dimanche, 22 septembre 2013

La Pierre et le Vent - Epilogue

On peut encore rencontrer, sans les reconnaître, des ombres échappées des années de plomb, des ombres qui l'étaient déjà dans ces années-là, sans domicile fixe, clandestins aux cheveux teints, sautant de caches en planques, vivant dans des tanières entre des poubelles. Terroristes, donc, mais ne croyant que pour tenir encore debout à leurs discours plombés, leurs bunkers rhétoriques peuplés d'un peuple improbable, d'une organisation dérisoire, d'une révolution impossible, qui ne pourrait venir qu'après eux, mais sans eux et contre leurs rêves.

Enfants de Netchaïev, donc.

 


Il faut s'insurger contre les recettes de l'insurrection, perdre le goût de l'autocritique, de ce masochisme de flagellants habitant les séances des organisations d'avant-garde, n'avoir aucun repentir quand vient le temps des repentis.

La lutte armée peut être comme un défi, une preuve qu'on se donne à soi-même. Mais la révolution alors est celle des romantiques, non plus celle des révolutionnaires professionnels. On n'est plus soi-même quand on n'est plus qu'un « camarade ». Il faut n'accepter ni de recevoir des ordres ni, surtout, d'en donner. Refuser les attentats aveugles, les bombes dans les grands magasins, les provocations aveugles destinée, soi-disant, à révéler le caractère intrinsèquement fasciste de la démocratie bourgeoise, refuser la punition des « traîtres » -refuser d'être à l'image de ce que l'on combat. Au nom de quoi flinguer un juge ou un patron si l'on s'arroge le droit de juger les autres, de disposer de leur temps, de leur liberté, de leur vie ?

Le temps est passé où l'on pouvait croire que l'exécution d'un bourreau pouvait venger la mort des victimes. Nombreux étaient ceux qui n'y croyaient plus vraiment lors même qu'ils s'y prêtaient ou le prônaient encore, ayant besoin d'agir, simplement, et allant au plus immédiat, au pèlus brutal, au plus stupide. Tuer un juge, c'est en faire naître un autre. Abattre un politicien, c'est donner son siège ou son portefeuille à son lieutenant, ou son concurrent. Descendre un patron, c'est inscrire à l'ordre du jour du Conseil d'administration la désignation de son successeur. A quoi sert de tuer un Tsar pour en retrouver un autre, un ministre pour hériter à son poste de pire que lui

Et les choses ainsi se reproduisaient à l'identique, ou au pire. Et ceux au nom de qui se menait le combat n'en recevaient rien, ou des coups, encore et toujours.

Il faut être combattant sans être militant. Il y a toujours du militaire dans le militant; du militaire, et de la discipline, de l'obéissance, de l'aveuglement. Le monde doit être peuplé de femmes et d'hommes libres. Et puis, ces militants passaient leur temps à s'autoanalyser, s'autojustifier et s'entrexclure, en des rituels parodiques de sectes se prenant pour des églises... Des bourgeois en rupture de milieu s'inventaient des filiations politiques, faute d'en avoir de sociales, des fils de notaires parlaient au non du prolétariat et finissaient dans des prisons où les plus prolétaires étaient leurs gardiens.

Certains furent clandestins, immergés dans un monde détestable, un monde clos, dérisoire, une caricature du monde qu'ils voulaient changer et de la société qu'ils voulaient abattre. Avec la force pour seule justification. Toujours « la violence pour le corps et le mensonge pour l'âme », comme Bakounine en faisait reproche à Netchaïev. C'était le temps des caves et des soupirails, des braquages et des course-poursuites. Un monde de machos obsédés par leurs flingues et leurs bombes. Un monde de groupes cloisonnés et haineux, aux discours stéréotypés et aux stratégies absurdes.

Les uns après les autres, de plus en plus isolés, de moins en moins compréhensibles, les terroristes sont tombés, abattus ou arrêtés. Quelques uns, quelques unes, salamandres que le feu ne pouvait consumer, ont glissé entre les flammes, se sont échappés de toute cette pathologie et ont disparu. Ceux-là, celles-là ont peut-être survécu à leurs délires. Mais dans quel état ? Aujourd'hui, les terroristes sont en charpie, ou fous de Dieu. Repentis lamentables, nostalgiques momifiés, ou suicidaires lobotomisés. Bafouillent des regrets, bégaient des slogans ou psalmodient des prières. Poupées de chiffons, poupées mécaniques ou disciples abrutis.

Ils avaient rêvé d'un monde meilleur et vécu le pire des mondes. Ils avaient voulu un monde autre et avaient choisi les pires pires moyens du monde dont ils voulaient se défaire. Quelques uns ne se départirent pas de ce rêve en abandonnant ces moyens, et ceux-là ne demande pas qu'on leur pardonne ce qu'ils firent. Qui en ces temps là, au petit matin ne rêva pas d'un Grand Soir ? Certains se contentèrent d'en parler, d'autres en écrivirent, d'autres enfin crurent devoir agir. Et furent défaits. Les vainqueurs jugèrent les vaincus. C'est toujours ainsi que ces choses se passent. Il était sans doute du destin des vaincus de l'être : qu'auraient-ils fait d'une victoire ? Un immense bagne ?

Tous leurs choix furent suicidaires, lors même qu'ils sonnaient l'appel à l'offensive. Les marches militantes furent des marches funèbres, et ils furent nombreux ceux que cette route épuisèrent, et qu'on retrouva dans ses fossés, égrenés dans les asiles, les prisons ou les sectes.

Le temps est désormais à l'expiation. Ceux qui ne juraient que par la lutte armée s'en sont venus, humbles et contrits, quand leur séant n'écrase pas quelque siège ministériel, faire une dernière fois leur autocritique, comme tant de fois ils la firent dans leurs organisations -mais c'était alors devant leurs camarades, et c'est aujourd'hui devant les caméras des télévisions. Et plus nombreux encore sont ceux qui vibrèrent aux exploits des terroristes de naguère, et qui, oublieux, dénonçent désormais l'ombre du Mal dans toute volonté de changement. Hérétiques convertis devenus inquisiteurs. Enflammés il y a quarante ans, conformistes aujourd'hui, et avec d'autant plus de prétention à avoir raison qu'ils ne cessèrent jamais de se tromper.

Il nous faut relire « L'Homme Révolté » de Camus.

 

 

 

 

 

01:00 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terrorisme, révolution | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.