jeudi, 20 février 2014

Suisse : Après le « Besoin de grandeur » de Ramuz, un besoin de petitesse ?

nains de jardin.jpg« Un petit pays est-il condamné par sa petitesse même à ne pas connaître la grandeur ? », s'interrogeait (en 1937) Charles-Ferdinand Ramuz. Qui poursuivait ainsi :  « Ce ne serait encore rien que les petits pays ignorassent la grandeur, s'ils ne croyaient pas la posséder, mais ils s'isolent et, vivant sur eux-mêmes, finissent par ne plus pouvoir se comparer. Ils finissent par confondre le conformisme avec l'ordre, l'inertie avec la certitude, la résignation avec la confiance en soi ». 75 ans plus tard, on peut la mesurer, cette triple confusion, à l'aune de certain vote d'il y a dix jours, où ce n'est pas le « besoin de grandeur » dont Ramuz regrettait qu'il soit fût faiblement ressenti qui s'exprima, mais une sorte d'intense besoin de petitesse, d'être entre soi, chez soi, avec soi, au chaud.


Sous l'apparente arrogance, une revendication d'insignifiance...

Formellement valide, mais aussi politiquement stupide qu'il est politiquement explicable, tel nous apparaît, avec la distance qui convient et le temps qui permet à la colère de s'apaiser, le vote du 9 février sur l'initiative xénophobe de l'UDC. La colère pouvait être spontanée, ce dimanche-là, et peut-être n'était pas si mauvaise conseillère que l'increvable proverbe nous le susurre. Moins mauvaise conseillère en tout cas que le seul mépris face à l'argumentation des partisans de l'initiative, même en teintant ce mépris de commisération pour ceux qui crurent en cette argumentation.
Et puis quoi ? Le 9 février au matin, la Suisse était au centre de l'Europe, et le 9 février au soir, elle y était toujours. Qu'entre-temps se soit dessinée une majorité de citoyennes et de citoyens pour avoir voulu nier cette réalité bêtement, lourdement géographique, n'y change rien : le 9 février, la Suisse (la « vraie Suisse » selon Blocher : une Suisse sans la Romandie, sans les villes et sans la gauche) s'est niée elle-même, s'est proclamée trop faible, trop petite, trop pauvre culturellement pour résister à la liberté de circulation des symboles et des personnes. Et sous l'apparente arrogance du « y'en a point comme nous », c'est une revendicastion d'insignifiance que l'on devine. On pourrait charitablement la laisser à ceux qui, sans le savoir, en ont fait étalage, mais leur vote peut avoir au moins cette vertu de dissiper le rideau de fumée des mythes historiques et des discours patriotiques par lesquels une certaine Suisse (la «vraie Suisse », toujours...) exprime son incertaine idée d'elle-même, et son furieux « besoin de petitesse ». L'autre initiative xénophobe qui guette, «Ecopop», n'exprime d'ailleurs rien d'autre que cette rétraction d'une Suisse sur elle-même, contre une autre Suisse, et l'exprime même mieux encore que l'initiative udéciste..
Ce sont ainsi deux pays différents, mais entrelacés, imbriqués l'un dans l'autre, et pesant le même poids dans les urnes, à quelques dizaines de milliers de voix près, dans un sens ou l'autre, qui nous apparaissent. Non pas l'un à côté de l'autre, mais l'un face à l'autre. Or le nôtre de pays, nous n'en avons pas hérité : nous l'avons choisi -nos adversaires aussi, d'ailleurs, ont choisi le leur : la «suissitude» n'est pas un gène, elle est une adhésion, arbitraire comme toute adhésion politique, à une définition particulière de soi. Pour faire pédant (cela vous pose parfois un commentateur), on dira que cette définition peut être apologétique ou apodictique, qu'elle peut se construire en dévalorisant les autres ou en se valorisant soi-même...

C'est en tout cas une évidence que confirme le vote du 9 février : celle d'une vacuité. « La Suisse n'existe pas », proclamait à l'expo universelle de Séville, il y a vingt ans, un panneau de Ben Vautier, dans le pavillon helvète -et cela fit scandale. Pourtant, en effet, la Suisse n'existe pas -du moins cette Suisse dont on nous rebattait les oreilles, sans clivages, avec certes quelques petites différences, mais harmonieusement fondue en une aimable crème sociale. Ce pays redécouvre ses divisions, il était temps.
Se reconnaître tel qu'on est, cela peut aider à grandir, et à oublier le « besoin de petitesse » exprimé le 9 février dernier.
Pour les nains de jardins, la terre, sans doute, est plate, et en son centre, la Suisse est immobile. Eppur si muove...

14:08 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Manifestement votre haine larvée de "l'autre", celui qui ne pense pas comme vous, votre sombre désir de guerre civile, est satisfait de trouver un prétexte pour cultiver la division.

Cette haine irrationnelle qui habite ceux qui rêvent se fondre dans l'Europe mais hurle au scandale si on propose le moindre rapprochement administratif entre VD et GE ou une fusion ville-canton.

Ce sentiment nauséabond de ceux qui sont aveuglement pour le multiculti, mais stigmatisent avec une xénophobie crasse les suisses allemands ou les anglo-saxons.

La haine et l'étroitesse d'esprit sont de votre côté, et j'ai l'impression que dans le fond ça ne vous dérange même plus. Quand vous jeter ces arguments a la face de vos opposants ce ne sont finalement que des slogans populistes a votre façon, pour vous faire mousser entre potes de stamm devant une mousse.

Et laissez moi parler je ne vous ai pas interrompu !

Écrit par : Eastwood | jeudi, 20 février 2014

Il y a 50,3 % des votants qui veulent rester petits ; et alors tous le monde ne peut être grand de toute façon. Tu dois aussi accepter d'être plus petit parfois, c'est la vie. Tes textes sont grands eux, c'est déjà pas si mal, mon frère.

Écrit par : norbertmaendly | jeudi, 20 février 2014

@norbertmaendly. Non pas 50.3% des votants qui veulent rester petits, mais une proportion qui se laisse berner par la peur, laquelle s'écrit à l'encre sur le bulletin de vote. Or, la peur n'est pas bonne conseillère, que je sache. C'est elle qui nous fait rester tanière, alors que nous pourrions être une colline.

Écrit par : stefan | lundi, 15 septembre 2014

Avouez que celui-là, de commentaire, j'aurais eu grand tort de ne pas le publier...

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 20 février 2014

Vous avez eu raison Pascal. C'est courageux d'avoir publier le commentaire de Eastwood.

Écrit par : norbertmaendly | jeudi, 20 février 2014

courageux ? Non. Juste un petit plaisir un peu pervers...

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 20 février 2014

Eh bien n'empêche qu'il n'est pas si faux, ce commentaire...
(et je serais un misérable si je le disais en l'ayant posté moi)

Écrit par : JDJ | jeudi, 20 février 2014

Mr Hollenweg, avant la votation, nous vous avions poser une question, à savoir ce qui fait que "l'immigré" est "de gauche", même s'il accepte ou se soumet, ou pire souhaite LA règle du patronnat.
Notre question du jour sera celle-ci: Qui vous à dis que les "neinsager" ;-) de cette votation étaient tous "de gauche"?
Pour nous...L'alliance libérale-socialiste évidente nous en fait grandement douter! Les patrons qui profitent du Dumping salarial n'ont certainement pas voté non!
Donc?
Bien à vous

Écrit par : Doug Destroy | vendredi, 21 février 2014

Mais la votation n'avait rien à voir avec le dumping salarial... dont profitent les patrons UDC ou liés à l'UDC autant que ceux liés au PDC ou au PLR... d'ailleurs, qui a dit, ou écrit, que l'immigré était de gauche ?

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 21 février 2014

Monsieur Holenweg, autrefois j'ai particulièrement bien connu Edmnd Kaiser, quelqu'un que nul n'aurait accusé de xénophobie. De la Suisse, il estimait que placée au sein de l'Europe comme elle l'est, "indépendante et neutre", elle peut être appelée à être un jour un "pur diamant"! au sein des nations. Or, dire non à l'aspect DICTATORIAL de Bruxelles, non à son ARROGANCE et à son INDIFFERENCE A LA SOUFFRANCE DE PEUPLES comme la Grèce, vouloir NON mettre fin à l'accord sur la libre circulation tout en MAITRISANT la migration afin de préserver conditions et qualité de vie, PAIX INDEPENDANCE et NEUTRALITE... est aller dans le sens non du CHAOS qui s'annonce mais dans l'espérance d'un monde meilleur. Avec son initiative je ne sais pas exactement à quoi pensait ou ce que voulait en réalité l'UDC mais en ce qui me concerne c'est en ressentant comme je viens de l'écrire: une Suisse, si elle tend aussi à l'idéalisme, "pur diamant"! Je déplore la hargne avec laquelle on commente ces votations.

Écrit par : Myriam Belakovsky-Kaiser | vendredi, 21 février 2014

C'est vraiment curieux. La libre circulation des personnes est la quintessence même du principe " Privatisation des bénéfices et socialisation des coûts".
Et vous fustigez ceux qui cherchent à en atténuer les effets, à la limiter.
Vous êtes vraiment sûr d'être de gauche, Pascal Holenweg ?

Écrit par : Géo | vendredi, 21 février 2014

voui,. voui... que de majuscules... cela étant, la Suisse n'est ni indépendante (surtout pas de l'Union Européenne, dont elle doit appliquer à peu près toutes les réglementations sans rien avoir pu en négocier) ni neutre, et qu'aucun loi nationale ne peut maîtriser la migration...

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 21 février 2014

"La libre circulation des personnes est la quintessence même du principe " Privatisation des bénéfices et socialisation des coûts" : ? non, vous confondez la libre circulation des personnes, qui reste une revendication et qui est un droit fondamental (que nous sommes les premiers à revendiquer pour nous), avec la libre circulation des capitaux et des marchandises, qui est une modalité du libéralisme.
"Vous êtes vraiment sûr d'être de gauche, Pascal Holenweg ?" allez savoir...

Écrit par : Pascal Holenweg | vendredi, 21 février 2014

Oups, avec tous ces oui-non,nous nous sommes broutés tels les Anes-abrutis dont nous nous revendiquons... "les patrons qui bla-la-bla, n'ont certainement pas voté oui" était la phrase...
Qui dit ou écrit? Certes... Mais dans sous-entendu dans le contenu, même ci-dessus, et au vu de ce que défend "la gauche", puisqu'elle à cessé d'être offensive, son "combat", ses déclarations d'intention se limitent à la défense des religions exotiques, et à une lutte contre la "xénophobie", guillemets car derrière cette dénomination la gauche planque sous le tapis son incapacité à organiser le prolétariat.
Et puis, même si le texte soumis au vote n'avait pas comme sujet le dumping salarial, l'atteinte à l'environnement, etc. il l'est devenu!
La cause? L'absence d'offensive anticapitaliste, la soumission de la "gauche" et des "écolos" à l'idéologie qu'il prétendent -encore- combatttre!
Voilà, en gros...
Pour le Trio-Octet

Écrit par : Doug Destroy | samedi, 22 février 2014

Doug Destroy @ "Et puis, même si le texte soumis au vote n'avait pas comme sujet le dumping salarial, l'atteinte à l'environnement, etc. il l'est devenu!"
Il y a une contradiction fondamentale dans le mouvement écologiste de gauche. celle qui existait déjà dans la religion, qui voit quatre ordres dans la nature et non trois. Les Hommes - l'humanité - font partie du blème, ils ne sont pas en dehors. Et s'ils sont trop nombreux, cela déséquilibre tout partout. Aucune idéologie ne changera rien à cette évidence.
Ceci pour répondre à votre conclusion " L'absence d'offensive anticapitaliste, la soumission de la "gauche" et des "écolos" à l'idéologie qu'il prétendent -encore- combattre!" ...

Écrit par : Géo | samedi, 22 février 2014

Evidemment que l'espèce humaine fait partie du problème, comme toute espèce vivante, puisque le problème est précisément celui des relations que les espèces vivantes entretiennent les unes avec les autres, et chacune (et toutes ensemble) avec leur milieu naturel. Mais l'espèce humaine est aussi la seule à se le poser, le problème. Sauf que là, ceux qui le posent le posent de la pire des manières : en proclamant que "les autres humains sont de trop". Les autres, les métèques, pas eux-mêmes...

Écrit par : Pascal Holenweg | samedi, 22 février 2014

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