lundi, 30 septembre 2013

Etude sur la qualité des media suisses : La médiocrité gagne la presse


Selon une étude de l'Université de Zurich la qualité des media (écrits, électroniques ou audiovisuels) serait en baisse en Suisse, et en Romandie plus encore qu'en Alémanie. En cause : un nivellement pas le bas, imposé notamment par la presse gratuite (sa part de marché est passée de 12 à 35% entre 2001 et 2012, pendant que celle des quotidiens généralistes reculait de 57 à 39 %), et la concentration de la presse écrite (entre les mains de Tamedia). Constats : raréfaction des reportages, appauvrissement des mises en perspectives. L'étude fait amèrement jaser dans les journaux concentrés, qui en contestent les conclusions (évidemment, personne n'apprécie de se voir traité de médiocre...), et le secrétaire général de l'association des media privés romands, « Presse Suisse », y voit le spectre de la collectivisation poindre le bout de son drap -la même chanson nous avait été chantée fin juillet, lorsque le PS avait proposé un soutien direct aux media, à certaines conditions qualitatives. Qui ne font peut-être peur précisément parce qu'elles ne sont pas "idéologiques", mais "qualitatives"...


« Un autre journalisme est possible ». Même en Suisse...

Leurs recettes publicitaires chutent, leur lectorat se raréfie, leur prestige s'est dissout, on dénonce la médiocrité de leurs publications, leur secteur est labouré par la concentration, les rachats, la prédation financière ? les éditeurs suisses n'en démordent pas : le marché seul doit régner. Ils refusent donc la proposition socialiste d'une aide directe, et ne défendent (encore) que l'aide indirecte, l'absence de TVA et le soutien à la distribution postale. Toutes pratiques menacées, mais qui ont, pour les éditeurs, l'extrême avantage de n'impliquer le respect d'aucune autre condition que matérielle : pas de critère de qualité, de diversité, de conditions de travail des journalistes, rien d'autre qu'une vérification de la périodicité, du tirage et de la forme. Or ces aides indirectes (une centaine de millions, entre l'aide à la distribution postale et la part de la redevance radio-TV pour les diffuseurs régionaux) n'enraient ni la baisse de la qualité de la presse, ni sa concentration -et donc la réduction de sa diversité. « Le marché ne fonctionne pas », constate le Conseiller national PS Hans-Jürg Fehr. Ben non, il ne fonctionne pas -ou plutôt, il fonctionne selon ses propres règles, qui n'impliquent ni qualité, ni diversité des media. « Les media privés et commerciaux sont de moins en moins capables de fournir un contenu compatible avec la démocratie, c'est-à-dire pertinent et de qualité», poursuit Fehr, l'un des auteurs du « papier de positio » du PS sur le soutien aux media (titre du papier : « Pour un système médiatique compatible avec la démocratie »). Proposition centrale : passer d'un soutien indirect aux media, à un soutien direct, mais conditionnel : les media privés devraient notamment renoncer à fournir du contenu gratuit sur internet, et réinvestir leurs bénéfices (s'ils en font...), l'indépendance des rédactions devrait être garantie, ainsi que les conditions de travail et la formation continue des journalistes (on notera également à Genève la proposition de la Jeunesse Socialiste d'offrir un abonnement à un journal « papier » à chaque jeune atteignant sa majorité civique). A gauche, donc, on se penche sur le sort de la presse imprimée. Et à droite ? A droite, on la passe par pertes et profits. A pertes, surtout.

Et puis, sur le fond du problème : Il y a quelques mois, les deux responsable du (remarquable) trimestriel XXI, Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, ont lancé un manifeste : « un autre journalisme est possible », proclament-ils. Un autre journalisme que celui auquel conduit l'évolution des media. Le « Manifeste XXI » exprime deux convictions (que, modestement, nous ferons nôtres), outre celle qu'un « autre journalisme » soit possible : D'abord, que « la révolution numérique n'est pas celle que l'on croit », ensuite celle que « des journaux sans publicité, c'est possible » (d'ailleurs, XXI, et le grand ancien, Le Canard Enchaîné, le prouvent, en se portant mieux que des journaux comparables, si l'en est, avec publicité.  La presse, « cédant aux promesses du bluff technologique avec ces taux de croissance exponentiels, est entrée dans un  cycle de décisions absurdes», écrivent Beccaria et Saint-Exupéry : une erreur de raisonnement faisant de l'alternative papier-écran l'enjeu principal, des mécanismes collectifs où l'on voit les dirigeants de la presse « courir derrière la publicité qui se déplace sur le net », et qu'ils ne retrouveront jamais, et une perte de sens, les nouveaux modèles économiques faisant purement et simplement « l'impasse sur le journalisme ». Pour le «Manifeste XXI»,  il est « possible de refonder une presse post-Internet conçue pour les lecteurs, et non à partir des annonceurs », mais cela implique que le journalisme accomplisse une « révolution copernicienne ». Que les auteurs du manifeste résument en trois questions-réponses :  La presse est financée par la publicité ? Elle peut l'être par ses lecteurs. Elle s'est construite en medium de masse  ? Sur écran ou sur papier, elle doit recréer sa valeur. Elle se vit comme un « quatrième pouvoir»? Parler aux lecteurs, c'est se placer à côté, à l'extérieur du jeu des pouvoirs.

Certes, les références des auteurs du « Manifeste XXI » sont françaises (quoique pas exclusivement). Mais ce qu'ils décrivent vaut aussi pour la Suisse, et ce à quoi ils appellent vaut aussi pour la presse suisse. Chez nous aussi, les « gratuits » ont dévalué la qualité des autres media, en particulier des media écrits. Ils ont pompé les ressources publicitaires et le lectorat, et ont incité à privilégier le people et les histoires personnelles aux analyses... Et chez nous aussi, la presse est si essentielle à la démocratie, ou du moins à une démocratie qui ne résume pas à un processus de délégation  politique, que ces pouvoirs dont la presse n'a pas à être, ont eux, à soutenir matériellement l'existence d'une presse de qualité, indépendamment de tout critère de ligne politique.  Pourtant orphelins de leur nourrice publicitaire, les grands media privés, refusent ce soutien. Parce qu'il serait conditionné par un retour à une meilleure qualité ? Sans doute. Mais s'ils croient pouvoir échapper à la nécessité de se réinventer, et pas seulement en passant du papier à l'écran, ils se trompent.
Un autre journalisme est possible, même en Suisse. Et même sans eux.

14:44 Publié dans Médias, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : presse, manifeste xxi | |  Facebook | | | |

Commentaires

La médiocrité de la presse suisse est certainement due à la disparition du seul journal de qualité pour les socialistes, le Bernertagwart !! Dans ce journal nous trouvions tout sur le parti socialiste et ses relations étranges avec les dictatures de l'Est ou du grand ami de Hubacher, le dictateur de la RDA Erich Honecker ! On y trouvait aussi les écrits dytiranbiques de Ziegler parlant de ses amis Pol Pot,Kadhafi ou Castro !

Écrit par : Justine Titgoutt | lundi, 30 septembre 2013

M. Holenweg,

Réflexions très intéressantes !

¨Proposition centrale : passer d'un soutien indirect aux media, à un soutien direct, mais conditionnel : les media privés devraient notamment renoncer à fournir du contenu gratuit sur internet, ... "

De cet extrait de votre billet, je focalise ma propre réflexion sur le mot "internet" ...

Je suis pour ma part très attaché à la possibilité de consulter quotidiennement la presse locale ou régionale, voire nationale, même lorsque je suis géographiquement éloigné de la Suisse. Dans un tel contexte, internet est incontournable et permet de rester en contact avec Genève et la Suisse en suivant les événements en temps réel. Il va de soi que de telles prestations ne peuvent et ne doivent être gratuites puisque tout a un coût et que tout ce est gratuit n'a point de valeur, comme chacun sait !

Par ailleurs, si la plupart d'entre nous, sommes attachés à une diversité de la presse comme vous l'écrivez, nous sommes aussi tous consommateurs de cette diversité. Diversité d'opinions, diversité de rubriques, diversités culturelles, informations locales, régionales, etc.

C'est ainsi qu'il serait agréable de pouvoir avoir accès à l'ensemble de la presse romande, voire suisse, mais avec un seul et même abonnement, sans avoir à en contracter plusieurs.
A cet égard, les groupes de presse pourraient peut-être s'inspirer de ce qui a été réalisé avec succès dans le domaine des transports publics en Suisse il y a maintenant quelques trente ans : un accord entre la multitude de compagnies de transport public, basé sur l'abonnement 1/2 tarif, les cartes journalières et l'abonnement général ?
Pourquoi en effet ne pas réfléchir à un accord tarifaire et à une clé de répartition sur la base desquels tout ou partie des ressources de la presse serait redistribué aux journaux en fonction du nombre de consultations d'articles ?

La presse suisse serait-elle à court d'imagination ?

Cordialement !

PS : En matière de transport public, on vous sait favorable à la gratuité. Par conséquent la comparaison avec la presse va probablement susciter au mieux votre étonnement, au pire votre ire. Mais soyons fous, et même si comparaison n'est pas raison, osons bousculer vos certitudes ...

Écrit par : Jean d'Hôtaux | lundi, 30 septembre 2013

Le PS soutenait entre les lignes un soutien aux médias de gauche, pas aux médias de qualité...

Écrit par : QueFaire | lundi, 30 septembre 2013

Ne serait-ce pas dû, comme en Belgique, à la baisse des études classiques?

Pr Stéphane Feye
Schola Nova - Humanités Gréco-Latines et Artistiques
www.scholanova.be
www.concertschola.be
www.liberte-scolaire.com/.../schola-nova

Écrit par : Pr S. Feye | jeudi, 06 février 2014

On souhaiterait non médias de gauche mais médias de qualité: impartialité non parti pris et préjugés. Le regard du la personne entretenant et cultivant le préjugé est vieux parce que se rapportant forcément au "passé"! Les médias papier, contrairement à internet, posent le problème de la multiplicité des abonnements... Une sorte d'abonnement général aux médias papier ne garantirait-il pas la pérennité des médias papier?

Myriam Belakovsky

Écrit par : Myriam Belakovsky | jeudi, 06 février 2014

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