vendredi, 08 novembre 2013

« Se souvenir et agir » : D'un 9 novembre l'autre...

9 novembre.jpgLe 9 novembre 1932, alors que l'extrême-droite genevoise tenait meeting sous la forme d'une parodie de procès intenté aux dirigeants du Parti socialiste, une contre-manifestation de gauche, unitaire, rassemblant socialistes, communistes, anarchistes, se faisait mitrailler par notre glorieuse armée fédérale, appelée là où elle n'avait rien à faire par un Conseil d'Etat (de droite) aux abois et semblant s'être persuadé (ou voulant le faire croire) que les socialistes allaient tenter une révolution et le renverser. Bilan de la fusillade : 13 morts dans les rangs des manifestants et des passants. «Nous avons un devoir de mémoire», dit le comité qui appelle, comme chaque année, à se souvenir de ce massacre. A « se souvenir et agir », quand d'un ventre encore fécond sourdent d'inquiétants gargouillis...


Notre Mur des Fédérés à nous : une pierre...

Demain, samedi, comme chaque année, on sera devant notre Mur des Fédérés à nous. Même pas un mur, d'ailleurs : une simple pierre, posée au bout de la Plaine de Plainpalais. On y sera pour se souvenir qu'en 1932, l'armée suisse à fusillé à bout portant une manifestation antifasciste protestant contre un meeting fasciste.
On n'est plus en 1932. On ne met plus en accusation les chefs du Parti socialiste (le meeting fasciste contre lequel protestaient les manifestants de 1932 était une « mise en accusation des sieurs Nicole et Dicker »...), seulement les conseillères municipales et conseillers municipaux de gauche ayant acquis la nationalité suisse par naturalisation. On s'est civilisés, quoi. Ou devenu prudents :  une année après la fusillade de 1932, les élections cantonales genevoises voyaient la victoire du Parti socialiste, qui obtenait quatre des sept sièges au Conseil d'Etat et ratait de peu la majorité absolue des sièges au Grand Conseil (cette absence de majorité parlementaire lui coûtera d'ailleurs cher).
On n'est plus en 1932. Le parti socialiste de 2013 n'est plus celui de Léon Nicole (il est plutôt l'héritier de celui de Charles Rosselet) et Eric Stauffer n'est pas Geo Oltramare, mais quelle étrange impression de « déjà vu » s'empare de nous à entendre aujourd'hui ce qui est supposé n'avoir rien à voir avec l'Ordre politique national, fasciste, et l'Union de défense économique, ultra-droitière, qui en 1932 fusionnaient pour donner naissance à une « nouvelle force » : l'Union Nationale ?

L'histoire ne se répète pas, sinon en farce ou en tragédie. Mais elle peut bégayer. Et si on en est encore côté (nouvelle) farce, on sent, confusément, qu'on pourrait bien ne pas en rester là... Car même à gauche, on a parfois d'étranges faiblesses, et fort peu de réticences à considérer l'extrême-droite pour ce qu'elle est. Les électeurs du Front National en France, du MCG à Genève, sont des victimes. Voilà, c'est dit. Pas des victimes du Front National ou du MCG, ou d'elles-mêmes, non : des victimes du néo-libéralisme, de la libre-circulation, de l'Union Européenne, des frontaliers, des immigrants, des « faux Suisses » (les naturalisés qui crachent dans la soupe des naturaliseurs, et les « de souche » qui trahissent leur patrie). Les électeurs d'extrême-droite ne sont pas responsables de leurs votes. Pas plus que les électeurs du parti nazi ne l'étaient des leurs (eux étaient victimes du cosmopolitisme juif et du Traité de Versailles). Pas plus que les électeurs islamistes égyptiens ou tunisiens. Vous avez voté comme des cons ? C'est pas de votre faute, vous êtes des victimes. Cette proclamation compassionnelle de l'irresponsabilité de celles et ceux qui accordent leurs suffrages à l'extrême-droite s'accompagne, fort logiquement, d'un appel à faire droit à des éléments du programme de cette extrême-droite -et vive la «préférence nationale» (ou cantonale), vivent les frontières, vive le retour aux bons vieux cadres sécurisants du XIXe... et vivent les petits accords de connivence et de buvettes pour s'assurer des votes ou des sièges...

Le 9 novembre 1932 est certes, comme l'écrit le comité organisateur du rassemblement de samedi (17 heures 30, autour de la Pierre de la Plaine de Plainpalais) « le symbole de la violence meurtrière à laquelle peut avoir recours un Etat bourgeois lorsqu'il craint de vaciller sous la pression populaire, ainsi que des liens étroits qui unissent les mouvements fascisants et la droite (...) face à une gauche combattive », mais l'évènement est aussi, précisément, le symbole de cette gauche socialiste capable, à l'époque, de remplir la Plaine de Plainpalais le 1er mai, de mobiliser des milliers de personnes dans des manifestations chaque semaine... et, l'année suivant le massacre du 9 novembre, de gagner l'élection du Conseil d'Etat et de mettre à la tête du gouvernement genevois un homme, Léon Nicole, que les gouvernants précédents et les juges fédéraux à leur botte avaient jeté en prison.
La Pierre du 9 novembre 1932 n'est donc pas seulement l'appel à « se souvenir » d'un massacre : elle nous est aussi un appel à nous unir et à nous mobiliser. Nous n'avons pas de Mur des Fédérés, nous avons une Pierre des Fédérés. Il ne nous manque que de nous fédérer...

9 novembre texte.jpg

08:23 Publié dans Genève, Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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