lundi, 02 septembre 2013

« Partant pour la Syrie »... Frapper qui, pourquoi ?

Les Etats-Unis, la France, et les Etats arabes alliés commanditaires des opposants islamistes à Assad, sont prêts, ou le disent, à « intervenir » dans le conflit syrien -c'est-à-dire entrer en guerre (certains y étant déjà, indirectement, en armant les insurgés) contre le régime syrien,  après le massacre aux gaz de plus de 1400 personnes, dont plus de 400 enfants. Quelques questions de détail restent cependant encore sans réponse crédible. Faire la guerre à qui ? au profit de qui ? Et pourquoi?  Parce qu'on a dit qu'on allait le faire et qu'on ne peut plus se dédire sans passer pour des lavettes ? Faire la guerre pour assurer « la crédibilité de nos intérêts » (John Kerry), prouver qu'on est le « leader du monde » (Barack Obama) -bref, montrer qu'on en a dans le calebar ? C'est ainsi que l'armée française, partie en 1870 la fleur au fusil punir les Prussiens en chantant « partant pour la Syrie » (http://www.youtube.com/watch?v=QxGpmNqlX68) s'est retrouvée à Sedan. Ou aux Verrières.


...voguer avec des idées simples vers l'Orient compliqué...

Dans ses Mémoires de Guerre, Charles de Gaulle se revoit «  voguant avec des idées simples vers l'Orient compliqué » (c'était, sauf erreur, vers le Liban, à reprendre par la France Libre à la France de Vichy).  Compliquée, la situation syrienne l'est aujourd'hui au moins autant que l'Orient vers lequel voguait le Grand Charles, et d'« idées simples » nous ne manquons guère, à propos des intentions américaine et françaises de punir militairement le régime de Damas d'avoir utilisé, ou laissé utiliser par ses forces, des gaz contre la population civile. Elles nous viennent même, ces idées, en rafale, contradictoires les unes des autres, au gré des informations et des déclarations, des prétextes, des justifications, des proclamations des uns et des autre... Et d'avis, on avoue ici changer sans cesse sur l'opportunité et la légitimité d'une intervention militaire contre le pouvoir syrien.


L'opération syrienne projetée par les Etats-Unis, la France et quelques pétromonarchies est clairement punitive, et se donne clairement pour l'âtre : il s'agit de punir le régime syrien d'avoir fait usage, ou laissé ses forces armées faire usage, d'une arme interdite, et d'avoir gazé plus de 1400 civils (dont plus de 400 enfants) : Tu n'avais pas le droit de faire ça, Bachar, pas le droit d'user de cette arme. Mais à toutes les armes autorisées dont tu fais usage, et ton père avant toi, depuis quarante ans, tu as le droit -et tes adversaires aussi . Les gaz, non. Mais le couteau, le fusil, la mitrailleuse, l'obusier, le canon, les missiles, pas de problème. Et on se perd tout de même en conjectures sur l'aveu fait par le Secrétaire d'Etat américain John Kerry que les services de renseignement US savaient depuis trois jours que l'armée d'Assad se préparait à utiliser des minutions chimiques. Trois jours : le temps, précisément, d'intervenir pour empêcher cet usage, ou en prévenir les populations civiles. Pourquoi alors n'est-on pas intervenu et n'a-t-on prévenu personne ? Pour se donner un prétexte d'intervenir plus massivement, plus tard ? « Ne rien faire, c'est décrédibiliser les Etats-Unis », a déclaré John Kerry. N'avoir rien fait avant, cela crédibilise qui ? Et vouloir « faire quelque chose» sans aucune légitimation internationale, avec une coalition plus réduite que celle qui, s'appuyant sur les mensonges de l'administration de Bush, avait lancé la deuxième guerre contre l'Irak ? Vous en souvient-il, qu'alors la France avait hautement dénoncé une opération illégitime au regard du droit international ? Et que pour intervenir au Mali, elle avait pris soin d'obtenir le feu vert de l'ONU ?


Le crime commis le 21 août  dans la banlieue de Damas est un crime de guerre, et un crime contre l'humanité. Ce crime rend passible ceux qui l'ont commis, ceux qui l'ont laissé commettre, et évidemment ceux qui l'ont ordonné ou couvert, de la Cour Pénale Internationale : c'est devant elle qu'il faudrait traîner Assad et ses sous-fifres. Mais comment faire, sans le renverser ? Il aura fallu que Milosevic tombe, pour qu'il se retrouve à La Haye (et y meure)...   Il aura fallu envahir et occuper l'Irak pour prendre Saddam Hussein, le juger et l'exécuter sommairement. Or ni les USA, ni la France ne veulent d'une opération au sol, d'une occupation de la Syrie, ni même id'un renversement du régime au pouvoir. Parce que si le renverser serait évidemment possible, ou tuer Bachar, ou faire en sorte que ses ennemis le tuent, c'est la question de l'« après » qui se pose. Renverser le régime d'Assad pour mettre quoi, à la place ? Elle est où, l'alternative démocratique au Baas et au clan ? Si Bachar tombe, qui triomphera ?  Les djihadistes ? Il faudrait alors se préparer à réintervenir en Syrie, non plus pour punir le régime en place d'un crime commis, mais pour protéger de crimes à venir les alaouites et les chrétiens -des chrétiens dont les porte-paroles ne cessent d'appeler l'« Occident » à ne pas intervenir : Assad est un tyran, mais un moindre mal, comme le Sultan quand il valait mieux être juif à Istamboul qu'en Espagne...


Le régime syrien a « franchi une ligne rouge » en usant d'une arme interdite. Soit. Mais ce régime, ceux qui veulent aujourd'hui lui donner une leçon le connaissent depuis qu'il existe, savent de quoi il est capable, et s'en sont finalement accommodés. S'ils veulent le punir aujourd'hui, est-ce pour le crime commis ou pour s'accorder à eux-mêmes un statut de justiciers, sans vouloir ensuite en assumer les conséquences  (c'est d'ailleurs en traînant lourdement les pieds qu'Obama annonce son intention d'intervenir en Syrie). Ou alors, en ne les assumant que comme ils les assument depuis des décennies : on frappe un coup, on regarde ce qui se passe, on attend de savoir qui gagne sur le terrain, on passe les victimes par pertes et profit et on négocie ensuite au nom de la Raison d'Etat avec le vainqueur, quel qu'il soit -même si c'est Bachar. Les justiciers auront fait jouer leurs muscles, et rien n'aura changé. Ou alors en pire. Comme le dit l'incontournable spécialiste de tout, Alexandre Adler, dans Le Matin Dimanche d'hier : les «malheureux peuples (de la région) étant familiers de la guerre depuis une trentaine d'années, ce n'est pas un bombardement de plus qui va faire basculer toute la région ».
Il est vrai qu'on ne peut pas tuer les morts.

16:33 Publié dans Droits de l'Homme, Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.