mardi, 18 mars 2014

L'Ukraine, la Crimée, Poutine, tout ça...

« Ce qui est, est, le reste, faut voir »

On ne vous avait pas encore gratifiés de nos états d'âme sur l'Ukraine, la Crimée, la Russie ? Coupable négligence, quand en bons militants informés de tout et ayant un avis sur tout, nous serions tenus, forcément, de prendre parti. Parti pour qui, au nom de quoi ? Pour les manifestants de Maïden ou ceux de Sébastopol ? Pour l'intangibilité des frontières ou le droit des peuples à l'autodétermination ? pour les oligarques du clan A ou ceux du clan B ? La théorie du complot néo-libéral euro-américain ou celle du complot slavo-post-stalinien ? Dans un doute qu'on cultive, on a toujours la ressource de retrouver nos fondamentaux, et notre gourou, Gastong le Dugong, de nous rappeler cette forte, essentielle et définitive sentence de l'incontournable Jean-Baptiste Botul : « Ce qui est, est, le reste, faut voir ». Ce qui est, c'est une révolution en Ukraine. Une révolution, pas un complot. Le reste, c'est que qu'elle réveille, qu'elle soulève, qu'elle ramène à la surface : fascistes ukrainiens, staliniens russes, arrière-pensées stratégiques et intérêts économiques mêlés... et l'héritage de l'histoire, irrépudiable..


Malraux à Teruel ? Sartre à Billancourt ? Non : Achille Zavatta à Kiev

D'abord, il y eut pour dérégler nos boussoles politiques, le soulèvement ukrainien contre le régime de Ianoukovotch. Mais qu'est-ce que c'est que cette révolution qui commence sous les drapeaux européens pour dénoncer le refus par le pouvoir de signer un accord d'association avec l'Union Européenne ? ça ne rentre dans aucun cadre de gauche de gauche : l'Union Européenne, c'est l'Ennemi, l'incarnation du néo-libéralisme, l'instrument du capitalisme financier. non ?  Alors forcément, ces manifestants de Maïden, ce sont les fourriers du Forum de Davos, des multinationales, de Washington et de Bruxelles. Forcément. De là à faire de Ianoukovitch et de Poutine les héros de la résistance à l'impérialisme néo-libéral, voire au retour des nazis à Kiev, il n'y avait qu'un pas -et d'aucuns le firent, pendant qu'on nous gratifiait (pour compenser une imbécilité par une pitrerie ?) du spectacle navrant de Bernard-Henri Lévy à Maïden : on se prend pour André Malraux à Teruel ou Jean-Paul Sartre à Billancourt, on n'est qu'Achille Zavatta à Kiev...
Et puis, il y a eu la Crimée : plus de 90 % des votants lors d'un référendum organisé par un pouvoir criméen autoproclamé auraient, selon les résultats officiels, plébiscité la sécession d'avec l'Ukraine et, à terme, le rattachement à la Russie. Que les résultats aient été stupidement gonflés est une évidence (qui peut croire en une participation de 80 %, en l'abstention massive des Ukrainiens et des Tatars ?)  -mais ne l'aurait-ils pas été que le résultat final aurait tout de même été la sécession...
Commentateurs et gouvernants y perdent mémoire et vocabulaire... la Tribune de Genève titre : « La Crimée quitte l'Ukraine par un vote à la soviétique » ? N'y était-elle pas entrée, en Ukraine, en 1954, par un Ukaze encore plus soviétique, et sans vote du tout ? Le Département d'Etat américain a proclémé que «  les Etats-Unis ne reconnaîtront pas le résultat »  du référendum ? Mais qui le leur demande ? Et qui demande à Poutine de reconnaître le résultat du renversement de son potentat ukrainien ?  Les présidents de la Commission et du Conseil européen ont déclaré, comme François Hollande, que le référendum était « contraire à la constitution ukrainienne et aux lois internationales »  ? mais qu'est-ce que la légalité a à voir là-dedans ? la révolution de Kiev était-elle «  légale »  et conforme à la constitution ukrainienne ?  Ce n'est pas de légalité dont il s'agit, mais de légitimité : Maïden était légitime comme une révolution peut l'être, le vote criméen est légitime comme une sécession peut l'être, et ni l'une légitimité ni l'autre ne se mesurent à leur conformité au droit positif : ce qui fait le droit ne s'y plie pas : les Ukrainiens avaient le droit de renverser Ianoukovitch, les Criméens ont celui de se séparer de l'Ukraine. Et que l'Union Européenne soutienne les uns et Poutine les autres n'y change rien.

Alors, qui soutenir, aux côtés de qui se tenir au nom de nos grands principes ? Et si on se tenait auprès « des gens de là-bas »  ? Des Ukrainiens qui ont renversé le pitoyable régime qu'ils subissaient. Des Criméens russes qui, comme le confiait au correspondant de la «  Tribune de Genève »   une partisane de la sécession d'avec l'Ukraine, ne veulent que « travailler et vivre en paix » . Et en Russie plutôt qu'en Ukraine.  Pourquoi leur en dénier le droit ? Au nom de l'« L'intangibilité des frontières » ? Non seulement lle s'oppose au droit à l'autodétermination, plus fondamental encore, mais de plus, depuis 25 ans, le moins que l'on puisse dire est qu'on l'a supeberment ignorée, cette intangibililité des frontières, de la réunification allemande à la séparation tchéco-slovaque en passant par l'éclatement de la Yougoslavie, les indépendances des anciennes républiques soviétiques et la sécession de la Kosovë, de l'Abkhazie, de l'Ossétie du sud ou du Haut Karabakh...

Il s'est produit en Ukraine une révolution. Or les révolutions suscitent aussi des oppositions pas moins «  populaires»  qu'elles : Les Chouans étaient aussi « populaires »  que les sans-culottes, le mouvement russophile en Crimée n'est pas moins populaire que celui de Maïden et celui de Maïden pas moins que celui de Tahir.
Savez-vous que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Moscou samedi contre Poutine ? Et que la majorité des manifestants de Maïdan étaient russophones ?
Des fascistes se sont greffés sur le soulèvement ukrainien ? Des staliniens sur la dissidence criméenne ? Les islamistes se sont bien greffés sur les révolutions du «  printemps arabe » , comme avant eux les bolchéviks sur la révolution russe, Napoléon III sur 1848 et Bonaparte sur la République... On ne contrôle pas les révolutions, ni ce dont elles accouchent. « Personne ne pouvait imaginer que cela allait changer aussi vite », confiait un Tatar de Crimée au correspondant de la Tribune de Genève. Eh non, les révolutions réelles ne sont pas les révolutions imaginées, elles prennent tout le monde de court et font exploser les cadres conceptuels bricolés pendant qu'on les attendait... Ce n'est pas un complot qui s'est tramé en Ukraine, c'est une révolution qui y a éclaté, et une révolution fait tout remonter à la surface de ce qui gisait dans les profondeurs.
Il y avait des fascistes sur Maïden, des staliniens sur les quais de Sébastopol, ils n'étaient ni la révolution ukrainienne, ni la sécession criméenne, ils n'en étaient, les uns et les autres, que les parasites.

13:36 Publié dans Europe, Solidarité | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ukraine, crimée, poutine, maïden | |  Facebook | | | |

Commentaires

Du tout grand Holenweg, que je ne peux que partager à 98%. Les 2% de réserve tenant à ce que la "révolution" criméenne n'a eu aucun pouvoir à affronter: les forces de l'ordre ukrainiennes étaient cantonnées dans leurs casernes par 22 000 commandos surarmés des troupes d'élite de la Sainte-Mère Russie. C'est sûr que ça aide, lorsqu'on n'a même pas besoin de construire une barricade ni de dépaver une rue...
Mais sur le fond, je suis d'accord: droit à l'auto-détermination des peuples et des régions. Sauf que lorsque les régions sont riches de pétrole ou d'autre chose et refusent juste de partager avec les voisins, on est moins dans une logique révolutionaire que dans un égoïsme hypernationaliste !

Écrit par : Philippe Souaille | mardi, 18 mars 2014

Ouais, ouais, aucune allusion au fait que les USA et l'UE veulent l'Ukraine dans l'Otan. Du tout grand Holenweg, en effet : comme d'hab, il manque la moitié de l'analyse...

Écrit par : Géo | mardi, 18 mars 2014

Et comme les USA veulent l'Ukraine dans l'OTAN et l'Union Européenne l'Ukraine dans l'UE, nous, on doit vouloir la Crimée dans la Russie. Effectivement, cette moitié de l'*analyse" manque. Mais, comment dire... ce manque ne me pèse pas trop...

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 18 mars 2014

Oui, oui, une très bonne analyse. J'aime bien: une évolution légale n'est pas une révolution.

En effet, qu'est-ce qui sont cons ceux qui mettent du droit là-dedans. Faut bien être de la mouvance du démocratisme Lumiériste !

Écrit par : petard | mercredi, 19 mars 2014

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