lundi, 16 septembre 2013

« Ni hurler, ni pleurer, mais comprendre » ?

Le Juge, l'Assassin et nous

Un violeur récidiviste en autorisation de sortie assassine son accompagnatrice, laissée seule avec lui... Spinoza nous enjoindrait de ne « ni hurler, ni pleurer, mais comprendre » ... Ni hurler avec les coups, ni pleurer avec les crocodiles, mais comprendre comment un violeur récidiviste a pu sortir de prison sans autre accompagnement qu'une jeune femme, comment il a été autorisé à s'acheter un couteau alors que c'était d'une telle arme dont il s'était servi pour le viol de sa victime précédente, pourquoi les alertes ont-elles été données si tardivement, qui est responsable de quoi dans l'invraisemblable succession d'erreurs qui ont abouti au meurtre, qui sera sanctionné, comment évaluer la «dangerosité» d'un criminel, et comment sanctionner une évaluation fausse ?... et enfin, que faire de ceux de nos semblables que submerge ce que nous avons domestiqué en nous ?  Des questions raisonnables, qui exigeront des réponses raisonnées, que les prédicateurs de lynch et d'exécutions sommaires n'entendront pas.


Ami entends-tu le vol noir des vautours sur Adeline ?

Au delà du déroulement des faits et de la succession des décisions qui ont conduit à l'assassinat d'Adeline Morel, c'est la question des responsabilités qui se pose. Elle se pose à propos de ce meurtre, à propos de toute décision judiciaire et de toute décision administrative ou médicale liée à l'application des peines prononcées contre des criminels dangereux, mais elle se pose aussi à propos du criminel lui-même et de ses juges. Il y a là à défendre, contre vents et marées, et contre la confort des mécanismes institutionnels, une position humaniste : l'homme est responsable de ses actes, et c'est précisément cette responsabilité qui le fait humain. Il n'est ni le jouet de Dieu ou des dieux, ni celui du destin, et n'a pas à être celui de ces instincts. Or si un individu peut-être jugé et condamné, c'est précisément qu'il est humain : on ne juge pas les animaux. L'assassin d'Adeline était humain, et c'est bien cela qui nous est insupportable : ce serait si confortable de le désigner comme un monstre, une « bête » avec laquelle nous n'aurions rien de commun, qui nous serait totalement étrangère... Humain, le violeur assassin l'est  -il est des nôtres, de notre espèce de « singes devenus fous ». Et c'est parce qu'il est des nôtres, et donc responsable de ses actes,  qu'en notre nom, il a été arrêté et qu'il sera jugé et condamné. Juger, condamner, enfermer, garder enfermé ou laisser sortir, ne sont pas des décisions administratives, mais des actes de justice ou d'application de la justice. Ces actes ne relèvent pas d'une mécanique aveugle mais, comme les crimes, de choix (le criminel pourrait ne pas l'être), et il faut que ceux qui en décident soient, eux aussi, tenus pour responsables de leurs actes : la mère d’Adeline a parfaitement raison, pas seulement parce qu'elle est la mère de la victime, de se révolter «  contre le fait que l’on puisse laisser un violeur sortir seul avec une femme jeune et belle, sans puce, sans aucun moyen de détection, que ce soit sur lui, sur elle, ou sur le véhicule ».

Tout le système judiciaire et d'application des décisions de justice mis en place pour passer de la loi de la vengeance privée à celle de la sanction d'Etat, de la vendetta à la loi, du kanun au droit,  est fondé sur l'irresponsabilité personnelle des juges, des procureurs, des jurés, des autorité qui décident de la culpabilité des prévenus, de la condamnation des accusés, du régime auquel sont soumis les condamnés, de les laisser ou non sortir, seuls ou accompagnés. Des parents ou des amis qui auraient laissé pris à l'égard d'un proche ressemblant à Fabrice Anthamatten la décision de le laisser se baguenauder accompagné d'une seule jeune femme, seraient passibles des tribunaux -mais des juges qui condamnent des innocents, innocentent des coupables ou les remettent en liberté sont tenus pour irresponsables de leurs décisions. Or si le présupposé de toute justice, et de toute application des décisions de justice, est que celui que l'on juge pour ses actes est personnellement responsable de ces actes, ceux qui rendent cette justice ne peuvent être irresponsables de la justice qu'ils rendent. Des juges irresponsables de leurs décisions ne peuvent légitimement condamnent des personnes tenues pour responsables de leurs actes. Ce n'est pas « la société » qui viole, c'est le violeur. Ce n'est pas l'« Etat » ou « la Justice » qui condamnent, c'est le juge (ou les jurés). Ce n'est pas «l'administration» qui décide de laisser sortir un violeur récidiviste en le faisant accompagner d'une jeune femme, ce sont des personnes ... ce ne sont donc pas les autres prisonniers, les autres condamnés, qui doivent payer le prix des décisions absurdes qui ont mené au crime d'Anthamatten, ou l'ont permis. On trouvera des responsables de l'insupportable faute qu'Adeline Morel a payée de sa vie. Mais comment les sanctionnera-t-on, jusqu'où, jusques à qui, remontera-t-on dans la recherche des responsabilités ? Dans l'immédiat, outre l'ouverture d'une enquête administrative, inévitable, la réponse du gouvernement genevois a été de punir tous les détenus de toutes les prisons genevoises. Confortable, facile -comme si tous étaient coupables du meurtre commis par un seul.

Le besoin de vengeance est une pulsion « normale » lorsqu'elle est le fait des proches d'une victime. Les parents, les amis, d'une victime peuvent (ils n'en ont pas le droit, mais le droit les comprendra) vouloir se venger d'un coupable. L'Etat, sa justice, eux, n'ont pas à se venger, ils ont à juger. C'est à cela que tient  la légitimité de leurs décisions : à récuser l'étrange pulsion de mimétisme sanguinaire qui s'empare de la vox populi face à des criminels de l'acabit d''Anthamatten...  Ceux qui, n'étant pas des proches de la victime exhalent la loi du lynch dans les courriers des lecteurs, sur les blogs, sur les réseaux sociaux, ceux là sont les reflets de l'assassin, comme lui guidés par leurs instincts, comme lui incapables de résister à leurs pulsions, comme lui pris en otages par leur cerveau reptilien, tripes et couilles faisant taire la raison. Et quand ils émanent de politiciens (et de politiciennes...) en campagne, planant comme des vautours sur le corps d'Adeline, ces appels à la vengeance, et l'instrumentalisation électorale du meurtre, insultent la victime.
Nous ne voulons pas ressembler à ceux que nous exécrons, précisément parce que l'un comme les autres, le violeur assassin et les charognards se repaissant de sa victime, sont de notre espèce. Et qu'elle mérite mieux.

15:06 Publié dans Genève, Justice | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | | | |

Commentaires

"la réponse du gouvernement genevois a été de punir tous les détenus de toutes les prisons genevoises"
Je crois que vous faites erreur sur ce point. Il s'agit plutôt d'un acte de défiance quant aux décisions des responsables de la Passerelle. Il s'agit de vérifier le bien-fondé de leurs décisions futures. Quels monstres - parce que non, nous ne sommes pas tous des Anthamatten...- s'apprêtent-ils à libérer ?

"il faut que ceux qui en décident soient, eux aussi, tenus pour responsables de leurs actes"
Il y a gros à parier que Adeline M faisait partie de ceux qui décidaient si une personne peut ou non sortir. Elle était psychologue et criminologue de formation...
C'est pourquoi j'ai beaucoup de peine à supporter cette interrogation qui revient dans tous les textes sur le sujet : comment a t-on pu laisser une femme seule avec ce violeur ? A mon sens, c'est une injure faite à Adeline M. Elle n'était ni une idiote ni une incapable. Elle a participé à l'erreur d'appréciation qui lui a été fatale. Les femmes ne sont pas des citoyennes de seconde zone, que je sache ? Elles vont à l'armée et dans les formations combattantes. Au combat, il arrive, assez souvent, qu'on y meure. Ce que des opposants à l'armée, qui opposent service civil où l'on pousse des chaises roulantes dans les EMS à service militaire où l'on risque sa vie, ont bien de la peine à comprendre. Vous voilà en flagrant déni d'égalité de traitement, en tout cas. Si elle ne se sentait pas sûre seule face à ce type, elle devait le dire et refuser cette situation. J'espère que beaucoup de femmes auront compris cela à partir de cet événement...

Écrit par : Géo | lundi, 16 septembre 2013

Le gouvernement genevois a bel et bien annoncé que toutes les "sorties" de toutes les personnes détenues à Genève (un millier), et pas seulement les onze de "La Pâquerette", étaient suspendues jusqu'à nouvel avis. Quant à savoir si la victime a ou non donné son avis sur la sortie de son assassin, c'est vraisemblable, mais le pouvoir de décision (pas de consultation : de décision...) ne lui appartenait pas. Et même si cela avait été le cas, elle l'aurait payé, elle. De sa vie.

Écrit par : Pascal Holenweg | lundi, 16 septembre 2013

C'est trop injuste. Pour la famille c'est un cauchemar indescriptible.
Je ne veux pas hurler avec les loups, mais il est difficile de comprendre la nature d'un psychopathe. C'est une bête dans corps d'humain. Des erreurs ont été commises à plusieurs niveaux.
La famille d'Adeline, peut-elle lui pardonner un jour ? Peut-être ? Excuser et oublier jamais ! Qu'elle trouve apaisement et sérénité dans le recueil et les bons souvenirs.

Écrit par : Bruno Mathis | lundi, 16 septembre 2013

Le vrai défi de notre société, dite moderne, c'est de savoir qui du criminel ou du simple quidam elle souhaite vraiment s'occuper. Or l'évidence montre que le choix a été fait par les spécialistes de privilégier l'attention portée aux criminels sans réellement s'occuper de la protection des plus faibles. Comme si, le risque existant, on ne pouvait rien faire et que les victimes étaient condamnées à être sacrifiées sur l'autel de la rédemption promise !
La situation est à ce point tragique qu'on peut tout à fait imaginer que ces mêmes spécialistes feront tout pour garantir à ce criminel qu'il ait toutes les chances de croiser, libre, le chemin de cette enfant privée définitivement de sa mère.
Oui, il n'y - hélas - que les peines des victimes qui soient définitives, celles des criminels bien plus éphémères... c'est le monde moderne.

Écrit par : uranus2011 | lundi, 16 septembre 2013

J'observe que, pour une fois, je suis entièrement d'accord avec vous. L'innommable récupération de ce drame par des candidats en mal d'élection (de tous bords en l'occurrence) reflète la misère émotionnelle ambiante - qui ne se raisonne pas.

Sur le fond, comme vous et après deux autres drames sordides, je m'interroge sur les responsabilités, individuelles, collectives, du "système judiciaire" et, finalement, de la société dans son ensemble.

L'humanisme, certes, mais dans quelles limites en pareils cas?

Écrit par : Déblogueur | lundi, 16 septembre 2013

J'ai compris la suspension de toutes les sorties avant tout comme un geste envers les collègues d'Adeline M.
En effet, ils ont besoin de temps pour surmonter une partie du choc causé par ce dysfonctionnement fatal. Si certain(e)s font leur travail avec des craintes (et Adeline a dû en avoir, puisqu'elle avait décidé de partir), il n'est pas scandaleux de marquer un temps d'arrêt.
Même l'institution a besoin d'une pause pour reconsidérer ses pratiques.
Comment continuer "business as usual" après un tel événement ?

Ce ne sera jamais plus comme avant et c'est juste ainsi.

Écrit par : Calendula | lundi, 16 septembre 2013

C'est en effet légitime pour celles et ceux qui travaillent à la Pâquerette ou dans les divers services concernés par les sociothérapies et les accompagnements. Mais ça ne justifie pas la suppression de toutes les sorties, y compris de celles qui n'impliquent aucune évaluation de risques parce qu'il n'y en a pas...

Écrit par : Pascal Holenweg | mardi, 17 septembre 2013

"Mais ça ne justifie pas la suppression de toutes les sorties, y compris de celles qui n'impliquent aucune évaluation de risques parce qu'il n'y en a pas..."
La réaction gouvernementale paraît certes démesurée et on peut toujours lui reprocher d'être de l'ordre de l'opportunisme politique, mais elle est censée permettre la remise en question de tout le système d'évaluation. Votre affirmation selon laquelle certains cas "n'impliquent (...) " semble dire que certains cas échappent à tout besoin d'évaluation. Ne se fond-elle pas sur une évaluation, même tacite?

Écrit par : Mère-Grand | mardi, 17 septembre 2013

Si on considère les événements sous l'angle d'un accident de travail, on peut penser que l'employeur n'avait pas pris toutes les précautions nécessaires pour protéger l'employée dans l'exercice de ses fonctions.
Cette hypothèse est peut-être prématurée et l'enquête nous en apprendra davantage.
Béotienne comme la plupart de nos concitoyens, j'ai découvert le métier de socio-thérapeute en milieu carcéral dans le contexte de la présente tragédie.
J'ose l'hypothèse que les sorties et permissions de prisonniers doivent être régies par des règlements et pratiques qui nous surprendraient également.
Sans vouloir nier l'aspect politiquement facile de la suppression de toutes les sorties, je me demande s'il n'y a pas des trucs un peu limite un peu partout.
Il est possible que les responsables politiques ne puissent pas assumer plus longtemps les risques qu'ils ont été d'accord de prendre jusqu'à présent.
Il y a des problèmes de budget, de pénurie de personnel et certainement un manque de sérieux dans l'évaluation de certains cas.
Actuellement, il y a une crise de confiance énorme.
Une punition collective est forcément injuste et il ne faudrait pas qu'elle dure trop longtemps. Le temps de resserrer des boulons vraiment trop déglingués ?
Je persiste dans l'idée qu'un moratoire n'est pas forcément un scandale.

Écrit par : Calendula | mardi, 17 septembre 2013

Ce qui est injuste est le caractère collectif de la punition : elle ne frappe pas "les criminels les plus dangereux", mais tous les détenus, y compris ceux qui le sont pour des pécadilles...

Écrit par : Pascal Holenweg | jeudi, 19 septembre 2013

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