lundi, 27 janvier 2014

Une croisade contre les femmes : l'interruption volontaire de solidarité

antiIVG.jpgIl y a quelques jours, des milliers de manifestants réclamaient, à Washington et à Paris (avant que le parlement français abolisse la « clause de détresse » dans la loi) la fin du droit des femmes à interrompre leur grossesse, et dans quelques jours on votera en Suisse sur une initiative lancée par des milieux très chrétiens  très réactionnaires, en tout oécuménisme intégriste catholique-protestant (les églises protestantes, cependant, appellent à voter NON), initiative qui demande que les interruptions volontaires de grossesse ne soient plus remboursées par l'assurance-maladie de base. Le débat fait rage également en Espagne, où le gouvernement de droite, soutenu par l'église catholique et son pape, veut rendre illégales plus de 90 % des IVG actuellement pratiquées -certains voulant carrément en revenir à la criminalisation sans exception prévalant sous Franco -en même temps qu'y prévalait la peine de mort...  Bienvenue dans le passé...


A qui appartiennent le ventre et le sexe des femmes ? A Dieu, leur famille, la société... ou aux femmes elles-mêmes ?

Les fondamentalistes religieux suisses refusent, par « objection de conscience » disent-ils (et elles...), de participer par leurs cotisations d'assurance à la prise en charge financière des IVG. Mais cette participation ne relève de rien d'autre que du principe de solidarité constitutif d'une assurance sociale : celles et ceux qui n'ont pas à subir, ou s'y refusent, une intervention médicale, et une IVG en est une, paient pour celles et ceux qui ont à la subir, et cela vaut pour les interruptions volontaires de grossesse comme pour les soins à ceux dont la tabagie à ravagé les poumons  (les non-fumeurs paient aussi pour eux), aux automobilistes s'emplafonnant dans un platane (les piétons paient aussi pour eux) et aux alcooliques frappés de cyrrhoses du foie (les abstinents cotisent aussi).  Dès lors, l'initiative « anti-avortement » doit apparaître pour ce qu'elle est : une interruption volontaire de solidarité.  D'ailleurs, derrière la proposition de déremboursement des IVG se profilent d'autres propositions de suppression de prestations remboursées : pour faire des économies  « il faut rayer du catalogue de l'assurance de base tout ce qui n'est pas absolument vital », plaide l'UDC bernoise Andrea Geissbühler...  Et tant pis si au bout du compte, les « économies » faites seraient bien moindres que les coûts additionnels provoqués par le manque ou le report de soins faute de remboursement: le déremboursement des IVG ne permettrait d'«  économiser » qu'un franc par assuré-e, bien moins que ce que coûteraient les soins, vitaux, nécessités par les conséquences d'avortements clandestins.

Débat éthique, nous dit-on. Débat permanent, en tout cas, auquel aucune loi, jamais, ne pourra mettre fin, pas plus d'ailleurs que l'interdiction de l'avortement ne rend l'avortement impossible -elle ne le rend qu'illégal : on estime à 42 millions le nombre d'avortements pratiqués chaque année dans le monde, la plupart (22 millions) dans des conditions détestables, dans des pays qui les interdisent totalement, ou presque totalement. Résultat : chaque année, près de 50'000 femmes en meurent. La loi n'est pas un code éthique mais une norme sociale. D'où la nécessité de reconnaître non seulement la primauté de la responsabilité individuelle de celles qui ont à décider d'interrompre ou non leur propre grossesse, et ne banalisent jamais leur choix, mais aussi la nécessité d'abolir tous les obstacles matériels à la liberté de ce choix. Or sous l'apparence d'une proposition justifiée par une argumentation financière bricolée sans grand souci de vraisemblance, on est en plein débat idéologique : les fondamentalistes religieux qui ont lancé l'initiative ne remettent pas en cause le remboursement des avortements, mais le droit même des femmes à décider de la poursuite ou non de leur grossesse. S'ils s'avancent masqués, c'est qu'ils savent qu'une offensive frontale contre le droit à l'IVG n'aurait aucune chance. Et peu importe à ces croisés que la décriminalisation de l'avortement accompagnée de la généralisation de la contraception et de l'« éducation sexuelle», en ait fait reculer la pratique (de 1520 interventions en 2000 à 1388 en 2012 à Genève), de 170 en 2005 à 128 en 2012 sur des jeunes de moins de 19 ans), et que cette pratique en Suisse soit bien moins fréquente que dans les pays comparables. Peu leur importe aussi que la proposition de déremboursement des IVG soit socialement discriminante, et pénalise les femmes les moins argentées -les autres ayant les moyens de se soustraire à la loi en bénéficiant du meilleur encadrement médical possible.

Pour les milieux à l'origine de l'initiative soumise au vote le 9 février, le ventre des femmes n'appartient pas aux femmes. Ni leur sexe. Leur ventre et leur sexe appartiennent à Dieu, à leur conjoint, leur famille ou à la société -mais à une société dont les fondamentalistes ont la nostalgie, pas la société qui a accepté de décriminaliser l'avortement.

Ce peut être un doux sentiment, la nostalgie, mais le regret des temps des faiseuses d'anges, des avortements clandestins, des aiguilles à tricoter et du tourisme abortif n'est pas une nostalgie :  c'est un remugle.

14:52 Publié dans Femmes, Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : avortement, ivg | |  Facebook | | | |

Commentaires

Pour une fois, rien à redire. Bien vu, bien dit !

Écrit par : Pierre Jenni | lundi, 27 janvier 2014

Rien à redire non plus, bien vu, bien dit.

Je souligne juste les membres du comité référendaire :

• 11 sont membres de l'UDC : les conseillers nationaux Föhn, Baettig, Bortoluzzi, Estermann, Flückiger, Freysinger, Geissbühler; les députés Despot (VD) et Legrix (NE) ainsi que Victor Gullien (ASIN, association "Mamma") et Marc Meyer (Riehen)
• 7 du PDC : les conseillers nationaux E. Bader, Büchler, Segmüller, Nussbaumer (anc.CN, "Oui à la vie") ainsi que D. Albietz (fondation "Pour la mère et l'enfant"), M. Helfenberger et M. Moor
• 3 du PEV : l'ex-conseiller national Donzé, la CN Streiff (BE, membre en 1998 du comité d'initiative "pour la mère et l'enfant") et V. Kasteler-Budde (GE)
• 3 de l'UDF : les conseillers nationaux Brönnimann et Wäfler (anc.CN) ainsi que D. Beutler (ex-secrétaire général de l'Association de médecins évangeliques suisses AMES)
• 2 du PLR: les conseillers nationaux Messmer et Engelberger
• De plus, l'organisation "Mamma" est représentée par son président Dominik Müggler qui préside aussi la fondation ASME.


Combien d'hommes et combien de femmes parmi ceux-ci ? N'ayant pas les prénoms, je n'en sais rien.

Mais je suggérerais à ces Messieurs de se faire vasectomiser, et je serai d'accord de payer ces minuscules opérations non invasives et innocentes sur le plan santé avec mes impôts (j'ignore d'ailleurs si ce n'est pas déjà le cas). Cela évitera en outre à leurs épouses des troubles endocriniens graves, voire pire, en raison de la pilule.

Allons Messieurs, un peu de courage que diable ! Pour faire des gosses il faut être deux. Pour ne pas en avoir aussi.

Écrit par : Jmemêledetout | lundi, 27 janvier 2014

C'est une bonne question, ça : la vasectomie est-elle remboursée par l'assurance-maladie ? Est-ce que quelqu'un peut me répondre ? Parce que tous ces spermatozoïdes qui ne pourront jamais féconder une ovule, c'est-y pas de la vie humaine qu'on gâche ? des Mozart qui ne pourront jamais naître (comme diraient Freysinger et Gilbert Cesbron) ? Bon, des Hitler, des Staline, des Pol Pot aussi, d'accord...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 27 janvier 2014

@Pascal Holenweg,

Votre commentaire est hilarant. Merci, j'avais grand besoin de me détendre.

J'ai posé la question par sms à mon médecin ;)

Mais on pourrait aussi la poser sur le blog de Dr Buchs.

Écrit par : Jmemêledetout | lundi, 27 janvier 2014

Je vois mal vos arguments: 50 000 femmes meurent chaque année, pour 42 millions d'avortements (ces enfants meurent tous, eux) ce n'est que 0,001 %. Avouez que c'est négligeable.
Bon, on a compris en Suisse qu'un bon bébé est un bébé mort, car il coûte moins cher à la société.
On se demande vraiment pourquoi l'évolution dans sa sagesse a mis les petits humains dans un ventre, bien cachés....pour pas qu'ils ne soient tous tués dès la conception?

Écrit par : pupille | lundi, 27 janvier 2014

C'est vrai, quoi, 50'000 femmes mourant chaque année d'avoir été charcutée dans des pays où elles ne pouvaient pas avorter légalement, c'est tout à fait négligeable (au passage, il faudrait tout de même apprendre à compter : 50'000 femmes mortes pour 42 millions d'avortement, ce la fait pas 0,001 %, mais cent fois plus (50'000, c'est plus d'un pour mille de 42 millions, donc plus de 0,1 %...)... négligeable aussi, donc...

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 27 janvier 2014

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