mardi, 05 novembre 2013

Elections cantonales genevoises : la culture montre le bout de son nez. ENFIN !

Débat mardi.jpgLa campagne pour l'élection du Conseil d'Etat touche à sa fin, et on n'y a pas beaucoup parlé de culture. C'est le moment qu'elle montre, enfin, le bout de son nez. Parce que si jusqu'à présent, la politique culturelle était essentiellement le fait des communes, et en particulier celui de la Ville de Genève, une nouvelle loi entrée en vigueur donne au canton des compétences nouvelles, et surtout exprime des ambitions cantonales nouvelles. Des ambitions qui supposent qu'on leur consacrent des moyens. Des moyens que les majorités politiques cantonales ne semblent pas vouloir leur consacrer -l'essentiel de leurs efforts politiques se résumant pour l'instant à de grands discours, d'autant plus sonores qu'ils sont creux (c'est le principe du tambour). Et surtout gratuits.
Ce soir, à 20 heures, au Théâtre de Poche, un débat permettra de faire le point.


Puisqu'il faut que je passe... que l'autre trépasse !

On parle ici de politique culturelle. On parle donc de politique puisque la politique culturelle, c'est de la politique. La politique, c'est la traduction d'un rapport de force. Entre forces politiques, mais aussi, en l'ocurrence, entre les acteurs culturels et les acteurs politiques. Et quand le rapport de force s'établit non plus entre les acteurs politiques ou entre les acteurs culturels et les acteurs politiques, mais entre les acteurs culturels eux-mêmes, tout projet de politique culturel se réduit à une gestion des concurrences entre les institutions, entre l'institutionnel et l'émergent, entre le théâtre, la musique, le cinéma...

Les socialistes et les autres forces de gauche ont posé et exprimé les principes qui leur paraissent devoir être ceux d'une politique culturelle à  Genève : le partage des tâches et des charges entre toutes les communes et le canton, le respect de la règle « pas de compétence sans charge, pas de charge sans compétence », l'ouverture aux communes vaudoises et françaises de la région, un plus grand engagement, une plus grande responsabilité, une plus grande présence du canton -mais sans que ce renforcement se traduise, comme si on était dans un jeu à somme nulle, par un affaiblissement de l'engagement, de la responsabilité et de la présence de la Ville. En clair, il n'est précisément pas question pour la gauche de réduire les rapports entre le canton, la Ville et les autres communes à  ce mot d'ordre bureaucratique : « je décide, tu exécutes et tu paies ». Les communes doivent toutes   participer matériellement à  l'action culturelle publique : celles qui y participent déjà  beaucoup (à  commencer par la Ville) ne doivent pas réduire leur engagement,  celles qui y participent peu doivent l'accroître, celles qui n'y participent pas doivent le faire. Par ailleurs, un engagement fort du canton ne signifie pas un désengagement de la Ville, mais un déplacement des priorités de celle-ci : ce qu'elle affecte actuellement aux grandes institutions culturelles, elle pourrait, si le canton et les autres communes font leur travail, en affecter une part aux renforcement de son soutien à  la culture émergente, à  l'expérimentation culturelle, à  la culture de proximité et aux cultures de l'immigration. Mais cela suppose, évidemment, que le canton ne renforce pas seulement sa propre prétention à dicter la politique culturelle des autres, mais aussi les moyens qu'il affecte à sa propre politique culturelle. Et on en est loin.
On en est même si loin qu'on se retrouve dans cette situation malsaine où, par manque de moyens -ou plutôt, par manque de volonté de se donner les moyens, on commence à jouer les institutions les unes contre les autres, et les champs culturels les uns contre les autres; une situation où le Théâtre de Carouge semble se féliciter du report de la Nouvelle Comédie et le Grand Théâtre bousculer tout le monde pour obtenir de la Ville le financement de sa rénovation. Résultat des courses ? Un exemple : la réalisation du Pavillon de la Danse, prévue pour 2018, risque (si la pression faite sur la Ville est insuffisante) d'être reportée à 2020, parce que la rénovation du Grand Théâtre, qui va coûter huit fois plus, a été priorisée sans que les moyens à disposition aient augmentés. Et qu'on a donc reporté de deux ans le dépôt du crédit de construction, le vote de ce crédit, le début des travaux et l'ouverture de la Maison de la Danse pour permettre à l'« institution phare » de se refaire une beauté. Sur le dos des autres. Alors, rien ne se fera qu'une réaffectation a minima des ressources disponibles, entre le canton et la Ville, entre l'institutionnel et l'émergent, entre les institutions elles-mêmes. Le plus lourd, le plus soutenu politiquement et financièrement gagnera sur les autres -et la réalité culturelle y perdra.

En période de « crise budgétaire », que cette crise soit la conséquence d'une crise économique ou de choix politiques délibérés, la politique culturelle sera toujours la première à être attaquée. Et les « milieux de la culture » les premiers à être défaits. Sauf s'ils s'unissent, et que, face aux politiques (parce que c'est bien « face aux politiques » que le rapport de force se joue, soit qu'il faille contraindre la droite à renoncer à ses pulsions de démantèlement, soit qu'il faille aider, voire pousser, la gauche à faire son travail), ces milieux se constituent, comme ils ont su le faire lorsque le canton eut la tentation de se décharger totalement sur les communes de toute responsabilité culturelle, en une force « incontournable ».
Jouer les lieux, les champs, les acteurs et les milieux culturels les uns contre les autres, c'est le plus sûr moyen de les faire perdre tous -sauf les quelques-uns qui tireront leur épingle de ce jeu malsain, parce qu'ils sont plus gros que les autres, ont un meilleur réseau, de plus solides appuis. Ceux qui, à droite, ne supportent pas l'idée même que l'on puisse mener une politique culturelle, n'en veulent aucune et prônent de laisser « le marché» (ou le public, ce qui dans une société marchande revient à peu près au même) décider, ceux-là ne peuvent que se réjouir de l'éparpillement des forces, des acteurs, des lieux de la culture, de leur désunion, de leur concurrence et de leur repli sur leurs intérêts spécifiques et leurs projets à court terme: Puisqu'il faut que je passe, peut me chaut que l'autre trépasse !

16:25 Publié dans Culture, Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Si soutenir la culture émergente, l'expérimentation culturelle, la culture de proximité et les cultures de l'immigration c'est être révolutionnaire alors j'en suis. Dès le moment où l'Etat a décidé d'assurer plus que ses tâches régaliennes, autant qu'il fasse bien ce qu'il fait en plus.
Les lois du marché devraient justement permettre aux grandes structures d'être plus autonomes puisque plus viables par leur visibilité et leur ancrage dans le paysage culturel local.
La concurrence entre les divers acteurs de la scène permet aux plus pointus de passer la rampe et obtenir des aides conséquentes garantes d'une offre sérieuse. On évite ainsi d'éparpiller des moyens trop modestes et des aides insignifiantes en arrosant une scène pléthorique et toujours grandissante.
Quantité ou qualité ? Croissance ou prospérité ? Small is beautifull !

Écrit par : Pierre Jenni | jeudi, 07 novembre 2013

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