mercredi, 12 février 2014

Trois votes contre des « économies » faites sur des droits : La nique aux comptables

Le hasard des calendriers politiques fait curieusement les choses : le week-end dernier, trois résultats de trois votes sur des objets n'ayant a priori pas grand chose en commun ont pourtant signifié un même refus, celui de plier des droits au dogme des « économies ». A une écrasante majorité, les Suisses et Suissesses ont refusé de sortir les interruptions volontaires de grossesses de ce que l'assurance-maladie de base rembourse (les partisans de cette mesure assuraient qu'elle allait permettre de « faire des économies»), à de plus faibles mais néanmoins claires majorités, les Genevois-es ont refusé de plier à des calculs comptables les conditions d'accueil des enfants dans les institutions vouées à cela, et de considérer que 57 millions de rentrées dans les caisses municipales justifiaient d'abandonner le téléréseau local à une société privée. On n'annoncera pas pour autant la fin du règne politique des comptables obtus, mais on s'autorisera tout de même à dire cette fin possible. Il serait temps.


Un droit ne se monnaie pas : il se conquiert, puis il se défend et c'est ce qui fut fait ce week-end

Ainsi, les Genevois ont refusé de réduire le taux d'encadrement dans les institutions de la petite enfance et refusé de vendre le téléréseau municipal au partenaire privé de la Ville de Genève, pendant que les Suisses (Genevois compris) refusaient le «déremboursement» des interruptions volontaires de grossesse. Sur chacun de ces trois enjeux ceux qui défendaient les propositions finalement refusées avançaient (entre autres) le même type d'argument, qu'il soit « central » (s'agissant de la petite enfance) ou périphérique (s'agissant des IVG ou de Naxoo) : notre proposition va permettre de faire des économies, de ne pas engager de dépenses supplémentaires ou de faire rentrer de l'argent dans la caisse publique. Discours de comptables tenus sur ce que la majorité des citoyennes et les citoyens tiennent pour des droits : celui des femmes de disposer de leur maternité, celui des parents d'obtenir une place d'accueil pour leurs enfants, celui des «consommateurs d'information» de bénéficier des services d'un réseau non soumis à de pures logiques marchandes. Un droit ne se monnaie pas : il se conquiert, puis il se défend et c'est ce qui fut fait ce week-end.
Des trois enjeux que nous venons d'évoquer, celui, genevois, de la petite enfance a permis la plus claire confrontation des discours comptables et des  discours sur les droits.  Il manque près de 3000 places d'accueil de petits enfants dans le canton de Genève. Seules les communes (et encore : pas toutes) assurent cet accueil, alors qu'un mandat constitutionnel a été donné au canton il y a un an et demi, de contribuer lui aussi à couvrir les besoins. La droite parlementaire (du PDC au MCG) présentait sa réforme des normes d'encadrement dans les institutions d'accueuil de la petite enfance comme un moyen de résoudre la pénurie de places sans engager de dépenses supplémentaires, ou sans en engager trop. Prix de cette réforme : la réduction du nombre d'adultes diplômés encadrant les enfants, l'autorisation donnée aux employeurs du personnel de la petite enfance de conclure des conventions collectives « au rabais ». Les citoyennes et citoyens ont refusé ce prix, et refusé de « transformer les institutions de la petite enfance en structures de gardiennage, alors qu'elles sont des structures éducatives », pour reprendre les termes de la Conseillère d'Etat Anne Emery-Torracinta.

C'est ici une logique de service public qui s'est imposée -une logique fondée sur un droit, celui des parents de disposer d'une place pour leurs enfants dans des institutions publiques vouées à autre chose qu'à les stocker pendant que les parents vaquent à leurs occupations professionnelle. Cette logique est aussi celle de l'égalité : le service public, comme service au public, ne peut se fonder que sur l'égalité des droits et devoirs de tous ses usagers, indépendamment de leurs moyens et situations. Cette égalité étant contredite dans les faits par la double inégalité des ressources et du pouvoir, en sus de l'être politiquement par la recherche obsessionnelle des équilibres budgétaires, un effort matériel est exigible des collectivités publiques pour surmonter précisément une inégalité produisant un dualisme social où s'ignorent, quand ils ne s'opposent pas, ceux qui ont les moyens de se passer du service public et ceux qui n'ont que par lui accès à des droits fondamentaux (l'éducation, les soins, la sécurité personnelle), dont ils sont, ou risque d'être, privés lorsque l'accès à ces droits devient trop restrictif, que l'offre est insuffisante pour répondre à la demande et qu'à l'inégalité s'ajoute le clientélisme.

Le vote genevois sur les institutions de la petite enfance n'a certes pas fait autant de bruit que le vote suisse sur le fantasme de l'« immigration massive », ni n'en a atténué la sombre bêtise -il n'en est pas moins porteur d'enseignements plus réjouissants, à commencer par celui-ci : la défense de services publics donnant réalité à des droits est un discours et une pratique qui conviennent et réussissent mieux à la gauche que l'alignement derrière la défense de « notre économie » et « notre prospérité » sans critique ni de cette économie, ni de la source de cette prospérité...

15:12 Publié dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : votations, petite enfance, crèches | |  Facebook | | | |

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