vendredi, 18 octobre 2013

De la politique comme métier : Ôte-toi de là que je m'y mette !

Prenons du champ :  et  si le résultat d'une élection comme celle du parlement genevois (ou de la « partielle » cantonale de Brignoles) était la conséquence d'une rupture bien plus ancienne et plus profonde qu'il y paraît entre celles et ceux qui « font de la politique », de quelque bord qu'ils et elles soient (y compris, donc, du nôtre, et de celui de la droite de la droite qui répugne encore, pour le moment, à s'admettre d'extrême-droite) et celles et ceux au nom de qui cette politique se fait ? Quand l'élection du parlement d'une des plus vieilles républiques d'Europe se fait avec l'abstention de 60 % d'un corps électoral qui ne constitue dans son entier qu'une minorité de la population, et qu'aucun parti n'atteint les 20 % de cette maigre masse de suffrages, on peut nourrir de fort doutes sur la légitimité de l'institution politique, autant que sur celle du processus électoral qui la peuple de « populistes » qui, quoi qu'ils en gueulent, ne veulent pas changer le système mais y entrer et en profiter comme les autres, au nom, et surtout à la place, de celles et ceux qui votent pour eux.


Libérer la politique en entravant les politiciens

Donc, une part importante de la part minoritaire de celles et ceux, minoritaires au sein de la population, qui disposent du droit de vote et en font usage, auraient voté, à Genève ou à Brignoles « contre l'establishment », contre la nomenklatura politiques, en votant pour des partis, des candidats, des candidates dont l'ambitition suprême (voire unique) est d'en faire partie, de ce système auquel ils ne reprochent en fait que de les avoir ignorés  (voyez la liste MCG-UDC au Conseil d'Etat genevois : un ancien libéral ayant tenté de devenir UDC et ayant finalement créé son propre parti, un ancien libéral passé au PDC puis au parti créé par le premier et la vice-présidente d'un parti national...). Reste que, dans la critique du « milieu politique », même travestie par ceux qui en ont été recalés, il devrait y avoir, pour la gauche, beaucoup à apprendre et à reprendre.

De fortes solidarités se tissent entre politicien-nes de tous bords, agissant dans les mêmes institutions, respectant les mêmes règles, usant des mêmes méthodes -et finalement frappés du même discrédit, lorsque « le peuple » s'aperçoit qu'il n'a plus affaire à ses « représentants » (comme s'il pouvait être représenté, le peuple...), mais à un corps de métier vendant son savoir-faire comme les plombiers ou les électriciens; qu'il y ait concurrence entre les professionnels (de la plomberie ou de la politique) n'empêche pas la profession (de la politique ou de la plomberie) de faire au besoin « front commun », dans la bonne vieille tradition corporatiste, contre ce qui pourrait réduire ses libertés d'action et de profit économique ou politique (ce dernier se mesurant en pouvoir ou en influence). Au bout du compte, le citoyen n'est plus au politicien que ce que son client est au plombier, et n'a pas plus de liens avec celui qu'il élit qu'il n'en a avec celui qu'il appelle pour déboucher son lavabo. D'où, aussi, la réduction des fidélités partisanes à des habitudes de consommateurs, corollaire inévitable de l'affadissement des adhésions politiques provoquée par celui des projets politiques.
Que la politique soit devenue (ou redevenue ?) un «marché» et son exercice le fait de « professionnels » n'aboutit pas seulement à la dépossession des citoyens des possibilités de contrôle et de décision dont ils disposaient (ou dont on voulait croire qu'ils disposaient) dans les quelques modèles, inaboutis, de démocratie directe « rousseauiste » (dont par ailleurs les femmes et les étrangers restaient exclus), mais aussi à creuser plus encore le fossé qui sépare « ceux qui en ont » (du pouvoir) de ceux qui en sont dépourvus, sinon sur plus dominés encore qu'eux-mêmes. Or les socialistes, même dans l'opposition, sont depuis trois bons quarts de siècle, du «bon» coté de ce fossé, perçus et dénoncés comme tels par ceux qui sont du « mauvais côté » -et qui, souvent, les avaient précisément soutenus pour que le fossé soit, d'une manière ou d'une autre, comblé. Rompre avec la politique des professionnels de la politique devrait donc être l'un des premiers engagements à prendre -et à être tenu- par la gauche.
La professionnalisation et la mercantilisation de la politique tiennent aussi à la multiplication des postes, des sièges et des niveaux de décision politiques, bien au-delà de ce que justifie le critère de la représentation, non du peuple dont on sait depuis Rousseau qu'il ne se représente pas, mais des diverses composantes du corps citoyen. Une réduction du nombre des « représentants du peuple » et des instances où ils siègent, afin de ramener ce nombre au contrôlable, renforcerait la légitimité du politique, si, dans le même temps on réduisait aussi le pouvoir des élus et celui des instances qu'ils composent, et qu'était instaurés un droit populaire de révocation de toute personne exerçant un mandat politique au nom du peuple, une limitation du nombre successifs des mandats exercés et une interdiction de les cumuler. Il s'agit de restituer le maximum de pouvoir aux citoyens, à tous les niveaux de l'institution politique (de la commune à l'Etat central, de l'Etat central à la construction supra-étatique); de leur donner, en sus du droit d'élire, c'est-à-dire de déléguer, le droit de démettre et d'étendre aux limites des droits humains leur propre droit de décider directement et d'appliquer les décisions prises.

C'est dans la limitation du « pouvoir du Pouvoir » que réside  le remède à la politique comme prébende ou trafic : dès lors que toute décision, de quelque niveau qu'elle émane, peut être contestée et annulée par un « appel au peuple », tout profit tiré de cette décision devient précaire, et le risque de mercantilisation du politique se trouve réduit en même temps que la possibilité de tirer profit de la décision politique elle-même. C'est ainsi, paradoxalement, que l'on ne peut libérer la politique qu'en entravant les politiciens. Dès lors que toute autorité peut être démise par les citoyens eux-mêmes, et non seulement par une autre autorité, cette autorité devenue plus précaire, plus incertaine, devra sans cesse faire la preuve de sa capacité à être réellement exécutoire des volontés citoyennes, légiférant sous leur contrôle, garantissant leurs droits, jugeant de leur violation et jaugeant de leur extension..

14:50 Publié dans Genève, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Pas sûr de vous suivre...
Donc vous suggérez de donner (ou plutôt rendre) au peuple le pouvoir de révoquer ceux qu'il aurait élu ?
En tenant évidemment compte du fait que, comme vous le relevez en préambule, il ne représente qu'une minorité de la population.
Faudrait-il dès lors rendre le vote obligatoire ?
C'est fou comme les extrêmes se rejoignent. L'anarchiste que vous êtes n'a rien à envier aux populistes. Sauf peut-être dans le sens que vous savez qu'en donnant la parole au peuple pour un oui ou pour un non, ce sera le souk garanti.

Écrit par : Pierre Jenni | vendredi, 18 octobre 2013

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