samedi, 14 septembre 2013

La Pierre et le Vent : sur lui

 

 

NetchaïevIl avait écrit : « Le révolutionnaire est un homme voué. Il n'a ni intérêt personnel, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propriété, ni même un nom (...). Il a brisé tous les liens avec l'ordre civil (...). Il ne connaît qu'une seule science, la destruction (...). Les sentiments ramolissants de parenté, d'amitié, d'amour, de reconnaissance, doivent être étouffés en lui par la passion unique et froide de l'œuvre révolutionnaire »...

Un tel homme est-il concevable sous d'autres traits que ceux d'un dément ou d'un monstre ? Et s'il existait, serait-il supportable ?

 

 

Il a existé. Il se nommait Serge Gennadovitch Netchaïev.


 

 

Il était né en 1947, fils d'artisan, petit-fils de serf. Il avait surgi dans le mouvement révolutionnaire russe vers 1866, on l'avait retrouvé à Genève en 1869, il y avait rencontré Bakounine. Il se disait représentant d'un « Comité du parti révolutionnaire russe », mais ce comité, c'était lui, et lui seul.

Condamné en 1873 à vingt ans de réclusion pour une conspiration qui ne fit de victime que l'un des conspirateur, qu'il fit assassiner pour le punir de ses doutes, il mourra en 1882, au fonds de son cachot, au secret, dans le ravelin Alexis de la forteresse Pierre & Paul de Saint-Petersbourg.

Mystificateur, manipulateur, prônant, comme le lui écrivit Bakounine, « pour le corps, la seule violence, pour l'âme, le mensonge », méprisant, assassin de l'un de ses propres camarades, il n'en devins pas moins, en prison, un mythe survivant pour les révolutionnaires encore en liberté, qui lui pardonnèrent son absolu cynisme pour son indestructible énergie et son refus de toute reddition : un général venu dans sa cellule lui proposer la liberté en échange de son entrée dans la police fut, pour toute réponse, frappé par celui qui se sentit injurié par cette proposition même.

Du fond de sa prison, Netchaïev écrivit encore une lettre insolente au Tsar. Enchaîné pendant deux ans, malade du scorbut, souffrant d'hydropisie, laissé sans soins, il mourra en prison en novembre 1882, dfe tuberculose, sans avoir été brisé, en ayant impressionné ses gardiens par sa fermeté et son irrédentisme, au point de se faire des complices de certains d'entre eux, et d'obtenir d'eux, malgré les ordres, du papier, des crayons, des journaux.

Netchaïev était un bloc de haine, de mépris et de désespoir, qui ne s'était donné et ne donnait aux révolutionnaires qu'une mission, une seule : détruire -à d'autres, ensuite, la tâche de construire un monde nouveau sur les ruines de l'ancien. Et la seule mesure qu'il admettait de la cohérence et de la compétence politiques était la pratique -la pratique de la destruction. Toute sa volonté était tendue vers l'abolition de la moindre contradiction entre le discours et l'action. Et pour cela, il s'autorisait tout, car pour lui, « il n'est pas révolutionnaire celui dont les attaches familiales, d'amitié et d'amour peuvent arrêter la main ». Dans une lettre qu'il lui adressa, Bakounine l'accusa de « s'être mis à mentir et ruser jusqu'à la bêtise », d'avoir « fait preuve d'un énorme et stupéfiant manque de sagesse et de droiture », d'avoir fondé son organisation sur la « supercherie systématique et la tromperie » pour n'avoir finalement abouti qu'à « un fiasco terrible et infamant »... et Albert Camus conclut : « l'originalité de Netchaïev est ainsi de justifier la violence faite aux frères ».

Aux révolutionnaires de la Narodnaïa Volia qui lui proposaient de le libérer plutôt que tuer le Tsar Alexandre II, et lui expliquaient qu'ils n'avaient plus la force de faire les deux, il répondit : « Ne pensez pas à moi, tuez le Tsar ! ». Et ils tuèrent le Tsar. Ce fut leur plus haut fait, ce fut son dernier ordre, ce fut leur dernier « coup » : la répression ensuite les écrasa, et le tsarisme survécut encore 40 ans, avant que les héritiers de l'Enfermé du ravelin Alexis, ayant pris le pouvoir, et suivi (le sachant ou non) ses conseils, à leur tour tuèrent le Tsar (et presque toute sa famille). Ainsi, la Narodnaïa Volia tua le Tsar, et Serge Netchaïev mourut en prison.

 



 

00:00 Publié dans Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terrorisme, révolution, nezchaïev | |  Facebook | | | |

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