mardi, 22 avril 2014

Le salaire minimum ? Un dispositif très "normal"... ailleurs

L'exception suisse, une forme d'autisme ?

L'opposition quasi forcenée du patronat et de la droite suisse à l'instauration d'un salaire minimum a quelque chose d'incompréhensible -et même de quasi pathologique. La Suisse serait donc si exceptionnelle qu'un dispositif aussi courant, normal ailleurs (en particulier en Europe, où 21 des 28 pays de l'Union Européenne le pratiquent), et défendu depuis très longtemps par l'Organisation Internationale du Travail (où patronat et gouvernements sont institutionnellement représentés et pèsent ensemble deux fois plus que les syndicats) relèverait en Helvétie d'un coupable exotisme, ou d'un étatisme forcené...  Or s'il semble que seul l'exemple français* obsède les opposants à l'initiative syndicale le proposant en Suisse, des Etats réputés beaucoup pl.us "libéraux" que la Gaule jacobine le connaissent aussi, souvent depuis plus longtemps, vont l'augmenter, ou vont l'introduire :Aux Etats-Unis, Barak Obama veut relever le salaire minimum; en Grande Bretagne, le ministre du budget a exprimé la même intention; en Allemagne, Angela Merkel a annoncé son intention de l'introduire... L'exception suisse ne serait-elle qu'une forme d'autisme ?


"Ne souffrez point qu'il y ait un malheureux ni un  pauvre dans l'Etat : ce n'est qu'à ce prix que vous aurez fait une révolution et une république véritables." (Saint Just)

salaire minimum, votationLa revendication d'un salaire minimum légal, portée par l'initiative syndicale soumise au vote le 18 mai prochain,  ne tombe pas du ciel, ni ne sourd d'un enfer syndical peuplé de cyrptocommunistes vindicatifs. Des économistes libéraux classiques  l'ont proposé pour remédier à l'incapacité du marché seul à rémunérer "spontanément" le travail à un niveau suffisant, et il a été instauré pour la première fois en 1894, en Nouvelle Zélande, pour l'être ensuite dans quasiment tous les pays développés. Fondamentalement, l'objectif de l'initiative syndicale est le même que celui qu'assignait au salaire minimum l'économiste libéral John Stuart Mill : que chaque salarié puisse vivre dignement de son travail, et ait un salaire suffisant pour pouvoir en consommer une partie, au plus grand profit de l'économie. Mill était un économiste libéral de l'espèce utilitariste -et c'est à ce titre aussi qu'il défendait le salaire minimum, et que l'on peut, aujourd'hui encore, le défendre en Suisse, face au patronat : Un "salaire suffisant pour vivre dignement", cela signifie des ressources fiscales indirectes supplémentaires, une consommation intérieure augmentée, et un recours à l'aide sociale moins fréquent... Un peu de paléo-libéralisme peut parfois être utile, même administré aux néo-libéraux.

A ceux qui, opposés au salaire minimum de 4000 francs pour un temps plein (ou de 22 francs de l'heure) proposé par les syndicats, parce qu'ils le trouvent trop élevé, on répondra d'abord que le salaire minimum est fixé en fonction du salaire median, et que si le salaire minimum "à la suisse" serait le plus élevé du monde, c'est que le salaire médian suisse est déjà le plus élevé de tous les pays qui connaissent un salaire minimum (cependant, en 2010, la majorité des salariéEs (et un cinquième des salariés) ne disposaient chez nous que d'un salaire net inférieur à 4000 francs...) On ajoutera que le niveau du salaire doit être fixé en tenant compte du coût de la vie -or le coût de la vie en Suisse est aussi l'un des plus élevé au monde. Et que pour être efficace contre le dumping salarial, le salaire minimum doit être assez haut pour dépasser tous les salaires, même conventionnels, insuffisants à couvrir les dépenses légalement obligatoires et les dépenses socialement indispensables.
En outre, s'agissant de ses effets économiques globaux, loin de la catastrophe annoncée par ses opposants, un salaire tel que proposé par l'initiative n'augmentera la masse salariale globale en Suisse d'un demi-pourcent en trois ans. Mais ce sera suffisant pour augmenter les disponibilités de dépense autres que le strict nécessaire de survie, des ménages les plus désargentés, soit de centaines de milliers de personnes, et cela  réduira les dépenses d'assistance sociale consenties pour éviter à ces ménages de basculer dans la pauvreté.

Dans son dépliant de campagne, le comité romand contre le salaire minimum se met à chanter les louanges des cantons du Jura et de Neuchâtel, dont les gouvernements proposent d'instaurer un salaire minimum cantonal. Surprenant de la part de gens et d'organisations qui, dans ces cantons, s'opposent à cette proposition -mais cette incohérence a une explication : les propositions jurassienne et neuchâteloise sont d'un salaire minimum inférieur à celui que propose l'initiative syndicale pour toute la Suisse (entre 3010 et 3640 francs par mois dans le Jura, 2640 francs par mois à Neuchâtel, 4000 francs dans l'initiative syndicale). En déduira-t-on que l'opposition patronale au salaire minimum ne tient qu'à son montant, et que le patronat (et ses appendices politiques) serait finalement favorables à des salaires minimums cantonaux (qu'ils ont pourtant combattu partout où ils ont été proposés, mais on n'en est plus à une contradiction près) ? Pas si vite... Car sous le plaidoyer larmoyant du patronat pour un "partenariat social" auquel attenterait  le salaire minimum légal,  se cache sans doute la crainte, plus solide, d'une perte de pouvoir ? Car si des conventions collectives sont signées prévoyant des salaire minimaux inférieurs à celui que les syndicats revendiquent dans leur initiative, c'est bien que le rapport de forces, dans certains secteurs (la coiffure, l'hôtellerie-restauration, par exemple) est si avantageux pour le patronat que celui ne tient nullement à ce qu'il soit contrebalancé par une loi imposant un minimum moins minimal que celui fixé dans ces conventions au rabais... qui ne sont d'ailleurs même pas toujours respectées : On lira avec profit, mais aussi avec consternation, le témoignage, atterrant, dans "Le Matin Dimanche" de Pâques, d'un cuisinier indien bénéficiant d'un permis de travail, payé 1300 francs par mois (mais n'en recevant que 300 de la main à la main, le reste étant directement envoyé à sa famille en Inde) pour travailler de treize à quinze heures par jour sept jour sur sept...

En 2012, en Suisse, 1,3 million de salariés sont couverts par une convention collective prévoyant un salaire minimum souvent très minimum. Mais cela ne représente qu'une moitié des salariés. Et on a si longtemps cru en Suisse que les protections légales contre le dumping salarial et la surexploitation du travail étaient rendues inutiles par la prospérité même, et qu'il était inutile de se battre, syndicalement et politiquement, pour des minima salariaux fixée assez haut pour que l'on puisse vivre de son travail sans avoir besoin de recourir à l'aide sociale, qu'il en reste, forcément, quelque chose, quelque part  du côté du cerveau reptilien. Ce doit être là -un drôle d'endroit, pour une idéologie- que se niche l'opposition pavlovienne du patronat et de la droite politique à un dispositif, celui du salaire minimum légal, parfaitement rationnel, au contraire de cette opposition, quelque lyrisme qu'elle mette à célébrer les vertus d'un "partenariat social" qui laisse des centaines de milliers de personnes tenter de vivre avec des salaires inférieurs au minimum social.

* Un peu plus de trois millions de personnes perçoivent le salaire minimum (SMIC) de 9,53 euros de l'heure en France, soit 14,5 % des salariés, occupant 9 % des emplois et représentant 8,1 % de la population active -un pourcentage un peu plus faible qu'en Suisse (9 % des salarioés seraient concernés), et surtout deux fois plus faible qu'en Allemagne, où 16 % des salariés seront concernés par le salaire très minimum (8,50 euros de l'heure) prévu par le gouvernement de coalition CDU-SPD.









16:37 Publié dans Economie, syndicats | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : salaire minimum, votation | |  Facebook | | | |

Commentaires

Oui, le SMIC est un dispositif très normal ailleurs et on serait tout prêt à signer !
Mais pour remettre les pendules à l’heure, consultez le lien suivant :

http://entraide-sociale.com/smic-europe/

Alors, bien que l’UE n’aille pas si bien, certains pays comme le Luxembourg et les Pays bas s’en sortent pas mal, et pourtant leurs SMIC sont 2 fois plus bas que celui que vous voulez nous faire avaler (4.000Fr = 3.333€).
Où est l’erreur ?
Et où sont ces "centaines de milliers" de pauvres dont vous parlez ? A croire que la Suisse sous-paie la plupart de ses travailleurs.
Et avez-vous pensé à toutes nos PME, nos paysans, artisans, et autres, qui seront incapables de payer un tel SMIC et devront dont licencier, fermer ou délocaliser (s’ils le peuvent) ?
Un salaire minimum de 4.000Fr/mois est une bonne idée car elle permettrait à bon nombre de personnes de vivre plus décemment. Mais c’est une idée suicidaire pour toute l’économie suisse qui repose principalement sur de petites structures et n’ont pas des budgets comme Novartis, Nestlé, UBS, Migros ou Coop.
De plus, les salaires ne sont pas une affaire d'Etat. Ils sont déterminés par les conventions collectives et se négocient de gré à gré.

Alors quels que soient vos bons sentiments, réfléchissez d'abord aux conséquences de vos propositions qui ne sont étayées que par des arguments larmoyants.

Écrit par : Lambert | mardi, 22 avril 2014

Comparez les situations jusqu'au bout ! La part d'exclus du monde du travail est aussi une conséquence de la norme minimale impérative, comme en france, où le système semble se complaire dans un monde où le nombre de chômeurs augmente. Le smic a comme redoutable conséquence de faire que vous êtes soit dans le système (avec travail, etc...) soit hors-système (chômage, etc) ce qui , surtout pour les jeunes cherchant un premier emploi, est catastrophique. La théorie est toujours belle, la réalité un peu moins rose, pour ne pas dire noire !

Écrit par : uranus2011 | mercredi, 23 avril 2014

Cette initiative est de la même veine que la 1:12 !

Si - je souligne le "si" - elle passe, les patrons licencieront pour garder les mêmes masses salariales et ne se gêneront pas de licencier ou alors d'augmenter les salaires à CHF 4'000.00 tout en réduisant le temps de travail pour finalement continuer à garder la même masse salariale, ce qui fera que l'employé exécutera le même travail mais avec un pourcentage diminué.

Écrit par : Lise | mercredi, 23 avril 2014

Je n'ai pas connaissance de licenciements ou de réduction du temps de travail pour réduire les salaires, à la suite de l'acceptation de l'initiative 1:12...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 23 avril 2014

sauf que - pour votre information - l'initiative 1:12 n'a JAMAIS été acceptée en votation populaire ! (peut-être pensiez-vous à l'init. Minder ?)

Écrit par : uranus2011 | mercredi, 23 avril 2014

C'est "acceptation" qui est de trop, en effet -je pensais à une terreur qui aurait saisi les employeurs à l'idée que 1:12 puisse être acceptée...

Écrit par : Pascal Holenweg | mercredi, 23 avril 2014

@Uranus2011 a raison ,elle a même été balayée par 63,5 pour cent de non

Écrit par : lovsmeralda | jeudi, 24 avril 2014

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