croire) qui nous ne sommes pas : des francophones qui ne sont pas français, des italophones qui ne sont pas italiens, des germanophones qui ne sont pas allemands ni autrichiens, quelques romanchophones qui sont les seuls à n'être que ce qu'ils sont, et beaucoup d'immigrants et d'enfants d'immigrants. Et puis ceci, encore : un pays façonné par une bourgeoisie urbaine et protestante, construisant son idéologie sur les mythes d'une paysannerie de montagnes catholiques... Les mythes, et les nostalgies, celle, surtout, d'un pays qui n'a jamais existé tel qu'il se veut redevenir, mais qui, tous les quart de siècles (ou à peu près) se met en exposition.
Sans doute pour mieux ne pas se voir tel qu'il est : urbaine, européenne, tertiaire, métissée.

13:16 Publié dans Histoire, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : expo64, exposition nationale | |  Facebook | | | |

Commentaires

"nostalgies [...] d'un pays qui n'a jamais existé tel qu'il se veut redevenir"
Magnifique et tellement vrai !

Écrit par : Michel | jeudi, 24 avril 2014

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